‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 77 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.— CHAPITRE III

vraisemblablement pour principe qu'un sentiment d'humanité, voilà ce qui m'a séduite, et je tremble de laisser faire des progrès à un penchant qui fera peut-être mon malheur, si je m'y livre. — Mais, me dit mademoiselle d'Ette, avant de vous répondre, entendons-nous. De qui me parlez-vous? Si c'est de l\]. de Francueil, n'en doutez pas, il est amoureux de vous, et je vous dirai même qu'il y a longtemps que je m'en aperçois, et que cette remarque m'a fait d'autant plus de plaisir, qu'il paroît sensé et raisonnable; il a une bonne réputation, de la fortune; enfin, il est tel que je le désire pour vous. Or, si vous êtes de bonne foi, vous ne devez pas douter de son amour. A vous voir ensemble, j'ai cru qu'il vous en avoit parlé, et j'ai cru même que vous l'aviez écouté. — Non, en vérité, lui dis-je, il ne m'en a pas ouvert la bouche, et tout ce que vous avez pu remarquer n'a été de sa part que la démonstration de l'amitié; et de la mienne que celle de la reconnoissance. — En ce cas, reprit-elle, cela pourroit devenir sérieux. Contez-moi en détail les progrès de cette connoissance, car, sans reproche, ma chère amie, vous vous êtes un peu cachée de moi depuis quelque temps, et c'est ce qui m'avoit fait croire vos affaires plus avancées. — Volontiers, lui dis-je : je ne vous cacherai rien; mais laissez-moi me lever et faire ma toilette, car si une fois nous nous mettons à causer, je ne trouverai pas le moment de m'habiller. » Je l'établis à mon secrétaire, où elle écrivit des lettres; je fis mes affaires, et nous passâmes ensuite dans mon arrière petit cabinet, où nous nous enfermâmes toutes deux, et nous commençâmes ainsi notre conversation :

« Voilà, dit-elle, que je plains ce pauvre homme, à présent. 11 vous aimera comme un fou, car vous êtes une

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séduisante créature, quand vous vous y mettez; et vous le rendrez malheureux. — Pourquoi donc, malheureux? — Eh! parce que vous êtes des têtes, vous autres, incapables d'un sentiment solide. Une mouche, une partie de bal vous distrait; et vous ne savez pas vous-même ce que vous voulez. — Ce reproche me confond de votre part. Vous savez bien que cette dissipation où j'étois livrée n'étoit pas de mon goût, et que si... — Oui, oui, passons toujours, et dites-moi où vous en êtes avec ce pauvre diable. — Eh bien donc!... Mais nous reviendrons ensuite à ce que vous disiez; car j'ai à cœur de vous dissuader. — Voyons toujours. — Vous savez qu'il y a environ trois mois que M. de Francueil, m'ayant fait plusieurs visites sans me trouver, je lui fis dire que je restois chez moi. Il y vint plusieurs fois. La musique et la peinture furent presque toujours les sujets de nos conversations. Nous fîmes un voyage à Epinay où nous l'invitâmes, Peu à peu le ton de cérémonie se perdit, et celui de la liberté, renfermée cependant dans les bornes dune politesse sévère, lui succéda. Vous dites que je suis dissipée; il trouva que je ne l'étois pas assez. Comme il mevoyoit souvent triste et rêveuse, il me conseilla, pour m'occuper, d'apprendre la composition. Je lui montrai d'abord que je le désirois fort; puis, faisant réflexion qu'un maître me coûteroit de l'argent, et que je n'en avois point, je cherchai un prétexte honnête pour éluder cette proposition que j'avois d'abord acceptée si vivement. Je lui dis qu'avant de m'engager à prendre un maître, je \oulois voir si je réussirois. 11 m'offrit de m'en servir; je l'acceptai, et deux jours après il me donna ma première leçon : je réussis fort bien. Il prétend que rien n'est égal à ma pénétration. Chaque jour il mit un nouveau

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