‹ Mémoires édités (volume 3)Chapitre 275 sur 315 · Ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Ci-dessus, p

2. En réplique au plan de Louis XI (ci-dessus, p. 211, n. 1), Charles le Téméraire était tout naturellement enclin à faire sortir du rétablissement d’Edouard IV un démembrement de la France. C’est ce que montrera l’ouvrage sur Louis XI et l’Angleterre annoncé plus haut.

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estoit pour le bien et soulagement dudict royaulme et que, quant luy seroit prest, qu’ilz estoient assez fors et qu'ilz avoyent de très grandes intelligences avecques plusieurs capitaines et autres.

Ung coup me trouvay present que le seigneur d’Urfé disoit ces parolles audict duc, luy priant faire dilligence de mectre sus son armée, et ledict duc m’appella à une fenestre et me dit : « Vélà le seigneur d’Urfé qui me presse faire mon armée la plus grosse que je puis et me dit que nous ferons le grant bien du royaume. Vous semble-il, que si je y entre avecques la compaignie que je y meneray, que je y feisse guères de bien? » Je luy respondi en ryant qu’il me sembloit que non. Et il me dist ces motz : « J’ayme mieulx le bien du royaulme de France que monsr d’Urfé ne pense; car,

ur ung roy qu’il y a, je y en vouldroie six. »

En ceste saison® dont nous parlons, le roy Edouard d’Angleterre, qui cuydoit veritablement que ce mariage dont est parlé se deüst traicter (et en estoit deceüt), travailloit aussi bien que le roy nostre maïstre fort envers ledict duc de Bourgongne pour le rompre, allegant que ledit roy nostre maistre n’avoit point de filz! et que, s’il mouroit, le duc de Guyenne s’attendroit à la couronne; et par ainsi, si ce mariage se faisoit, toute Angleterre seroit en grant peril d’estre destruicte, veü tant de seigneuries joinctes à la couronne. Et prenoit merveilleusement ceste matière à cueur ledict roy Édouard, sans besoing qu’il en fust, et si faisoit tout le conseil d'Angleterre; ne, pour excuse qu’en sceüst faire

a. maison B, M et P, ce qui n’a aucun sens. — b. P ajoute comme le roy; mais la phrase qui suit devient travailloit fort avecques ledict duc.

1. En réalité, Charles VIII était né le 30 juin 1470. Toutefois la santé fragile du dauphin ne pouvait guère rassurer l’Angleterre, et Commynes, resté sous l'impression de ce malaise, présente ici la chose d’une façon inexacte. Sur l’erreur matérielle de Commynes, cf. notre Introduction, p. xvi, n. 1.

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ledict duc de Bourgongne, les Angloys ne l’en vouloient croyre.

Le duc de Bourgongne vouloit — nonobstant les requestes que faisoient les ducz de Guyenne et de Bretaigne qu’il n’apellast nulz estrangiers — que neantmoins le roy d’Angleterre feïst la guerre par quelque bout, et il eust faict voulentiers semblant de n’en sçavoir riens et de ne s’en empes-

her point. Jamais les Angloys ne l’eussent fait. Plustost eussent aidé au roy pour ceste heure là, tant craignoyent que ceste maison de Bourgongne ne se joignist à la couronne de France par ce mariage.

. Vous voyez selon mon propoz tous ces seigneurs icy bien lempeschéz; et avoient de tous costéz tant de saiges gens et qui veoient de si loing que leur vie n’estoit point suffisante là veoir la moytié des choses qu’ilz preveoient‘. Et bien y Lasut car tous sont finéz en ce travail et misère, en bien peu d'espace les ungs après les autres. Chascun a eu grant joye de la mort de son compaignon quant le cas est advenu, comme chose très désirée, et puis tost sont alléz après et ont laissé leurs successeurs bien empeschéz, sauf nostre roy qui règne de present!, lequel a trouvé son royaulme en paix avecques tous les voisins et subgectz. Et luy avoit son père faict myeulx que jamais n’avoit voulu ou sceü faire pour luy; car de mon temps ne le veïz sans guerre, sauf bien peu de temps avant son trespas.

En ce temps dont je parle estoit le duc de Guyenne ung peu malade, les ungs disoient en grant danger de mort, les autres disoient que ce n’estoit riens. Ses gens pressoient le duc de Bourgongne de se mectre aux champs, car la saison y estoit propice. Ilzt disoient que le roy avoit armée aux° champs et estoient ses gens devant Sainct Jehan d’Angely ou

a. prevenoient M. — b. car ilz P. — c. sur les M.

