‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 79 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III

devois l'attendre de la conduite qu'il tient avec moi. Que pensez-vous de tout cela? — Je pense qu'il est amoureux, et qu'il l'est bien fort, puisqu'il n'ose vous le dire. Je pense encore que vous l'aimez aussi ; et que vous ferez une sottise si vous ne l'écoutez pas. — S'il pouvoit ne m'en rien dire. Nous sommes si heureux à présent! — Et pourquoi le seriez-vous moins en vous avouant que vous l'êtes? — Oh! c'est que je crois qu'il n'est pas possible d'être heureuse quand on a eu un amant. — Et pourquoi cela? — Par mille raisons. Si j'avois un amant, je voudrois qu'il fût sans cesse avec moi. Si, par prudence ou autrement, il refusoit un seul jour de me voir, je serois dans la plus amère douleur. Si, au contraire, son empressement répondoit au mien, la crainte qu'on ne sût qu'il ne me quitte point, et que l'on en parlât, me causeroit de continuelles alarmes. D'ailleurs M. d'Épinay reviendra un jour. Si, à force de malheurs et de réflexions, il se reprenoit de goût pour moi, ou si, par fantaisie, peut-être... Mais, en bonne foi, pourrois-je refuser? — Comment, un homme qui vous fait mourir à petit ieu, qui a et qui aura toute sa vie, je vous en réponds, une conduite détestable, vous auriez le cœur...?

— C'est un homme qui a lait ma fortune, à qui je dois tout. — Oui, même... — Paix! ma chère amie, laissons là le passé, et ne disputons point sur une chose qui n'arrivera peut-être jamais... — Eh bien, que fericz-vous?

— J'en serois désolée. Mais sans faire de suppositions : ou peut très-bien prévoir que, si un jour j'avois un amant, mon mari viendroit à le savoir. Ou ses reproches maccableroient, et je ne saurois les soutenir, ou il se croiroit peut-être en droit par là de continuer la vie qu'il mène.

— Il n'y a guère de consejU à4onr:rsur de telles incon-

séquences. Savez-vous ce que je vois de plus certain dans tout ceci, c'est que vous rendez Francueil Irès-malhcureux? Vous l'écouterez, parce que cette passion est bien plus établie dans votre cœur que vous ne le croyez. Mais comme ces mouvements sont trop forts pour pouvoir durer, je ne vous donne pas trois mois pour reprendre toutes vos incertitudes; et au moment où il commencera à se livrer à vous de bonne foi, il vous prendra fantaisie d'écouter ce que vous appelez votre raison, et vous le laisserez là. — Non, non; vous vous trompez, et vous ne me connoissez pas : si je fais tant que d'aimer Francueil et de me livrer à lui, ce sera pour ia vie, à moins qu'il ne change. — Etes-vous bien sûre de ce que vous me dites? — Oui, j'en suis très-certaine. — En ce cas, voici le conseil que je vous donne. C'est de l'éprouver quelque temps, afin de juger si son goût pour vous est véritable. — Oh! voilà ce que je ne ferai point; car si je me détermine à l'écouter, ce sera certainement tout de suite; et si je me décide, au contraire, à lui résister, je le congédierai promptement. — C'est précisément ce qu'il ne faut point faire. Quand même vous seriez déterminée à l'écouter, il faut bien se garder de le lui faire connoître. Il faut éprouver s'il est capable de constance; car, quel est l'homme qui ne s'assujettira pas, pendant quinze joi^T-?, pour faire croire à une femme qu'il est amoureux d'elle' Mais il faut qu'il le soit réellement pour persister, malgré des refus réitérés, pour céder à des caprices. Il faut donc commencer, s'il vous parle de son amour, par lui défendre de prononcer ce moi, l'assurer que vous l'aimez beaucoup comme ami. mais voilà tout, et lui dire que, s'il vous en parle encore, vous serez forcée de l'éloigner de vous, pendant

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