‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 80 sur 260 · PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE IIÏ · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE IIÏ

quelque temps, et jusqu'à ce qu'il soit «levenu raisounable. — Mais s'il m'alloit prendre au mot, et qu'il ne revînt plus? — Ce seroit une preuve qu'il ne tient pas l)eaucoup à vous; et alors il n'y auroit pas grande perte. — Je netrouverois pas du tout que cela fût une preuve, car, plus il seroit amoureux, et plus il auroit besoin de réloignement pour se guérir, s'il étoit bien convaincu que je ne voulusse pas l'écouter. — Justement; c'est que les hommes ne sont jamais convaincus de cela. — Mais vous dites qu'il a une bonne réputation; vous avez donc beaucoup ouï parler de lui dans le monde; on en dit donc du bien? — On n'en dit pas de mal, et lorsqu'on le nomme, on vante l'agrément de sa société, et cet éloge n'est jamais suivi du mais. D'ailleurs je ne sais aucun détail de son intérieur; mais il est marié. — Cela est-il bien sûr? — Je le crois; il me semble qu'on me l'a dit. Il y a même quelque chose sur sa femme que je ne me rappelle pas. — Voilà ce qu'il faudroit pourlant approfondir, si vous pouviez ^ — Laissez-moi faire; mon chevalier me rendra ce service; il a trois ou quatre chenapans- dans sa manche qui savent et qui connoisseiit tout ce qui existe et tout ce qui se dit dans Paris. — Oui, mais sous quel prétexte? S'ils alloient savoir

• Madame Dupin de Francueil s'appelait Suzanne Bollioud, et était née en 1719. Elle avait trois ans de moins que son mari. C'est madame Dupin, belle-mère de Francueil, qui la lui avait l'ait épouser; elle élait « bien laide, bien douce, » dit Jean-Jiic<iiies, cl adorait .-on mari qui « ne lui rendoil assurément pas l'amour iju'clle avoit pour lui. » Madame de Francueil connut le secret de Jean-Jac'jucs, lorsqu'il eut mis ses eid'ants «ux Enfants trouvés, et on sait qu il y a dans la correspond. mec de Rou>seau une iotlrc iiii|)orlanle qu'il lui^ écrite pour se ju-lilicr. Elle est datée du 20 avril n.'jl.

* Entre aulrcs l'excellent Collé, qui était de la société inlimc du l'alais- Royal, cl qui a laissé un journal fort agréable el fort instructif dont nous préparons une édition ,

ou supposer? — Comment donc, on ne pourra plus s'informer d'aucun homme dans Paris que ce ne soit pour en faire votre amant! » Ici nous fûmes interrompues par an message de M. de Francueil qui me faisoit demander si je serois l'après-dînée chez moi : je lui ai fait dire que oui. Il m'est venu successivement des visites, et mademoiselle d'Ette s'est en allée, en me rassurant de nouveau sur mes inquiétudes.

J'ai dîné avec mes parents; et immédiatement après le repas j'ai monté dans mon appartement, croyant n'y être jamais assez tôt pour recevoir Francueil : je me suis mise à écrire ceci en l'attendant. Il est cinq heures, il n'est point encore arrivé. Sûrement M. de Francueil n'a rien à me dire. S'il me parle cependant, quel parti prendrai-je? Hélas! celui que je pourrai, excepté de l'écouter comme amant. Il ignore peut-être combien est douce une union intime quand elle n'est point troublée par les remords. Ah! jcntends!

Le soir, à onze heures. (Avril 1749.)

Oh! quel triomphe! Quelle satisfaction ! Qv\e deviendrois-je à présent, si je n'ctois livrée au trouble et à la pitié que Francueil a excités dans mon âme? Je puis m'avouer que j'aime Francueil, que j'en suis aimée, que notre union est pure. Je puis jouir hautement de la douceur d'avoir un ami tendre et vertueux. Que cette soirée m'est précieuse! je n'en veux perdre la mémoire. Chaque mot qu'il m*a dit est gravé dans mon cœur. Je puis en toute sûreté transcrire notre conversation. A qui ne pourrois-je pas la montrer?

En entrant il m'a fait des excuses d'arriver si tard ; je trouvois qu'il avoit raison: mon cœur intérieurement lui

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