‹ Mémoires éditésChapitre 104 sur 379 · DÉLOYAUTÉ DU TÉMÉRAIRE A L'ÉGARD DE SAINT-POL · texte numérisé non relu

DÉLOYAUTÉ DU TÉMÉRAIRE A L'ÉGARD DE SAINT-POL

duc de Bourgongne®, car audict duc? tenoit grant tort. Mais il n’estoit nul besoing audict duc de Bourgongne, qui estoit si grant prince et de maison si renommée et honorable, de luy donner une seüreté pour le prendre, et fut grant cruaulté de le baiïller où il estoit certain de la mort et par avarice‘!. Après ceste grant honte qu’il se fist, ne mist guères à recevoir du dommaige. Et aussi, à veoir les choses que Dieu a faictes de nostre temps et faict chascun jour, semble qu'il ne vueille riens laisser impugny, et peult-l’on veoir evidemment que ces estranges ouvraiges viennent de luy, car ilz sont hors des œuvres de nature et sont ses pugnicions soudaines, et par especial contre ceulx qui usent de violance et de cruaulté, qui communement ne peuvent estre petitz personnages, mais très grans, ou° de seigneurie ou d’auctorité de prince.

Longues années avoit fleury ceste maison de Bourgongne, depuis cent ans ou environ que ont regné quatre de ladicte maison?, autant estimée que nulle maison de la crestienté, car les autres plus grandes d’elle avoient eu des afflictions et adversitéz!, et ceste-cy continuelle felicité et prosperité.

a. de Bourgogne manque dans P. — b. à tous deux dans les manuscrits autres que D. — c. l’avarice P. — d. ces choses P. —e.ou omis par M.

1. La sévérité de ce jugement est trop méritée pour qu’on puisse accuser en quoi que ce soit Commynes de partialité à l'encontre du Téméraire (cf. notre Introduction au t. I, p. xvi1). Thomas Basin, Histoire de Louis XI, liv. V, ch. 1, n’est pas moins dur pour le duc (éd. J. Quicherat, t. II, p. 370) : « Cum ad eum in extremis periculis confugisset, ab eo, uti plures aiebant, securitate accepta atque promissa, nullius validae excusationis suffugio Burgundiae dux defendi videtur, quominus inhumane crudeliterque ac perfide se nimium habuerit erga praefatum comitem. »

2. Il s’agit des quatre Valois de Bourgogne, dont Commynes va nous présenter un historique en raccourci.

3. Construction du comparatif que nous avons déjà relevée dans les Mémoires. Cf. notre t. I, p. 38, n. 2.

4. Ici, Commynes pense certainement surtout à la maison de France, qui a eu à subir les épreuves de la guerre de Cent ans.

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Le premier grant de ceste maison fut Philippes le Hardy, frère de Charles le Quint!, qui espousa la fille de Flandres, contesse dudict* pays et d’Artoys, de Bourgongne, Nevers et Rethel!. Le second fut Jehan*. Le tiers fut le bon duc Philippes, qui joignit à sa maison les duchéz de Brebant, Luxembourg, Lambourg, Hollande, Zellande, Henault, Namur. Le quart a esté ce duc Charles, qui, après le trespas de son père!, fut l’ung des plus riches princes de la crestienté, les plus grands meubles de bagues et de vaisselle, de tapisserie, livres et linges que l’on eust sceü trouver ès troys plus grandes maisons#5. D’argent contant y en a bien en d’autres maisons plus largement, car le duc Philippes n’avoit de long temps point levé de tailles ; toutesfois trouva-il plus de trois cens mil escuz contensf. Et trouva paix avecques ses voysins, qui peu luy dura. Mais je ne luy veulx point du tout

a. dict omis par P, en sorte que la phrase n'a guère de sens. — b. P omet maisons, que B. de Mandrot restitue, mais sans se référer à d'autres manuscrits, donnant à croire que ce mot fait défaut dans tous, ce qui serait inexact.

1. Philippe le Hardi, le plus jeune des frères de Charles V. Il fut duc de Bourgogne de 1364 à 1404.

2. Marguerite de Flandre, que Philippe épousa le 19 juin 1369.

3. Jean sans Peur, duc de 1404 à 1419. Commynes a déjà parlé du meurtre dont il fut victime à Montereau (ci-dessus, p. 61).

4. Commynes a déjà raconté le fait (cf. notre t. I, p. 94-99).

5. Sur la splendeur de la cour bourguignonne, voir A. Kleinclausz, Histoire de Bourgogne (1909), p. 173. Encore Commynes ne parle-t-il pas des merveilles monumentales qui éclosent autour des ducs et qui illustrent l’école fameuse de Claus Sluter, et il ne mentionne pas davantage la littérature qui se développa à la cour de Bourgogne sous les ducs.

6. Il s’agit de l’état du trésor ducal à la mort de Philippe le Bon. « [1 laissa quatre cens mil escuz d’or contant, soixante douze mil marcs d’argent en vaisselle courant, sans les riches tapisseries, les riches bagues, la vaisselle d’or garnie de pierreries, librairie moult grande et moult bien estoffée, et, pour conclusion, il mourut riche de deux millions d’or en meubles seullement » (Olivier de la Marche, Mémoires, liv. I, ch. xxxvI1, éd. Beaune et d’Arbaumont, t. III, p. 56).

Commrynes, IL 7

imputer l’occasion de la guerre, car d’autres assez y eurent part!.

Ses seigneuries, incontinent après la mort de son père, luy accordèrent ung ayde, et de bon cueur et à peu de requeste, chascun pays à part, à durer dix ans, qui se povoit bien monter trois cens cinquante mil escuz l’an, sans comprendre Bourgongne. À l’heure qu’il baïlla ledict connestable, il en levoit plus de trois cens mil. Davantaige, il avoit plus de troys cens® mil escuz contens, et tout le meuble qu'il recueillit dudict connestable ne valoit point quatre vingtz mil escuz, car en argent n’en avoit que soixante seize mil. Ainsi l’occasion pour faire une si grand faulte fut bien petite ».

[2.] Icy parle l'acteur de ce que feït le duc de Bourgongne, après la mort du connestable, estant en trèves avecques le roy, et comme toutes choses luy survindrent contraires et tumba en adversité depuis la delivrance qu'il feit du conmestable par dessus son saufconduyt et son séel ; et des occasions dont proceda la guerre que ledict duc eut aux Suysses, dont advindrent les batailles de Granson et de Moratc. — Dieu luy prepara ung ennemy de bien petite force (ce fut le duc de Lorrained), en fort jeune aage, peu experimenté en toutes choses ; luy fit ung serviteur, dont plus se fioyt pour lors, devenir faulx et mauvais et le mist en suspicion de ses subjectz et bons serviteurs. Ne sont-ce pas icy des° vrays preparatifz que Dieu faisoit, de/ l'Ancien Testament, à ceulx desquelz2 il

a. quatre cens P. Tous les autres manuscrits, y compris D, oni

trois cents. — b. P ajoute il l’eut. — c. Titre en rouge dans D. — d. Les mots entre parenthèses manquent dans les manuscrits autres que D et pourraient être une glose. — e. de P. — f. de dans tous

les manuscrits. B. de Mandrot imprime dè[s]. — g. de qui P.

1. Ce passage confirme encore la sérénité que conserve Commynes vis-à-vis de Charles le Téméraire (cf. un peu plus haut, P. 92, n. 1, et notre Introduction au t. I, p. xviI).

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