PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III
zèle â ses leçons; vous avez entendu la semaine dernière le morceau que j'ai composé : vous pouvez juger de raos dispositions.
« La veille du départ de mon mari, il vint passer l'aprèsdînée à la maison, comme à son ordinaire. Je lui dis, je ne sais à propos de quoi, que je n'aimois rien tant quA d'entendre des cors de chasse le soir pendant le repas; il ne releva point ce propos. Il sortit à huit heures, et en s'en allant, il rencontra M. d'Épinay, à qui il demanda à souper pour prendre, disoit-il, congé de lui. Comme il ne m'avoit pas paru désirer de rester, je trouvai cela singulier. Il revint, en effet, à neuf heures; et comme nous étions à table dans l'appartement de M. de Bellegarde, nous entendîmes tout à coup dans la pièce voisine les cors de chasse qui nous donnèrent pendant tout le repas la musique du monde la plus délicieuse. Dès que je les entendis, je regardai M. de Francueil qui sourit en disant que c'éloit sans doute une fête que je donnois à M. d'Epinay pour son départ. J'assurai que je n'avois nulle part à cette galanterie; mais je me tus sur leprofios que j'avois tenu l'après-dînée, et je remanjuai très-bien que M. de Francueil m'en sut gré. Après le souper, comme il faisoit le plus beau temps du monde, M. d'Épinay proposa de faire le tour de la place*; nous l'acceptâmes. M. de Francueil nous donna le bras; il me serra la main plusieurs fois; mais toujours dans des occasions oîi je pouvois m'y méprendre, et comme pour me garantir d'un lau.x pas ou de quelque danger.
« De retour au logis, mon mari, qui étoiten belle humeur, et qui devoit partir à six heures du matin, pro-
' La place Vendôme.
posa de faire de la musique jusqu'à co moment. Le premier mouvement fut de l'accepter ; mais M. de Krancueil fit remarquer que ma santé pourroit en être altérée. Il prit congé en me demandant permission de venir le lendemain s'informer de la manière dont je m'étois trouvée de cette soirée. Le lendemain, nous soupions ensemble chez madame Darty. Je m'y trouvai indisposée ; les soins et l'inquiétude qu'il me marqua sont au delà de toute expression. Je m'en allai de bonne heure; je m'attendois qu'il m'offriroit de me donner la main; il n'en fit rien, et je vous avoue que j'en fus piquée. Mais en arrivant chez moi, je ne fus pas peu étonnée de voir son carrosse qui suivoit le mien ; il descendit, me donna la main jusqu'à mon antichambre seulement. Il s'informa avec les marques du plus vif intérêt de l'état où je me trouvois, et se retira tout de suite, sans entrer dans mon appartement. Toutes ces marques d'égards ne furent pomt perdues pour lui, et je les sentis vivement.
« Hier il se hasarda à me dire qu'il me soupçonnoit d'avoir du chagrin. J'aurois cru lui manquer en dissimulant. Je vous avouerai même que, pour la première fois de ma vie, j'ai été un peu fausse, car je lui ai beaucoup exagéré la peine que je sentois de la conduite de mon mari, dans la crainte que j'avois qu'il ne me parlât d'amour, ce qui m'auroit obligée à le congédier. — Eh! pourquoi donc le congédier? Voilà une inconséquence bien singulière. — Cela est vrai ; car je ne me plais qu'avec lui et avec vous. — Oui, avec moi, surtout quand vous parlez de lui, n'est-ce pas? — Mais je serai franche; alors vous me plaisez davantage. — Je l'ai bien vu. Ensuite. — Eh bien! ensuite? Voilà tout. L'intérêt qu'il a marqué prendre à mes peines est tout aussi vif que je