PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE IV
chercher, et que cet ordre n'étoit pas pour moi. Lorsque je me trouvai à la porte de sa chambre, je n'en fus jruère plus avancée ; elle s'y étoit enfermée. J'entendis son fils pleurer; la gouvernante et ellepiirloie^nt en même temps : je. ne concevois rien à tout cela. Ne pouvant pas me faire entendre, je fis le tour par la chambre de l'enfant, et comme elle communique à celle d'Emilie, j'entrai sans être annoncée. Elle éloit échevelée, sa robe retroussée dans ses poches, et assise sur la fenêtre, les pieds appuyées sur un tabouret. Ses yeux étoient hagards et fixés sur son fils. Je compris, par quelques mots, qu'elle grondoit la gouvernante d'avoir voulu le corriger mal à propos. Mais je ne concevois pas qu'un sujet aussi léger eût pu la mettre hors d'elle-même commeje la voyois. Dès qu'elle m'aperçut, elle jeta un cri et sauta à lerre. Elle vint à moi d'un air égaré, me prit la main, et en me menant dans son cabinet : « Que venez-vous faire ici? me dit-elle d'un ton pénétré. C'est pourtant vous qui êtes cause. Ce sont vos conseils, vos pernicieux conseils.» Puis, se tournant vers la gouvernante : « Emmenez mon fils, que je ne l'entende plus crier; cela me tue. Qu'on me laisse. Mais allez-vous-en aussi, continua-telle en s'adressant à moi, et me repoussant, en entrant dans le cabinet. Comment avez-vous fait pour pénétrer ici? » Elle se jeta sur le sopha qui étoit auprès de la fenêtre, et se cacha le visage dans ses mains en sanglotant.
Pour moi, je restai si étonnée, que je ne pus lui dire un mot. Elle releva la télé : les larmes coninieneoient à tomber de ses yeux. Elle me dit d'un ton ferme : « Je ne vous diiai rien; je ne puis vous rien dire; je suis assez malheureuse; ne me tourmentez pas davantage; laissez-moi, au nom de Dieu, laissez-moi. » Elle garda
encore un moment le silence, et puis elle continua : « Ce n'est pas votre faute ; mais que ne me parliezvous plutôt : il m'en alloit coûter la vie. — La vie! m'écriai-je, — Oui, reprit-elle, et c'est mon fils qui me l'a sauvée. »
Plus elle me parloit, et moins je comprenois son discours. Je m'assis auprès d'elle, et je la conjurai par tout ce que j'imaginois de plus capable à l'attendrir de m' expliquer cette énigme. J'eus de la peine à l'y résoudre : ses propos étoient sans suite, mais tous véiicments, môles de reproches et d'amitié. Elle céda enfin à mon empressement. « Je vais parler, me dit-elle ; mais comment avoir le courage de vous envisager ensuite? Je vous ferai autant d'horreur que je m'en ferai à moi-même. N'importe; il me faut peut-être encore une secousse pour déterminer mon sort. » Elle se leva et alla fermer la porte aux verrous ; elle regardoit autour d'elle, comme si elle eût craint des témoins : elle se remit à sa place, et se renfonça le plus qu'elle put à l'ombre du rideau de la fenêtre; et, après avoir rêvé un moment, je vis qu'elle faisoit un effort prodigieux pour parler.
Elle me fît vraiment de la peine; elle me dit qu'elb avoit enfin vaincu ses scrupules; qu'elle avoit cédé à l'amour de Francucil; qu'elle vouloit m'en faire un mystère; et que je l'aurois en effet ignoré, si je n'avois aujourd'hui forcé sa solitude.
Je ne voyois rien dans tout cela qui pût la porter au désespoir. Elle me regarda fixement; puis, baissant la vue : « Il est malade, me dit-elle. — Comment".' » lui dis-je. Elle se taisoit, sa respiration étoit précipitée j elle se tordoit les mains. « Vous ne pouvez deviner, continua -t-elle d'un ton sinistre, l'horreur de ma situa-