Le sens est : dès leur entrée en campagne
104 BATAILLE DE GRANSON (2 mars 1476)
I1 avoit envoyé cent archiers garder certain passage à l'encontre? de ceste montaigne et rencontrèrent ces Suysses. Et luy se meïst en chemin, la pluspart de son armée estant encores en la plaine. Les premiers cuydèrent retourner pour se joindre avec les autres‘. Les menuz gens qui estoient tous derrière cuydèrent d que ceulx-là fouyssent* et se misdrent à la fuytte/; et peu à peu se commença à retirer ceste armée vers le champ#, faisans aucuns très bien leur devoir. Fin de compte, quant ilz vindrent jusques à leur ost, ilz ne s’essayèrent point de se deffendre! et tout se mist à la fuytte. Et gaingnèrent les Allemans son champ et son artillerie et toutes les tentes et pavillons de luy et de ses gens, dont il y avoit grant nombre, et d’autres biens infiniz!, car riens ne se saulva que les personnes ; et furent perdues toutes les grandz' bagues dudit duc, mais de gens, pour ceste fois, ne perdit que sept hommes d’armes?. Tout le demourant fuyt, et luy aussy. Il se devoit bien myeulx dire de luy qu’il perdit honneur et chevance, ce jour, que l’on ne feït du roy Jehan
a. pas M et P. — b. l'entrée P. — c. pour se joindre avec les autres manque dans nos manuscrits autres que D; mais Sauvage imprime pour se rejoindre avec les autres. — d. cuydens 4, B, M et P. —e. s'enfouissent M. — f. de la fuyte À ; à la suite P. — g. les champs À. — k. ils ne s’oserent deffendre B ; ilz ne se ouserent deffendre P. — 5. grandz omis par M.
1. Mile Dupont, au t. II de son édition, p. 20 et suiv., reproduit un état détaillé des prises faites à Granson, et emprunté à Peignot. Il faut en rapprocher les lettres de J.-P. Panigarola, 4 mars 1476, dans Gingins-la-Sarraz, Dépêches des ambassadeurs milanais, t. I, p. 310 et 313, et l'inventaire publié par A.-P. Segesser dans Amtliche Sammlung der aelteren eidgenoessischen Abschiede, t. II (Lucerne, 1863), p. 591 et suiv.
2. En combinant les récits d'Olivier de la Marche (Mémoires, liv. II, ch. v, éd. Beaune et d’Arbaumont, t. III, p. 209 et suiv..), et de Molinet (Chronicques, éd. Buchon, t. I, p. 193), on peut établir la liste des principales victimes de la journée du 2 mars : Le sire de Chasteauguion, Quentin de la Beaume, sire du Mont-Saint-Sorlin, Jean de Lalaing, Louis Raulin, sire de Prusilly, Pierre de Lignana.
DÉCONVENUE DU TÉMÉRAIRE APRÈS GRANSON (Mars 1476) 105.
de France, qui vaillamment® fut prins à la bataille de Poictiers !.
Vecy!? la première male adventure et° fortune que cedit duc avoit jamais eue en toute sa vie. De toutes ses autres. entreprises, en avoit eu l’honneur ou le proffit. Quel dommaige luy advint ce jour, pour user“ de teste et mespriser‘ conseil! Quel dommaige en a receü sa maison et en que estat en est-elle encores et en adventure d’estre d’icy à longtemps! Quantes sortes de gens luy en devindrent ennemys. et se declairèrent, qui le jour de devant temporisoyent. avecques luy et se faignoyent amys! Et pour quelle querelle commença ceste guerre ? Ce fut pour ung charriot de peaux de mouton, que mons' de Romont print d’ung Suysse passant par sa terre?.
Sy Dieu n’eust delaissé ledict duc, il n’est pas apparent’ que il se fust mis? en peril pour si peu de chose, veües les offres qui luy avoyent esté faictes3, et contre telz! gens, où il ne povoit avoir nul acquest ne nulle gloire. Car pour lors. n’estoient point estiméz comme ilz sont pour ceste heure,
a. vaillant P. — b. voicy À, B et M ; véez cy P. — c. adventure et omis par P et M.— d. avoir usé P. — e. mesprisé P.— f. apparu M. — g.s'estre mis P. — h. quelz P.
1. On croit percevoir la pensée de sous-entendre malicieusement ici un parallèle entre la fuite de Charles le Téméraire à Granson etla défense désespérée, demeurée légendaire, de Jean le Bon à Poitiers.
2. Il s’agit de l’arrestation de deux chariots de peaux entre Lausanne et Morges pour contravention aux prohibitions en vigueur. Mais le grief né de ce fait ne fut qu’un motif secondaire et non la cause véritable du conflit. La phrase lapidaire de Commynes a été relevée pourtant par cet admirateur des Mémoires que fut Montaigne (Essais, liv. III, ch. x) pour illustrer cette pensée philosophique que « nos plus grandes agitations ont des ressorts et des causes ridicules », idée comparable à la boutade de Pascal sur le nez de Cléopâtre.