‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 84 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE IIL

cessaire, c'est à vous à savoir. La raison, quand on veut l'écouter, est souvent d'une grande consolation, » Et nous iîardàmes encore une fois tous les deux le silence. A la fin il se leva et prit congé de moi.

Je pensai dans ce moment que je le voyois peut-être pour la dernière fois. Je ne pus soutenir cette idée : je l'arrêtai avec vivacité. « Demeurez, lui dis-^'e, monsieur; quelle idée prétendez-vous par cette conduite me donner de vos sentiments? Vous me montrez en effet de la passion, du délire, mais aucun attachement solide et véritable, ni qui ne puisse me flatter un moment. Est-ce mon déshonneur que vous exigez de moi, le sacrifice de mes devoirs les plus sacrés, l'oubU du serment que j'ai prononcé à l'autel de n'être jamais qu'à l'époux quej'ai choisi volontairement? Si ce sont là vos prétentions, j'ose me promettre que je ne regretterois pas la perte d'un ami qui seroit aussi partial dans ses désirs, et qui me montreroit un oubli aussi total de tout principe, quelque forte que pût être mon inclination pour lui; mais me serois-je trompée en accordant mon estime à M. de Francueil? en seroit-il indigne? Si je vous ai bien jugé, mon amitié, j'oserai même dire ma tendresse, doit alors vous suffire. Je ne ferai plus votre malheur; je ferai votre consolation comme vous ferez la mienne ; nous passerons nos jours ensemble ; je vous regarderai comme un être protecteur placé près de moi par le ciel même, pour me dédommager des peines que ma destinée doit me faire éprouver dans ce monde, et je serai la compagne fidèle de votre sort ; nous jouirons sans remords et sans crainte tant que dureront d'aussi douces relations ; nous ne craindrons pomt les regards des censeurs, puisque nous ne craindrons point les nôtres ; et nous n'aurons point à redouter

les retours funestes qui suivent toujours le sacrifice de la vertu. »

Il me parut touché ; mais il n'étoitpas encore converti; il voulut combattre mes principes, et faire son apologie par l'étalage de la même morale que m'avoit prêchée mademoiselle d'Etle. Je redoutai son éloquence, et je l'interrompis : « Monsieur, lui dis-je, vous ne me persuaderez pas, et vous allez ulcérer mon cœur, en me donnant de vous une opmion que je serois fâchée d'avoir, mais qu'il faudra bien prendre cependant si vous m'y forcez. Je vous l'avoue, je n'ai jamais vu dans la qualification de préjugés qu'on donne aux principes les plus sacrés autre chose que les sophismes d'un séducteur. J'espère que les miens sont trop bien gravés dans mon cœur pour être jamais ébranlés. » Il m'assura enfin d'un air pénétré, d'un air divin, enchanteur, qu'il ieroit son possible pour se soumettre à ce quej'exigeois de lui; et nous avons passé l'après-dînée à nous confier réciproquement notre situation et nos peines.

J'étois fièrc de la victoire que j'avois remportée sur M. de Francueil. Il s'est tenu dans les bornes du respect c plus profond ; il m'a baisé plusieurs fois la main en soupirant, mais sans dire un mot qui pût m'alarmer. Nos conventions ne me laissent plus rien à redouter : j'ai cru pouvoir, sans me compromettre, prendre avec lui les moyens de nous voir tous les jours, et d'être instruits réciproquement de nos démarches. Je lui ai dit que je partois pour la campagne après-demain, et je l'ai instruit de la façon dont il doit s'y prendre auprès de mes pa- •iciits pour s'y faire inviter: je ne sais pourquoi je lui ai tonseillé de se conduire de manière à ne point laisser pénétrer ses sentiments par mademoiselle d'Ette; il m'a

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