PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV
vingt-trois ans, reprit-elle; mais j'en ai eu vingt-quatre, il y a un mois'; j'ai \écu cinq semaines de trop. » Francueil lui fit des reproches de ce propos qui pouvoit être équivoque. « Vous vous trompez, mon ami, lui dit madame d'Epinay, il y a trois mois que je vous aime. Mais qu'auroit fait de pis, celle qui vous auroit haï? »
Vous imaginez bien que nous n'avons rien négligé pour la calmer : sa douleur est sombre et profonde. Vous voilà au courant. Je n'ai pas le temps, mon cher chevalier, de vous faire de longs détails ; je suis pressée de rejoindre Emilie qui m'a priée de ne pas la laisser longtemps seule ; elle dit que son âme est fatiguée.
Nous attendons M. de Cellegarde et madame d'Esclavelles. Ils ont mandé qu'ils alloient arriver. Emilie a cependant été un peu plus tranquille. Après le dîner, nous sommes convenus que nous glisserions adroitement dans la conversation que nous avions vu M. de Francueil tous les jours : nous dirons aussi qu'il a eu un mal de gorge en arrivant d'Epinay, qui l'a tenu un jour au lit, et qu'il part le soir pour une autre campagne. En effet, il s'absentera, et mandera, de je ne sais où, qu'il a la fièvre tierce, afin que, s'il revient dans quelques jours, on ne soit pas étonné de son changement, qui est excessif. Vous pourrez, venir me voir demaia «latin ; je serai en état de vous dire ma marche.
A liuit licuiGs du soir.
Comme j'étois encore à vous écrire, les grands parents
* Madame d'É[)inay est née au mois d'avril ou à la fin de mars de l'année 1725, et sans doute à Condc, près de Cambrai. Son acte de mariage confirme l'exaclitudu de ce qu'elle dit ici de son âge. Francueil avait trente-trois ans.
sont arrivés; ils n'ont, ma foi, manqué Francueil que de dix minutes. Je ne sais ce qu'ils auroient pu penser en le voyant. 11 m'a semblé un moment que tout ce que madame d'Epinay avoit d'énergie dans l'âme l'avoit abandonnée à l'aspect de ses parents. Je l'ai trouvée en entrant dans les bras de sa mère, qui a retrouvé toute l'activité que sa fille avoit perdue. Elle est dans une douleur extrême et dans une colère effroyable contre son gendre. Elle vouloit lui écrire : je crois que sa lettre auroit été d'un beau style. M, de Bellegarde tenoit la main de sa belle-fille, la consoloit, ainsi que sa mère, et juroit qu'il étoit heureux pour son fils qu'il eût ignoré son indigne conduite dans le premier moment de l'accident. 11 espère, dit-il, que cette leçon le corrigera pour sa vie. Emilie, qui, jusqu'à présent, n'a cherché qu'à excuser son mari, a combattu tant qu'elle a pu cette idée de M. de Bellegarde. « Je m'en flaltois comme vous, mon père, lui a-t-elle dit; mais quelle espérance pourra vous rester, lorsque vous apprendrez telle chose? » Et, sans reprendre haleine, elle a fait l'histoire des procédés, des torts et des principes de M. d'Épinay. Mais ce qui m'a fait voir sa mauvaise tète, au milieu de cette belle confession, c'est qu'elle a enchâssé dans tout cela l'histoire de ses propres étourderies; et, en vérité, peu s'en est fallu qu'elle n'ait aussi parlé de Francueil.
J'en mourois de peur, lorsque je l'ai vue ainsi en train de tout dire. Au reste, lindignation contre le d'Épinay étoit si forte, qu'il n'a guère été possible d'appuyer sur les fautes de sa femme, qui auroient paru très-graves dans tout autre temps, j'en suis certaine. On la plaint, on la caresse; mais, malgré l'heureuse prévention où l'on est pour elle, jamais elle n'a eu le courage de prononcer