PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE IV
honnête; mais... — Quoi donc, mais? Achevez donc. — 11 aime le beau sexe avec ardeur. — Eh bien donc? — Et qu'est-ce que cela vous fait? Vous n'y prétendez rien.
— Cela est vrai; maison est bien aise... Quoique seulement mon ami, je n'aimerois pas... — Eh bien! soyez tranquille : il avoit un petit ménage en ville, obscur, honnête copendant. Ne j)ourriez-vous pas me dire pourquoi il l'a rompu? — Comment, vrai! — Oui, il vient de le rompre, il y a huit jours, mais convenablement, en dédommageant par une somme. — Et sa femme?
— Sa femme est retirée à la campagne ; elle est devenue folle à la suite d'une couche ' . »
Il avoit un arrangement qu'il a rompu, me suis-je dit quand j'ai été seul! peut-être auroit-il des espérances! elles seroientbien fausses. Oui, oui, je suivrai ma résolution, et je saurai bien prouver qu'on peut avoir pour un homme le sentiment le plus tendre et le plus vif, et en même temps lui résister et être fidèle à ses devoirs.
La promenade cependant me paroissoit longue. Il revint, et je fus étonnée de voir en regardant ma montre qu'elle n'avoit pas duré plus d'une demi-heure. Quand il
' Ceci est une excuse qu'imagine à son profit madame d'Epinny.
îl-iclanio an Francueil est morte à Paris le dimanclie l""^ si plcml)re 1754, à une t'|ioque où, d'ordinaire, on est à la campagne. Elle ne vivait donc pas relégm'e àChenoiiceaiix. Elle n'était pas folle non plus, puisque Jean-Jactjues en parle comme d'une personne aimable cl douce, et qu'il en parle ju>temcnt au sujet de la liaison de Francueil avec madame d'Épinay, liaison ijui inquiétait sans douti- beaucoup madame de Francueil cl dont elle aurait désiré que Jean-Jacques l'aidât à triompher. De plus, Rousseau dit qu'en 1751 elle lui parlait de ses enfants à lui dont elle avait ajipris le sort par madame Dupin, sa belle-mère, c*. enfin la lettre qu'il lui écrivit pour se juslilicr est, nous l'avon-; remarqué déjà, du '20 août 1751 ; el, certes, ce n'esl pas là un écrit adressé à une personne dont la ttle soit taibic.
Kt rentré, j'étois occupée à copier un dessein que je te- Dois de lui. Il est venu s'asseoir près de moi. « C'ett beaucoup, me dit-il, d'habiter le même lieu que vous. Mais ne pouvoir ni vous parler, ni vous voir qu'au milieu de dix personnes, concevez-vous, madame, quel supplice pour un homme qui vous adore? — Point d'adoration, monsieur, si vous voulez que je vous écoute; souvenez-vous des bornes que je vous ai prescrites, et ne les passez pas. » Il soupira : « Ah ! vous ne m'aimez pas comme je vous aime, me dit-il. — Ne perdo' s pas de temps à disputer sur la différence de no8 sentiments : laissez-moi vous dire que je suis heureuse de vous voir auprès de moi ; que cette campagne que j'aime ' va me paroitre encore plus délicieuse à présent que je vous ai vu, et que je l'ai habitée avec vous. » Je dessinois toujours. « Vous n'avez pas eu assez de bonté pour m'écrire un seul mot. » Je le regardai en souriant, sans répondre. « Dites donc, reprit-il, m'auriez-vous écrit? Oh! non, sûrement; et vous croyez m'aimer! Ahl si vous saviez le bien que m'auroient fait deux mots de votre main ! »
Je ne pus y tenir, je lui donnai ma lettre. Il rougit, il pâlit et me serra la main en la prenant. Je le lui rendis doucement. M. de Bellegarde est venu ensuite faire de
* C'est en 1741 que M. de Bellegarde acheta la terre d'Epinay, qui lui fut vendue par les héritiers du marquis de Beauvau. Il y a encore aujourd'hui à Épinay plusieurs propriétés qui peuvent prétendre qu'elles ont clé siège de seigneurie, mais il est difficile de distinguer entre elles celle qui fut le château de M. de Bellegarde. Peut-être même ce château n'existe plus. Cependant on serait porté à croire que ce n'était pas du côté de l'eau et des terrasses, mais à droite de la route, en venant de Saint-Denis et en allant à Sanois, que devait se trouver le château du seigneur d'Épinay. M. de Bellegarde, lorsqu'il en fit l'acquisition, était déjà propriétaire de la Briche, et de la terre d'Ormesson, qui confine à Épinay, au nord-ouest.