PREMIÈRE PARTIE. ~ CHAPITRE IV
je me doutois bien que vous n'étiez pas seule ici, j'ai voulu venir moi-même. »
Trois jours de distance, à deux heures du malin.
Quelle situation est la mienne actuellement! Que deviendrai-je? Je voudrois fuir, je voudrois me cacher... Je ne puis prendre de repos. Ah! Francueil, tu m'as perdue. Et tu disois que tu m'aimois! Je ne sais où j'en suis : j'ai trop de trouble pour écrire... Essayons d'aller respirer dans ces allées où je revois, il y a deux jours, si délicieusement à toi. Jamais la nature ne fut si calme : tout dort ; mon âme seule sera-t-elle donc agitée?
En rentrant.
Le silence m'épouvante. Autrefois j'aimois les ombres de la nuit. C'est l'avantage d'une conscience tranquille et sans reproche de n'être point accessible à la terreur. Quand l'oiseau de la nuit se faisoit entendre, il rcmplissoit mon âme de volupté ; d'où vient que cette volupté est aujourd'hui mêlée d'effroi? Puis-je bien me le demander! N'aije pas poussé au dernier degré l'oubli de moi-même? Comment pourrois-je me soufi'rir à présent! Francueil! Francueil! tu as donc dégradé celle que tu disois t'ôtre si chère! Tu m'as trompée : je te croyois généreux. Tu as abusé de l'empire que tu t'es reconnu sur moi. Comment t'aurois-je résisté, à toi que j'adore encore malgré ta séduction? Mes remords ne sauroient te chasser de mon cœur, je le sens : chaque pensée, chaque réflexion t'v établissent davantage. Oui, tu seras à jamais l'objet de toute ma tendresse. Oh! combien tu me dois d'amour pour tous les sacrifices que je t'ai faits ! Viens, viens donc, ô foi que j'adore; c'est dans tes bras seuls, c'est dans ton sein que je puis cacher ma honte et étouffer mes remords.
iQO MEMOIRES DE MADAME D'EPINAY.
Le 24 avril 17iO.
Quel bonheur scroit comparable au mien, s'il pouvoit être avoué? Je ne me ferai jamais à la nécessité de cacher les mouvements les plus doux de mon cœur. Il me semble que ma contenance m'accuse. Comment soutiendrai-je la présence de mon mari à son retour, puisque les regards ie ceux qui prennent le moins d'intérêt à moi m'intimident?... C'est donc à moi seule et dans l'ombre de la nuit que je puis m'avouer les délices de ma journée d'hier. Presque toujours à côté de mon ami; presque point interrompus; le soir, à la promenade, dans la même voiture; mademoiselle d'Ette assez bonne, ou assez délicate pour ne pas prendre garde à nous. Que je l'aime pour celte attention! Puisse cette journée être aussi heureuse! et puisse l'ivresse de mon âme étouffer enfin mes scrupules, inutiles au fond, puisqu'ils ont été si tardifs et si infructueux!
Le lendemain.
Voilà déjà une contrariété. Il devoit rester ici le reste de la semaine ; mais il a reçu hier une lettre qui le mande pour affaire, et il ne reviendra que la semaine prochaine. Je vais passer ma soirée à lui écrire; que ferois-je sans cela?
Deux jour.s de distance. (27 Avril 1740.)
Mademoiselle d'Ette entra dans mon appartement comme j'étois ce matin à écrire mon journal. Hélas! il est bien pour moi seule à présent: à qui oserois-je jamais le laisser lire? Elle venoit me montrer une lettre du chevalier de Yalory et sa réponse. Si j'avois l'esprit plus libre, je lui aurois demandé la permission de les copier, pour