PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE IV. iOO
il n'y a plus eu moyen de rien cacher au.K grands parents de celte extrémité. Elle a écrit à son mari une lettre l)lus aigre et plus sèclic qu'à elle n'appartient. Je commence à croire que, si sa passion dure, on en pourra faire quelque chose. Elle a écrit aussi à son beau-père; elle le charge d'apprendre à sa mère la cause de son séjour à Paris. Sa lettre est toute pleine de son trouble ; si elle avoit à faire à des gens plus fins, je ne la lui laisscrois pas envoyer. Je ne doute pas qu'ils n" arrivent tous incessamment.
La maladie de M, de Francueil est une époque fâcheuse : je meurs de peur qu'on n'ait quelques soupçons. Cependant nous devons le voir demain matin ; il a mandé qu'il viendroit dîner avec nous. Je crois qu'il est très-essentiel que cette première entrevue se passe avant l'arrivée des parents. Pour n'être point surpris, nous ne ferons partir.l'exprès que nous envoyons à M. de Bellegarde que demain matin. Bonjour, mon cher chevalier, recevez mon tendre respect.
LETTRE DE MADEMOISELLE D'ETTE AU CllEVALlEri DE VALOR\.
Quel spectacle je viens d'avoir! Ah! bon Dieu! quelle tète et quelle ànio! Que celte petite femme est inléiessante! Quelle élévation! quelle 'lonnèlelé! Francueil est venu dîner; elle s'est retirée lorsqu'elle a entendu sa voiture. Je lui avois conseillé d'éviter les regards des domestiques au premier moment de l'entrevue, elle a suivi mon conseil. Lorsqu'ils ont été retirés, j'ai mené M. de Francueil dans le cabinet de madame d'Épinay : elle s'est levée pour aller à lui, et s'est précipitée à ses pieds, en se I. io
cachant le visage de ses mains. « Malheiircnse que je suis! s'cst-elle écriée, tuez-moi, tuez-moi, monsieur ; je ne veux plus vivre, puisque je n'ose plus vous regarder. » Francueil l'a relevée en la serrant tendrement dans ses bras; mais elle a été tout à coup si frappée de sa pâleur et de son changement, qu'elle en est restée immobile; la douleur, le désespoir se sont peints dans ses yeux en le fixant; elle les a détournés de lui, et esfretombée dans son fauteuil en fondant en larmes et me montrant M. de Francueil.
Il s'est jeté à son tour à ses genoux; elle ne disoitmot; mais je n'ai de ma vie vu un silence, ni des gestes si expressifs. On voyoit qu'elle étoit combattue par la douceur de le revoir, et par le désespoir de le revoir dans l'état où il étoit, et dont elle seule étoit cause. Ce dernier sentiment paroissoit le plus fort; elle ne pouvoit ni le regarder, ni s'approcher de lui; eUel'évitoit, elle se càchoit le visage : on eût dit qu'elle se faisoit horreur à elle-même. Francueil, par les propos les plus doux et les plus honnêtes, tâchoit en vain de la calmer; elle répondoit laconiquement ; mais presque tous ses mots avoient le caractère de la douleur la plus profonde, et en même temps de la plus grande élévation d'ànie. Je voudrois vous rendre tout ce qui s'est dit de part et d'autre; mais la conversation étoit trop décousue pour que j'aie pu la retenir.
Nous avons tâché de la distraire de sa douleur; elle y rapporte tout. Par exemple, je dis que, ne valant pas mieux qu'une autre, et que, m' étant rendue maîtresse de moi-même à dix-sept ans, je n'avois. Dieu merci, à rougir de rien de tout ce que la jeunesse et la légèreté avoient pu me faire faire « J'en aurois dit autant jusqu'à