‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 86 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CIIAPITRE III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CIIAPITRE III

à la fenèîre pour le voir encore ; et comme s'il s'y fût attendu, il s'est avancé à la portière pour y regarder. Comme nos cœurs se devinent et s'entendent bien ! Certainement ils étoient faits pour s'aimer. J'ai ordonné qu'on fermât ma porte ; je voulois être seule avec ma lettre le reste de la journée. Voici ce qu'elle contient.

« Je ne sais plus, madame, de quelle nature sont mes « sentiments pour vous : ce qu'il y a de certain, c'est « qu'il n'y en a pas de plus tendres ; mais leur vivacité « même me laisse la crainte d'en être un jour la vic- « time. Si vous voulez un homme parfait, que devien- « drai-je? Plus je réfléchis aux conditions que vous exi- « gez, et plus mon infériorité me fait trembler. Me tien- « drez -vous compte au moins du zèle avec lequel je vais « travailler à vous imiter? Mais est-il bien vrai que vous « exigez qu'on soit jaloux, qu'on vous tourmente, qu'on « vous querelle? Jamais mon cœur, madame, ne pourra «vous soupçonner; je suis confiant naturellement, et « j'avoue que jusqu'à présent les hommes ne m'ont pas « donné sujet de m'en repentir; jugez, quand je joindrai « à cette disposition l'estime la plus profonde et l'amour « le plus violent, s'il me sera possible d'être incjuiet de « vos sentiments. Lorsque votre bouche aura daigné « confirmer mon bonheui-,si elle prononce aussi souvent « que je l'en presserai, que vous m'aimez uniquement, et « avec la même ardeur que je vous adore, sera-t-il en « mon pouvoir d'en douter? Ah ! madame, que de temps «j'ai perdu!... Vous m'avez défendu de vous voir au- « joLird'hui. J'ai promis, parce que vous l'avez voulu; « mais pourquoi tenir autant à des préjugés! Il est cruel r< à vous d'exiger de moi de me priver d'un bien auquel « seul je vais borner mpn existence. Je vais aller faire

« ma cour à madame votre mère et à M. de BcUegardc ; « si j'ai le bonheur d'être de nouveau invité à aller les « voir dans leur terre, je vous jure que je ne me le lerai « pas dire deux fois; mais s'ils ne me disent rien, j'irai « également, parce qu'il me seroit impossible de m'en « dispenser. En attendant, me sera-t-il permis de vous « écrire? me donnerez-vous de vos nouvelles? Il m'en « faut au moins une fois tous les jours ; je ne peux vivre « sans vous répéter sans cesse que je vous adore. Je ne « vois, je ne sens que mon amour; tout le reste m'im- « portune et m'est odieux. Il faudra donc laisser cette « lettre à votre porte et ne point vous voir? N importe, « je serai dans la maison que vous habitez. Il n'est que « quatre heures ; il est encore trop tôt : mon empresse- « ment pourroit paroître suspect. Jamais journée ne m'a « paru si longue, »

J'étois bien tentée de répondre ; mais apparemment la multitude de choses que j'avois à dire a tait que je ne trouvoispas une expression; je serois restée vingt-quatre heures dans cette situation. On est venu m'avertir que le souper étoit servi; pendant tout le repas je n'ai pensé qu'à Francueil; mes distractions ont été remarquées; on me parloit, je ne répondois point, ou je répondois tout de travers. Je me suis excusée sur la quantité des choses que j'avois à faire ou à arranger avant mon départ. Dès que j'ai eu soupe, je me suis servi du même prétexte pour remonter dans mon appartement. Là j'ai relu encore sa lettre, et à présent que je l'ai copiée, je vais la brûler, comme je ferai de celles que je recevrai, et comme je veux qu'il fasse des miennes.

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