‹ Mémoires éditésChapitre 119 sur 379 · ACTIVITÉ DIPLOMATIQUE DE LOUIS XI · texte numérisé non relu

ACTIVITÉ DIPLOMATIQUE DE LOUIS XI

estoit son allyé ' ; le roy René de Secille luy vouloit mectre son pays de Provence entre les mains. Et si ces choses fussent advenues, il tenoit du pays en son obeissance depuis la mer du Ponant jusques à celle de Levant? ny n’eussent ceulx de nostre royaume eu saillie sinon par mer, si ledit duc n’eust voulu, tenant Savoye, Provence et Lorraine. Vers chascun le roy envoyoit. L'une estoit sa sœur, madame de Savoye, qui tenoit? pour ledit duc. L’autre estoit son oncle, le roy René de Secille : à grant peine escoutoit-il ses messaigiers, mais envoyoit tout audict duc. Le roy envoyoit vers ces ligues d’Allemaigne, mais c’estoit à° grant difficulté pour les chemins. Et y failloit envoyer mendians et pellerins et semblables gens’. Lesdictes villes respondoient orguilleusement, disant : « Dictes au roy, que s’il ne

a. ses À. — b. Les autres manuscrits ont une leçon singulière : exterme B, M ei P, que B. de Mandrot interprète extrême, ei que ses prédécesseurs ont tous corrigée en estimée. — c. et à P. — d. et omis par P.

1. Le duc de Milan s'était hé avec le duc de Bourgogne par le traité de Moncalier, du 30 janvier 1476 (nouveau style). Voir, sur ces relations et sur le jeu de la maison de Savoie à cette époque, E. Toutey, Charles le Téméraire et la Ligue de Constance, p. 194.

2. Entendez : de la mer du Nord à la Méditerranée. —Commynes fait ici allusion au rêve de Charles le Téméraire : la création d'un royaume entre la France et l'Allemagne. Ce n’est point prêter gratuitement au Téméraire. Il suffit, pour s’en convaincre, de se reporter au discours que prononça le duc à Dijon en 1474, et dans lequel ïl entretint les Dijonnais « du royaume de Bourgogne que ceux de France ont longtemps usurpé et d’icellui fait duché que tous les subjets doivent bien avoir à regret ». Voir, sur ce discours si révélateur, Henri Chabeuf, Charles le Téméraire à Dijon, dans les Mémoires de la Société bourguignonne de géographie et d'histoire, 1903, p. 79 et suiv.

3. Ces détails empruntent un intérêt particulier au rôle que s’est attribué tout à l'heure Commynes (cf. n. 3 de la page précédente). Bien entendu, il faut comprendre que les « espies » et messagers étaient déguisés en mendiants et pèlerins.

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se declaire, nous appointerons et declairerons contre luy. » Il craignoit que ainsi ne le feïssent. De se declairer contre ledit duc n’avoit nul vouloir, mais craignoit bien encores qu'il fust nouvelles de ses messaigiers qu’il envoyoit par pays.

[CHAPITRE II

DE CE QUI ADVINT APRÈS LA BATAILLE DE GRANSON ET COMME LE ROY, ADVERTY DE CES NOUVELLES, CONDUYSIT SAIGEMENT SES AFFAIRES®.

Or fault maintenant veoir comment changea le monde après ceste bataille et comme leurs parolles furent muées # et comme nostre roy conduysit tout saigement. Et sera bel exemple pour ces seigneurs jeunes qui follement entreprennent, sans congnoistre ce qu’il leur en peult advenir ne aussi ne l'ont point veü par experience, et mesprisent le conseil de ceulx qu’ilz deüssent appeller.

Premièrement, ledict duc propre envoyac le seigneur de Contay! devers le roy avecques humbles et gracieuses parolles, qui estoit contre sa nature. Regardez donc comme une heure de temps le mua! Prioyt* au roy luy vouloir loyaument tenir la trefve et se excusoit de n'avoir esté à la veüe qui se devoit faire auprès d’Aucerre et asseüroit de se

a. Titre en rouge dans D. — b. mises 4, B et M.—c. commença à envoyer À. — d. contre sa coustume et contre sa nature P. — e. priant À.

1. La première mission du seigneur de Contay serait donc antérieure à celle que le duc confie le 10 avril à son héraut Toison d’or (Lettres de Louis XI, éd. Vaesen, t. VI, p. 52).

