‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 82 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III. \Z · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III. \Z

que je lui désirerois; et je serois fort diftîcile. Indépendamment de ses qualités personnelles, vous voyez que j'exigcrois qu'il eût encore celles de tous les amis auxquels il j'audroit renoncer pour lui. La tâche est terrible; je ne comprends pas qu'un homme ait assez bonne opinion de lui pour l'oser entreprendre. — Les femmes au.xquelles on se dévoue ne sont pas non plus toujours justes dans leurs prétentions, ni même d'accord avec elles-mêmes. Je suis persuadé, madame, que vous n'exigeriez aucune perfection qu'il ne fût possible d'aciiuérir. Rien n'est impossible à l'amour, dit-on : ce proverbe, tout usé qu'il est, n'en est pas moins vrai ; mais pourroisje vous demander les qualités que vous exigeriez. — Monsieur, il n'est pas question de moi. — Il ne peut être, au contraire, question que Je vous, et d'aucune autre. — Eh bien donc! monsieur, puisque vous voulez (juejevous dise, en pareil cas, quelles soroient mes chimères, d'abord je ne voudrois pas que cet homme, qui seroit l'homme par excellence, fût fort grand; je le voudrois même petit. — Et pourquoi donc cela, madame? On veut pourtant que ce soit un avantage. — Sans doute, monsieur; mais cette grande taille me rappelleroit sans cesse qu'il est là pour me protéger : cela humilie une petite fenunc; convenez-en. » 11 se mit à rire, et moi aussi. «Ah! me dit-il, d'un air si doux et si timide, en me prenant la main, vous n'avez pas parlé sérieusement. » Moi, sans lui répondre, je continuai, en retirant ma main. « L'avantage d'une belle ligure me touche peu ; c'est un très-petit mérite auprès de moi, mais très-petit. — Je m'y étois bien attendu, me répondit M. de Francueil d'un air dont, en vérité, je fus touchée; aussi il faudroit être bien vain, continua-t-il, bien dénué de tout autre mérite, et vous

connoître bien peu, madame, pour prétendre vous plaire avec ce seul avantage, si c'en est un, ajouta-t-il modestement. — Quant au caractère, lui dis-je, je voudrois qu'il se refondit tellement sur le mien, que l'excellent homme et moi ne lussions qu'une même volonté. — Sans doute^ reprit-il vivement, cela doit être et cela seroit. Je crois, dis-je encore, que je serois d'une jalousie insupportable; tout me feroit ombrage. — Cela est bon, tant mieux, dit-il; preuve d'une grande chaleur d'âme. Quel bonheur de pouvoir être l'excellent homme! — Non-seulement j'aurois de la jalousie, mais je voudrois qu'il en eût : s'il n'étoit pas jaloux, j'en serois blessée. — Et lui en donneriez-vous sujet? — Sujet ou non; croiriez-vous que, au choix, j'aime mieux une querelle déplacée qu'âne marque d'indifiérence? — D'indifférence, sans doute! mais la sécurité prouve l'estime et non pas l'indifférence. — J'exigerois encore des sacrifices à tout moment ; et puis, je voudrois, par exemple, une grande égalité de fortune; cela me paroît absolument nécessaire. — Je crois, madame, que vous avez raison. Que de délicatesse et de sentiment dans vos idées ! Ah ! »

Là il fit un profond soupir, mais n'osa pas ajouter un mot. « Enfin, lui dis-je, croyez-vous que je serois peutêtre bizarre au point de ne vouloir pas qu'il eût plus de talents que moi? — Mais cette condition dépend devons, madame. Vous acquerrez tous ceux que vous voudrez ; vous n'avez qu'à vouloir. — Eh bien! monsieur, je voudrois qu'il fût si uniquement occupé de moi, qu'il fût prêt à renoncer à toute espèce de sociétés et de liaisons. Voilà comme il faudroit que fût l'excellent homme. — Quoi ! madame, il n'y a rien dans tout cela ni du cœur, ni de l'esprit, ni de la valeur? Mais, quant à ce dernier article,

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