PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III
en avoit déjà fait des reproches, mais en pensant cependant qu'il n'étoit que cinq heures, et que c'étoit de bonne heure pour tout autre que pour lui, je ne lui répondis point, et je me contentai de sourire à ses excuses, comme une imbécile. J'étois un peu troublée, le cœur me battoit; pour lui, il étoit embarrassé, rêveur : la conversation tomboit à tout instant. Je lui a proposé une leçon de composition : elle avoit été négligée depuis quelque temps (nous aimions mieux causer). Je lui en fis des reproches. « En effet, me répondit-il, je me trouve ingrat envers la musique ; elle m'a procuré le plus grand avantage que je puisse jamais avoir : celui devons amuser, madame, et de vous voir tous les jours. Mais plus je vous vois, et plus je sens qu'il y a des choses bien plus intéressantes à vous dire. » Je me hâtai de l'interrompre, craignant une déclaration, comme ce propos sembloit l'annoncer; et ne sachant comment la détourner, je lui dis assez sottement: «Ahl monsieur, sans doute... c'est de l'état de M. de Bellegarde que vous voulez parler? Il est sûr que sa santé s'altère tous les jours, j'en suis peinée. Je voudrois... — C'est moins de son état que je veux vous parler que de l'admiration qu'occasionnent votre tendresse et vos soins pour lui à tous ceux qui ont le bonheur de vous approcher de près. — Monsieur, cette admiration m'étonne ; je ne remplis que mon devoir. J'oserois dire que je serois portée à avoir une foible opinion de ceux qui m'en ieroient un si grand mérite. — C'est précisément celte façon de penser qui n'est pas commune à votre âge. Se séquestrer volontairement; tant de sensibilité, de reconnoissance jointe à tant d'agréments! — Je vous assure, monsieur, que je mènerois par goût la vie que je mène nar devoir. Les soins don-
138 MEMOIRES DE MADAME D'ÉPIiNAY.
liés par l'amitié et par le respect sont si doux! ce vieillard est si bon! je lui dois taiit! — J'en conviens, madame, mais les soins donnés à un vieillard, quel que soit le sentiment qui les dicte, ont toujours quelques retours pénibles; au moins, faudroit-il un ami pour partager ces soins, et dédommager des alarmes ou des inconvénients qu'ils entraînent ; c'csl alors qu'ils seroient vraiment délicieux. — Sans doute, lui dis-je; mais quelle est la femme qui pourroit s'assujettir. — La femme, reprit-il? impossible : elles sont trop dépendantes pour pouvoir se charger du bonheur de leurs semblables, c'est un ami et non une amie qu'il faut en pareil cas. — Ah! un ami! j'en ai plusieurs, repris-je. — Plusieurs, madame, gâtent tout. Il n'en faut qu'un. — Mais songez -vous, monsieur, à toutes les perfections qu'il faudroit qu'eût cet un-là pour donner ainsi l'exclusion aux autres? »
Comme je vis qu'il étoit résolu à ramener toujours la conversation à son but, je pris le parti de badiner, et de lui l'aire le tableau le plus exagéré de mes prétentions, et en même temps le plus opposé aux avantages extérieurs que pouvoit offrir sa personnel
« On peut, à force de zèle, dit-il, espérer de trouver grâce pour les perfections qui pourroient... — Non, non, monsieur; quant à moi, du moins, je ne voudrois passer à un homme la prétention d'être seul mon ami, que dans le cas où il seroit complètement doué de toutes les qualités
* Il y a en effet un portrait très-agréable de Francueil dans le charmant dialogue que nous lisons. Rappelons-nous seulement, pour le corriger un peu, que M. de Francueil portait le menton trop haut, et n'igno» rons pas qu'il n'en était pas à la première infidélité fiile à ^a ieniinc. Oa l'avait même cru très-bien avec sa belle-mère, madame Dupin, mais nea ne l'avait prouvé