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MISSION DU SIRE DE CONTAY (mars 1476) 109

trouver brief s là ou ailleurs au bon plaisir du roy. Le roy luy feit très bonne chère, l’asseürant de ce? qu’il demandoit, car encores ne luy sembloit bon de faire le contraire!. Et congnoissoit bien le roy la loyaulté des subgectz dudict duc et que tout seroit ressours‘? et vouloit veoir la fin de ceste adventure sans donner occasion à nulle des deux parties de s’accorder. Mais quelque bonne chère que le roy feïst audict seigneur de Contay, si ouyt-il maintes mocqueries par la ville, car les chançons se disoient publicquement à la louenge des vainqueurs et à la foulle 4 du vaincu.

a. brief omis par D.— b tout ce P. — c. rescours M. — d. follye À, leçon qui n'a point de sens.

1. Louis XI suit ici un plan préconçu et veut laisser son ennemi s’enfoncer plus avant dans ce que Commynes appelle si justement une aventure.

2. Entendez : que tout se relèverait (s’il y avait une faute commise du côté du roi).

3. Par « foulle », il faut entendre, au sens moral, « honte ». Auguste Brachet, Pathologie mentale des rois de France, t. 1 (Paris, 1903), p. LXXXIV et suiv., oppose à ce passage de Commynes une dépêche de Fr. Pietra Santa, du 12 août 1476, empruntée à Chmel, Briefe und Actenstüche zur Geschichte der Herzoge von Mailand (dans le Notizenblatt de l’Académie de Vienne, t. VI, 1856, p. 183), racontant que Louis XI fait réveiller le seigneur de Contay la nuit « a sonare guaccari e tambori con li magiori strepiti del mundo, dicendo che li Alemani son qua... » Or la mission de Contay que vise le passage incriminé de Commynes n’est pas celle dont parle Pietra Santa, attendu qu'il s’agit, dans le passage des Mémoires, d’un voyage fait aussitôt après Granson, tandis que le voyage d'août, dont Commynes parlera lui-même plus loin, est très postérieur à Morat (cf. ci-après, p. 121). L'accusation de couvrir Louis XI et de dire ici le contraire de la vérité est donc absolument inconsistante. On peut être d'autant plus sûr qu’au moment dont parle Commynes Louis XI n’a pas agi comme nous le montre l'agent milanais quelques mois après, que Commynes luimême nous a livré le plan de son maître : endormir le duc. Il ne s'agissait donc à pareille heure ni de brimer son ambassadeur ni de l’empêcher de dormir, et si le public lui faisait pièce c'était bien, comme le dit Commynes, contre la volonté et l'intérêt du roi.

Commynes, Il. 8

IIO REVIREMENT DU DUC DE MILAN (mars 1476)

Dès ce que le duc de Millan Galleace!, qui pour lors vivoit, sceüt ceste adventure, il en eut grant joye, nonobstant qu'il fust allyé dudict duc*?; car il avoit faict ceste alliance pour craincte de ce qu’il veoyt audict duc de Bourgongne avoir si grant faveur en Ytalie. Ledict duc de Millan envoya à grant haste vers® le roy ung homme de peu d’apparence, bourgeoys de Millan*, et par ung mediateur fut adressé à moy et me apporta lettres dudict duc. Je diz au roy sa venue, qui me commanda l’ouyr, car il n’estoit point content dudit duc, qui avoit laissé son alliance pour prendre celle du duc de Bourgongne, et veü encores que sa femme estoit sœur de la royne. La creance dudict embassadeur estoit comme son maistre, le duc de Millan, estoit adverty que le roy et le duc de Bourgongne se devoyent entreveoir et faire une très grant paix et alliance ensemble, ce qui seroit au très grant desplaisir dudict duc son maistre, et donnoiïit des raisons pour quoy le roy ne le devoit faire : ausquelles y avoit peu d'apparence, mais disoit à la fin de son propoz que, si le roy se vouloit obliger de ne faire paix ne trèves avecques ledit duc de Bourgongne, que le duc de Millan donneroitc au roy cent mil ducatz content.

Oÿ que eut le roy la substance de la charge de cest embassadeur, le feït venir en sa presence, où il n’y avoit que moy, et luy dist en brief : « Vecy 4 monsr d’Argenton, qui m'a dit telles choses. Dictes à vostre maistre que je ne veulx point de son argent et que j'en lève, une foyz l'an, trois foyz plus que luy ; et de la paix et de la guerre, j’en feray à mon vouloir. Mais, s’il se repent d’avoir laissé mon alliance pour avoir

a. devers P. — b. il 4. — c. donnoit D. — d. veez cy P.

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