PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV
la musique avec M. de Jully ; mademoiselle d Ette a chanté. Mon beau-père ayant appelé Francucil pour lui faire jouer du violon, et voyant que je n'avois plus d'espérance à lui parler de la soirée, je me suis retirée pour m'occuper plus entièrement de lui. Depuis que j'écris, j'ai déjà cru l'entendre deux fois dans le jardin. Je veux voir. C'est lui; il se promène avec mademoiselle d'Ette, Si tard ! cela est singulier ! J'ai grande envie d'aller les trouver. Je dirai que, ne pouvant dormir, j'ai voulu prendre l'air.
Le 19 au soir.
Comme j'allois descendre, je les ai entendus remonter, et je suis rentrée promptement dans mon appartement. J'ai peu dormi. Je me suis levée de grand matin. Jl me semble que j'avois mille choses à faire ; et dès que j'ai été levée, je n'ai plus su que devenir. J'ai été me promener; et machinalement, en passant devant la porte de M. Francueil, j'ai fait le plus de bruit qu'il m'a été possible. J'ai suivi les allées où je l'avois vu avec mademoiselle d'Ette : il sembloitqu'cUes dévoient m'instruirc de tout ce qui s'y éloit dit la veille. Je me plaisois du moins à parcourir les endroits où je l'avois vu, et où j'apcrcevois encore les traces de ses pas; j'espérois qu'il ne tarderoit point à me suivre. Il est venu, en efict, mais pas si tôt que je l'avois espéré; malgré cela, il me semble que j'ai oublié, en le voyant, toui le temps que j'ai passé à l'altcudre. Nous nous récriâmes sur le bonheur de nous lejoindrc. Il m'oflrit son bras, et nous marchâmes longtemps en silence. Arrivés au bord d'une prairie entourée d'arbres et traversée par un ruisseau ', il
* Ce pas;agc des Mémoires fait [lenser que la Icrrc trÉpinay cl:ia Lcau-
158 MÉMOIRES DE MADAME DÉl'INAY.
me proposa de nous y asseoir. Je choisis l'endroit le plus proche du ruisseau, qui étoit en même toni]is le plus ombragé, et je m'adossai contre un arbre. Il s'assit près de moi, de sorte que je pouvois appuyer mon bras sur son épaule ; il me regardoit ; et moi, pour le contempler à mon aise et sans rougir, je fixois les yeux sur le ruisseau. « Que vous êtes belle!» s'écria-t-il. Cette exclamation me causa un trouble inexprimable, et ce trouble m'alarma. Je retirai ma main qu'il voulut baiser ; mais je pris un ton de sévérité qui lui imposa. Pour m'aider à donner une autre tournure à notre conversation, je lui montrai de la curiosité sur celle qu'il avoit eue la veille avec mademoiselle d'Ette. « Pourroit-il être question d'autre chose que de vous? me dit-il; et, ne pouvant jouir de votre présence, qu'avois-je de mieux à faire que de m'entrctenir de vous? Au surplus, vous auriez été contente de la façon dont je lui ai parlé. Elle vouloit pénétrer mes sentiments ; et tout ce qui m'a déplu de cette conversation a été d'être contraint de feindre une froideur que je suis bien loin de ressentir. » Notre entretien en resta là, parce que nous aperçûmes mademoiselle d'Ette qui venoit nous retrouver : seulement je dis à Francueil que je voulois avoir le détail de cette conversation, et il me le promit.
Nous nous levâmes ensuite pour aller à la rencontre de mademoiselle d'Ette. Elle vouloit me prévenir que l'on m'attendoit au château, parce qu'on étoit venu dire que ma fille étoit fort malade. Elle ajouta tout bas : « Comme
€Oup plus étendue que ne le sont aucune des propriétés qui subsistent encore dans les mêmes lieux. Le ruisseau et la prairie (levaient être le ruisseau et la prairie de Coquenard et s'étendre vers la route de Montmorency, là où passe à présent le chemin de fer.