‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 87 sur 260 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Amours de printemps. — Détails sur Francueil. son caractère, sa vie. — Promenades pastorales à Épinay. — A la fin madame d'Épinay faiblit. — Ui:crtume et joie. — Francueil malade tout à coup. — Madame d'Fpinay apprend qu'elle en est la cause. — ('oup de désespoir; elle veut se tuer; son fih la sauve. — Mademoiselle d'Ette la détermine à rompre hautement avec son mari. — Toute la famille est pour elle.

(iuérison. — On retourne à Épin:iy. — Le théâtre de la Chevrette. — Entrée de J. J. Rousseau. — Son portrait. — Jeux de la troupe. — Mademo selle d'IUte avantagée. — Francueil à Chcnonceaus. — Lettres. — M. d'Epinay est averti. — Il menace. — Mademoiselle d'Elte fait prendre les devants à son amie. — Colère de M. de Dellegaide. — M. d'iîpinay tyrannise sa femme. — Elle veut se séparer de corps. — Séparation de biens, du consentement de tous.

Le 17, à Épinay. (.\vril 1749.)

M. de Francueil a envoyé savoir de mes nouvelles avant mon départ. J'avois grande envie de lui éciire un mot; mais je me suis contentée de lui iaire dire que nous comptions qu'il viendroit bientôt nous trouver. Je viens de me promener seule dans l'allée la plus retirée*

* C'est au plus tendre moment de la saison printanicre que souvre dans le cœur de madame d'Epinay la fleur du premier amour. A peine môme si les arbres ont quelque verdure, et si, du bas de ces prairies qui à Epinay longent la Seine, on peut voir, sur les hauteurs de la vallée divine de Montmorency, s'empourprer au loin les rameaux des châtaigniers cl des chênes de la forci. Mais, dès ce milieu d'avril, quelle admirable ?cène dressée pour les plaisirs de l'imagination et du cœur que celle v.dlcc où la nature a semé tant de charmes divers, les lacs et les ruisseaux, les bois, les prés, les collines, et où tant de villages heureux, tant de maifons hospitalières vont pour longtemps s'animer du bruit des lêlcs

150 MÉMOIRES DE MADAMli D'ÉPINAY.

pour n'être point interrompue dans les pensées que j'adresse à Francueil, mais ne pouvant résister à l'envie que j'avois de lui écrire, je suis rentrée.

LETTRE LE MADAME D'ÉPl.NAY A M. DE Fr.A.NCUEn..

Qu'avex-vous de plus à désirer? Et puis-je vous aimer davantage, quand même j'aurois pour vous ce que vous appelez amour, au lieu de ce que j'appelle amitié? Non, je ne vous aimerois pas plus, votre idée me suit partout, votre nom est sans cesse dans ma bouche; les éloges qu'on vous donne me font rougir, et néanmoins me rendent vaine. Encore une fois, mon cher Francueil, si vous m'aimez d'un sentiment aussi pur et aussi vif que le mien, vous n'avez rien à désirer. Non, non, je ne suis pas jalouse, rassurez-vous, et je ne fais pas plus de cas cle la jalousie que vous n'en pouvez faire ; ne me prenez au mot sur tout ce que je vous ai dit, que sur la résolution très-décidée de n'avoir point d'amant. Quant au reste, je cherchois à rendre votre tâche difficile, pour vous ôter le courage de l'entreprendre et de vous déclarer.

Il vous est encore échappé un mot dans votre lettre qui me fait de la peine ; si vous voulez que je vous aime €t que je vous estime, n'appelez donc plus préjugés des principes qui doivent être et qui sont pour moi invariables ; cela est dit : n'en parlons plus, car c'est ma méthode de ne jamais revenir sur les choses dont je suis

de la société la plus polie du dix-Iiuitième siècle ! C'està Épinay, le long de l'eau, que ces souvenirs auront commencé à vivre; ils s'élèveront peu à peu sur les coteaux étages de cet amphithéâtre ; bientôt c'est au château de la Chevrette, à Deuil, que nous irons suivre leur trace, et hienlôl à l'Ermitage de Jean- Jacques, au-dessus de Montmorency, à la source des eaux du vallon, à l'orée des bois immortels.

