‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 83 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III

VOUS le priseriez peu, ne voulant pas être protégée. — Cela n'empêche pas. Je fais grand cas de la valeur; et si je ne veux pas être protégée, je veux du moins être en sûreté. Au reste, je ne linirois pas, si j'entrois dans ce détail. Il vaut mieux laisser là ce chef-d'œuvre de la nature, d'autant plus que je conviens qu'il est introuvable. — Non pas ! s'il vous plaît, madame, achevons; ces derniers articles valent bien la peine que vous vous expliquiez. — Mais je veux un cœur, un cœur comme on n'en trouve point! qui soit tendre, délicat, constant, fidèle. — Mais cela va sans dire; rien n'est si commun, ni si aisé à trouver. — Pas tant que vous le croyez ; il y a mille cas où je le trouverois peut-être fort loin de l'unisson que je désire. Quant à l'esprit, par exemple, vous croyez peut-tre que j'en voudrois trouver beaucoup? Non, ce n'est pas cela ; c'est une certaine tournure, une manière d'envisager les objets, d'entendre à demi-mot. — Madame, le cœur donne cet esprit-là. Enfin vous voulez qu'on modèle son caractère sur le vôtre. — Vous l'avez dit. — Mais pour y réussir, il faut qu'il soit permis de vous étudier, de vous suivre, de vous voir sans cesse. — Un moment : puisque vous l'avez voulu, il faut que j'achève. Si un homme tel que je le désire s'avisoit de m'aimer, ce qui ne peut pas être ; car il me trouveroit peut-être aussi bizarre que je l'exige aimable, je voudrois qu'il y regardât longtemps, mais très-longtemps avant de me le dire, car je ne serois peutêtre d'humeur à l'écouter que lorsqu'il ne scroit pas auprès de moi. — Ah! s'écria t-il avec transport, faites grâce à ma taille que je ne puis changer, et je fais vœu à vos genoux de remplir toutes les autres conditions avec une ardeur inaltérable. Je suis déjà l'homme qui vous adore uniquement et qui vous jure une soumission sans bornes. »

i42 MÉMOIRES DE MADAME D'ÊPINAY.

Il s'étoit jeté à genoux; je le lis relever avec sévérité. J'ctois effrayée de cette démarche et de sa vivacité : je me sentis cependant attendrie et fort émue : je pris le ton le plus assuré qu'il me fut possible. « Je vais vous parler naturellement, lui dis-je, monsieur. Si mon intention étoit de vous écouter, je ne vous lerois pas languir : je me sens pour vous, je vous l'ai déjà dit, je pense, un attachement londé sur ce que vous valez et sur celui que vous me marquez. J'oserois même dire que cela va jusqu'à l'amitié la plus tendre ; mais n'attendez rien de plus. Il n'est pas dans mes principes de me croire autorisée, par la conduite de mon mari, à avoir un amant. De plus, je l'aime : et tous les moments de ma vie seront employés à tâcher de le ramener ; vous pouvez compter sur ce que je vous dis là, et vous pouvez compter de même sur la tendre amitié que je vous promets. — Plus ce que vous me dites me paroit vrai, me répondit M. de Francueil, plus j'admire votre franchise, la bonté de votre caractère, et plus je me trouve malheureux. J'achèterois de mon sang l'amitié que vous me promettez, ajouta-t-il en fondant en larmes; mais je ne suis point en état d'en jouir à présent. Il faudra bien vous éviter la vue de mon désespoir, puisque vous rejetez mon amour : il ne me reste qu'à m' éloigner pour toujours. Dans peu de temps mon père part pour aller passer quelques mois dans sa terre \ Autant je redoutois de l'y accompagner, autant je dois désirer maintenant d'y rester avec lui pour toujours. » Cette résolution commença à m'alarmer; je gardai le silence. Je sentis cependant qu'il falloit le rompre; et ce fut pour lui dire foiblement : « Si vous croyez ce parti né-

• I.a terre de Chenonceaux, clans l:i haute Touraine, entre Montrichard <t Amboise, où il y a un superbe chàleau bâti par Henri 11.

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