1. Charles VIII, roi régnant à l’époque de la rédaction de cette partie des Mémoires de Commynes.

Commynes. 15

226 MALADIE ET MORT DE CHARLES DE FRANCE (Mai 1472)

Xainctes ou ès environs{. Tant feïrent que le duc de Bourgongne tira à Arras, et là s’amassoit l’armée, et puis passoit* oultre vers Peronne, Roye et Mondidier. Et estoit l’armée très puissante et plus belle qu’il n’avoit jamais eu, car il avoit douze cens lances d'ordonnance, qui avoient trois archiers pour homme d’armes, et le tout bien en point et bien montéz, car il y avoit en chascune compaignie dix hommes d'armes advantaigeux?, sans le lieutenant et ceulx qui portoient les enseignes; les nobles de ses pays très bien en point, car ilz estoient bien payéz et conduictz par notables chevaliers et escuyers et estoient ses pays fort riches en ce temps.

[CHAPITRE IX

DE LA MORT DU DUC DE GUYENNE, SEUL FRÈRE DU ROY, ET DES CHOSES QUI S’EN ENSUYVIRENT:.

Comme ledict duc estoit prest à partir d'Arras, luy survint4 deux nouvelles. L’une fut que le duc Nicolas de Calabre et de Lorraine, heritier de la maison d’Anjou, filz du duc Jehan de Calabre, vint là devers luy, touchant le mariaige de ceste fille. Et le recuellit ledict duc très bien et luy donna bonne esperance de la conclusion.

Lendemain, qui fut’ le quinziesme de may, l’an mil quatre cens LXXII, comme il me semble, vindrent lettres de Simon de Quingy, lequel estoit devers le roy embassadeur pour ledit duc de Bourgongne, contenans comme ledict duc de

a. passa P. — b. avantagés M et P. — c. Titre en rouge dans D et placé, dans ce manuscrit, après le premier alinéa du chapitre IX. La composition exige manifestement que ce titre soit reporté avant. — d. survindrent M. — e. Nicolas, omis par P.— J. B, M et P. ajoutent envyron.

1. Sur les intrigues du moment et l’expédition d’Armagnac, voir Ch. Samaran, La maison d’Armagnac, p. 178 et suiv.

LE TÉMÉRAIRE ENTRE EN CAMPAGNE (jUin 1472) 227

Guyenne estoit trespassé{ et que jà le roy avoit prins une grand partie de ses places. Incontinent en vindrent messaiges de divers lieux et parloient de ceste mort differamment.

Ledit duc, desesperé de ceste mort et enhorté par aucuns dolens de ladicte mort, escripvit lettres à plusieurs villes à la charge du roy?, à quoy prouffita peu, car riens ne s’en meüt. Mais croy bien que, si le duc de Guyenne ne fust mort, que le roy eust eu beaucoup d’affaires, car les Bretons estoient prestz et avoyent dedans le royaume des intelligences plus que jamais n’avoient eu, lesquelles faillirent toutes à cause de ceste mort.

Sur ce courroux, se mist aux champs ledict duc et print son chemin vers Nesle en Vermandoys3 et commança exploict de guerr ortikt mauvais, et dont il n’avoit jamais usé : c’estoit de faire mectre les feux partout où il arrivoit.

on avantgarde alla mectre le siège devant ledict Nesle,

ui guères ne valloit; et y avoit ung nombreÿ de francz ar-

a. soubz À.

1. Dans la nuit du 24 au 25 mai (cf. J. Calmette, Louis XI, Jean II et la révolution catalane, p. 356, n. 2; Ch. Samaran, La maison d'Armagnac, p. 180; H. Stein, Charles de France, p. 455). La date indiquée par Commynes pour la réception de la nouvelle par le duc de Bourgogne est donc légèrement fautive.

2. Le manifeste retentissant du 16 juillet 1472 est dans l’édition Lenglet, t. III, p. 198. H. Stein (Charles de France, p. 452 et suiv.) a définitivement montré que Charles mourut de mort naturelle. Il n’en reste pas moins que la version contraire a été répandue de bonne foi, et l’on en retrouve des échos lointains, par exemple à Gérone (J. Calmette, Louis XI, Jean II et la révolution catalane, p. 356, n. 3).

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