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ntimement persuadée. Il n'y a, ce me semble, que les gens flottants dans leurs principes qui les mettent à tout propos en avant, ou qui se vantent de n'y pas manquer. Voilà pourquoi je me défie toujours des grands preneurs du mot de sagesse et vertu.

Je ne veux pas non plus que ce soit un malheur pour vous de remplir les devoirs de votre charge, ni de vaquer aux soins de votre fortune ^ Je n'exige pas de si grands sacrifices, et je ne mériterois pas votre tendresse, si j'en acceptois de ce genre, ou si je murmurois d'une nécessité à laquelle tout homme honnête est sujet. Chacun a ses devoirs et ses affaires; j'en ai aussi : ils ne me peinent point à remplir. Cependant l'absence dont nous sommes menacés me sera dure à supporter, je ne puis vous le dissimuler ; il faudra bien chercher quelques dé-

* Les receveurs généraux centralisaient la recette des divers impûls qui n'étaient pas alTermés auxlermiers généraux ou mis en régie.

« C'était au mois d'octobre que chaque année le conseil arrêtait le brevet de l'impôt des pays d'élections et des pays conquis. Les receveurs généraux, au nombre de quarante-huit pour le royaume et de deux pour Paris, tous en charges alternatives, et vénales, qu'Us avaient payées 36,400,000 livres de finances, dont on leur servait l'intérêt à 5 p. 100. écrivaient alors leurs soumissions pour le payement de la part de leur généralité en 18, 21 et2i mois. Le premier payement de la taille et de la capitation devait être effectué le 10 lévrier, et le premier payement des vingtièmes, le 10 avril. Ces rescriplions, un an à l'avance, étaient remises au caissier de la caisse commune des receveurs généraux. Le trésor les faisait endosser par ce caissier, et les négociait à perle, de 4 1/2 à 8 p. 100, suivant la valeur du crédit de l'Elat. Elles étaient payables à Paris, et un délai de deux mois était accordé sur la date d'échéance.

« Les receveurs particuliers, pour leur part, signaient des traités avec les rec:'veurs généraux et s'engageaient à leur remettre, de mois en mois, et toujours un mois à l'avance, les londs qu'il leur appartenait de recueillir. Ils avaient trois deniers pour livre sur ceux de la taille et de la capitation, deux deniers sur les vingtièmes, et de |>lus une taxe d'exercice et des graldicatiijns d'exactitude, d

(Paul Boiteau. Etat de la France en 1780, p. 383.)

dommogements à noire séparation : il faudra nous écrire. Je ne prévois pas encore de quel moyen nous pourrons nous servir pour nous faire parvenir nos lettres avec sûreté; nous en causerons. Mais point de valets surtout, cela me répugne : d'ailleurs c'est la ressource la moins sûre. Peut-être faudra-t-il avoir recours à mademoiselle d'Ette? nous verrons. En attendant, mon cher Francueil, l'essentiel est de continuer de réussir auprès de mes parents : causer beaucoup politique avec M. de Bellegarde; lorsqu'il sera trop longtemps dans son cabinet, aller lui proposer quelque promenade à cheval, ou bien de faire de la musique, si le temps ne permet pas la promenade. Vous avez sûrement remarqué qu'en général il n'aime ni la musique nouvelle, ni les usages nouveaux. Au reste, tout ce qui est bon et honnête a des droits sur lui, c'est assez vous dire que vous n'aurez rien à changer en vous pour lui plaire.

