‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 97 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV. J · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV. J

tion; » et, me secouant le bras fortement : « oui, il est malade.» Alors seulement je compris quel devoit être son désespoir. Je l'embrassai, je la consolai du mieux qu'il me fut possible; et je parvins à lui faire entendre qu'ignorant elle-même son état, elle n'avoit aucun reproche à se faire. Je lui demandai comment elle avoit été instruite de celui de Francueil, et depuis quand elle l'étoit? « Par une lettre, me dil-elle. Je l'ai relu vingt fois, avant de croire à mon malheur ; mais enfin, lorsque je n'en ai plus douté, le désespoir s est emparé de moi au point que... Oserai-je vous dire jusqu'à quel point ma tête s'étoit égarée! — Dites,, lui répondis-je en la serrant dans mes bras, dites tout à votre amie. — Eh bienf reprit-elle, ne pouvant plus me souffrir, rélléchissant que j'étois liée pour ma vie à un homme que je méprisois, et qui me tourmentoit par ce que j'avois de plus cher, qui m'avoit fait commettre sans le vouloir une action infâme, je me suis résolue de me débarrasser d'une vie qui m'étoit à chiirge. Je m'étois enfermée, et j'étois déjà montée sur la fenêtre où vous m'avez trouvée assise, avec la ferme ré.'^olution de m'y jeter, lorsque mon fils s'est sauvé, en pleurant, de sa chambre dans la mienne. Il est venu se jeter dans mes genoux; sa présence m'a émue et m'a rappelé ce que je lui devois. Vous savez le reste, puisque vous avez forcé mon silence et ma retraite ; vous ne m'abandonnerez plus : songez qu'il faut me sauver de moi-même ; mais Francueil! Francueil! que deviendra-t-il? il doit me haïr. »

Je ne saurois, mon cher chevalier, vous faire le détail des différents sentiments (jui roccu|)èrent, le reste de la soirée : je la passai avec elle. Ce matin j'ai écrit un mot à Francueil. Son état n'est point aussi kkheux

qu'Emilie riiuagine : il pourra venir la voir demain ou après-demain. Elle vouloit retourner à la campagne, mais je l'en ai dissuadée ; il faut traiter ceci plus sérieusement que cela ne l'a été. Cependant sa situation est bien plus délicate qu'il y a trois mois; car je ne serois pas fort étonnée que M. d'Epinay ne poussât la mauvaise foi aussi loin qu'elle peut aller. C'est pourquoi j'avois conseillé à la petite femme de tout déclarer d'avance à ses parents. Elle doit avoir le cœur net sur les procédés : elle n'a rien gagné à en avoir d'honnêtes et de délicats; mais Emilie, qui croit à peine le mal lorsqu'elle le voit sous ses yeux, est bien éloignée de le prévoir ou de le supposer possible. Elle a voulu écrire à son mari : ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elle n'a pas encore eu de ses nouvelles depuis son départ. Il a écrit à son père pour avoir de l'argent, et s'est contenté de faire faire des compliments à sa femme. Elle est dans un désespoir inconcevable. Tout cela est entrelardé d'une sorte de haine pour son mari, et néanmoins de remords d'avoir cédé à son amant; de manière qu'elle ne sait ni ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fait. Je coucherai ici cette nuit; il faut bien aller jusqu'au bout. Ne venez pas me chercher demain; je ne serois pas chez moi, et vous ne devez pas être censé savoir ce que je fais ici. Bonjour. Si j'ai le temps demain malin, jevous instruirai de notre marche.

Le lendemain.

Pardon mille fois, mon cher chevalier, j'ai oublié de vous envoyer ma lettre, et je viens de la retrouver dans mon sac à ouvrage : vous la recevrez à votre réveil

L'état de madame d'Épinay a été jugé des plus graves;

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