PREMIERE PARTIE. — CUAPITRE III
demandé le motif de ce conseil. Je n'ai point fait de difficulté de lui dire que, jusqu'à ce que notre façon de vivre fût bien prouvée, il falloit éviter les faux jugements. « Vous voyez donc bien, m'a-t-il dit, que nous n'y gagnerons rien. — Et la conscience, ai-je repris, qui doime le courage de braver les faux jugements, n'est-elle pas le premier dos biens? »
Le temps qu'a duré cette conversation a passé comme un éclair. Je n'ai osé le retenir à souper ; je m'en suis su mauvais gré dès qu'il a été parti. Le reste de la soirée, il ne m'a pas été possible d'être un inslant à la conversation ; j'ai été malgré moi rêveuse et distraite. Je repassois en moi-même tout ce qu'il m'avoit dit, ce que je lui avois répondu ; je désirois de le revoir ; j'ai, à ce qu'il me semble, bien mieux encore à lui dire ; enfin j'ai attendu impatiemment la fin du souper. Je me suis plainte d'un mal de tète, et je suis remontée afin de rêver sans interruption à la chose qui peut seule fixer mon âme. Je vais in'endormir avec la douceur d'avoir ramené un homme d'honneur à ses principes. Quelle supériorité j'ai acquise sur vous, mademoiselle d'Ette I C'est une des raisons, je crois, qui me feront garder le silence avec elle. Ses intentions étoient bonnes, et je ne veux pas l'humilier.
Le lendemain. (IG Avril 17 ÎO.)
M. de Francueilest venu voir aujourd'hui M. de Bellegarde. J'élois convenue avec lui qu'il neme dcmandoroit pas, et que je ne paroîtrois pas pendant sa visite. Mais l'ayant vu airiver par ma fenêtre, je trouvai, au bout d'une demi-heure, qu'il m'obéissoit trop exactement, et j'eus l'injustice de lui en savoir mauvais gré : je savois bien, me disois-je, qu'il est trop difficile d'être l'cxcel-
lent homme. Sitôt manquer d'empressement! Mais si cependant il étoit alarmé de toutes les condilions que j'exigeois l'autre jour ? Je lui dirois que j'ai badiné. Et puis je cherclîois un prétexte dans ma tète pour descendre. J'en avois trouvé un dont jallois profiter, lorsqu'il est entré dans mon appartement. Oh! quelle joie j'ai eue de le voir! Qu'il y avoit de douceur et de tendresse dans ses regards! J'éiois enchantée, et cependant je témoignai du mécontentement de ce qu'il étoit monté. 11 m'a demandé excuse avec vivacité, et m'a dit qu'il étoit prêt à m'obéir, si je lui ordonnois de s'en aller, parce qu'il ne vouloit rien faire qui pût me déplaire , mais qu'ayant beaucoup causé avec M. de Bellegarde, il lui sembloit important que j'en lusse informée. Je l'ai interrompu pour savoir s'il étoit prié de venir à la campagne. Il m'a dit que oui ; il a répondu sans affectation qu'il feroit son possible pour y passer vingt-tjuatre heures ; on a trouvé que c'étoit trop peu. On veut qu'il accorde au moins huit jours ; il n'a pas promis, se réservant de se conduire par mes ordres; mais il a ajouté, en me prenant la main, qu'à moins que je ne le chasse, il aura bien de la peine à ne pas donner cette satisfaction à M. de Bellegarde.
Comme nous partons demain, nous sommes convenus qu'il viendroit nous rejoindre après-demain au soir. Au bout d'une heure il a voulu s'en aller, dans la crainte qu'on ne trouvât singulier qu'il restât plus longtemps, ayant passé hier toute l'après-dînée avec moi ; il avoit raison, je lui sus même très-bon gré de cet égard; mais mon cœur murmuroit conmie le sien de cette nécessité. Je n'ai pas eu le courage de refuser une lettre qu'il m'a donnée en sortant, et qu'il avoit écrite au cas qu'il ne pût pas aie voir seule. Lorsau'il a été parti, je suis retournée