Quant à ma mère, il ne faudroit pas lui laisser apercevoir d'attentions trop marquées; elle n'aime pas les petits soins. Contentez-vous d'admirer en elle ce qui est vraiment admirable et respectable : son activité et sa vigilance perpétuelle, sa tendresse et sa bonté pour nous. Elle a de la peine à marcher, offrez-lui le bras lorsque vous serez à portée d'elle; mais qu'elle ne puisse pas soupçonner que vous vous y êtes placé à cette intention. Ne me privez pas non plus trop souvent de la satisfaction de lui rendre ce service; il faut que de votre part ce soit une simple politesse, et de la mienne une marque de tendresse. J'ai beaucoup de choses à vous dire et à vous demander sur votre intérieur. Vous êtes marié, Francueil, et vous n'aimez point votre femme; qu'elle est à plaindre! Mais pourquoi ne l' aimez-vous

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pas? Que \ousa-t-elle fait? Je \eux traiter cette matière avec vous... Il faut qu'il y ait de la faute de l'un des deux. Pourriez-vous avoir tort? J'espère que non; ce sera elle. Je veux pourtant le savoir. Adieu, Francueil; je passerois volontiers toute la soirée, toute la nuit à vous écrire, mais il faut nous quitter. Demain! Demain ne viendra-t-il jamais?

Le 18, à sept heures du soir. (Avril 1749.)

Je n'attendois M, de Francueil que le soir. Il est arrivé le matin, et a amené avec lui mademoiselle d'Ette. J'ai été chercher ma lettre pour la lui donner ; mais lorsque j'ai été près de lui, je n'ai jamais osé. J'ai eu moins de plaisir à voir mademoiselle d'Etie que je n'en aurois eu en toute autre occasion. Je crains ses remarques ot même ses encouragements; en un mot sa présence m'embarrasse. Elle l'a, je crois, remarqué, car elle se conduit avec une réserve qu'elle n'est pourtant pas fâchée de me faire apercevoir. Au reste, ma conduite avec Francueil me lait assez d'honneur pour ne pas redouter une confidence.

J'ai saisi le premier moment où j'ai pu dire un mot à Francueil pour lui répéter : « Prenez garde à mademoiselle d'Ette. » Il n'a pas eu le temps de me répondre. Nous avons été si obsédés tout le reste du jour, que nous n'avons pu trouver le moment de nous dire un mot. J'ai lu dans ses yeux qu'il en étoit impatienté. 11 ne tient qu'à lui de lire la même chose dans les miens. Comme il venoit de me quitter pour aller se promener avec M. de Cellogarde, j'ai rencontré madcniuisellc d'Eltc seule; elle est venue à moi d'un air malin, et cependant compatissant. « Qu'avez-vous fait à Francueil? a-t-cllc dit.

îl a l'air inquiet et malheureux. Je savois bien que vous feriez son tourment. — J'ii^nore, lui répondis-je, pourquoi vous faites cette supposition. S'il a de l'amitié pour moi, s'il aime à vivre dans ma société, si mes goûts sont conformes aux siens, il doit être content : je me plais à le voir. Vous savez d'ailleurs quelles sont mes chimères; je n'ai pas laissé de les lui faire entrevoir d'une manière, à la vérité, fort générale et fort détournée. S'il a d'autres sentiments pour moi que ceux qui me conviennent, il sent qu'il ne doit pas me les déclarer, et je l'entretiendrai le plus que je pourrai dans cette réserve. — Diantre! vous avez fait bien du chemin depuis huit jours, reprit- elle ; mais cela est bien ; cette conduite vous donnera le temps de le connoître mieux, et nous irons au jour le jour. — Non, repris-je en riant, je suis au but. — Et voilà le moyen d'aller plus vite que vous ne voudrez. Votre goût pour Francueil peut être très-honnête, même en vous y livrant ; mais il faut tenir son cœur à deux mains en pareil cas, si l'on ne veut pas qu'il s'échappe. Vos regards sont déjà en contradiction avec vos paroles : ma chère amie, vous êtes vraie ; soyez-le toujours ^ Je ne vous dis pas seulement d'éprouver Francueil, car je sais à peu près à quoi m'en tenir sur lui, mais assurez-vous vous-même que vous êtes capable d'un attachement constant. — Comment, lui dis-je, savez-vous à quoi vous en tenir sur Francueil? vous est-il plus connu que l'autre jour? — Il ne vous souvient pas que j'ai chargé le chevalier d'aller à la découverte? — Oui, à propos; eh bien ! sait-il quelque chose? — La meilleure conduite, ma chère amie ; l'àme la plus franche, la plus

• « Vraie tans ôU"C (ranclie, » a-l-on dit d'elle.

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