‹ Mémoires éditésChapitre 95 sur 379 · Guillaume Hugonet · texte numérisé non relu

Guillaume Hugonet

3. C’est une idée que Commynes a déjà exprimée (ci-dessus, p- 68). Louis XI avait aussi la préoccupation de se venger de ceux qui avaient contribué, avec les Anglais, à lui faire « paour » : non seulement le comte de Saint-Pol (et les propos rapportés ci-dessus, p. 74, montrent assez combien le roi savourait d'avance la joie de voir tomber sa tête), mais encore le duc de Nemours, sans parler de plus minces personnages, tels que Jean de Reiïlhac, qui fut révoqué de ses fonctions de maître des comptes pour n'avoir pas dénoncé le passage d’un émissaire anglais (A. de Reiïlhac, Jean de Reilhac, t. I, p. 295). Le duc de Calabre lui-même se vit l’objet d’une enquête (Interrogatoire de Regnault de Velours, octobrenovembre 1475, Bibliothèque nationale, nouvelles acquisitions françaises, manuscrit n° 1001, fol. 116).

PROPOS D’UN ANGLAIS (septembre 1475) 79

ceste oppinion!. Toutesfois il y alla et mena les ostaiges des Angloys ; et furent presens quant le roy receüt les embassadeurs, qui vindrent très bien accompaignés® d’archiers et autres gens de guerre. Pour ceste heure, ilz n’eurent autres parolles avecques le roy et les mena-l’on disner.

L’ung de ces Angloys set commança à repentire de cest appoinctement et me dist à une fenestre que, s’ilz eussent veü beaucoup de telles gens avecques le duc de Bourgongne, par adventure n’eussent-ilz point faict la paix. Monsr de Narbonne?, qui au jour d’huy s'appelle monsr de Foix, ouyt ceste parolle et luy dist : « Estiezd-vous si simples de penser que le duc de Bourgongne n’eust grant nombre de telz gens? Il les avoit seullement envoyéz raffreschir. Mais vous avyez si bon vouloir de retourner que six cens pippes de vin et une pension que le roy vous donne vous ont renvoyéz bien tost en Angleterre. »

L’Angloys se courroussa et dist : « C’est bien ce que chascun nous disoit, que vous mocqueriez de nous. Appellez=tvous l’argent que le roy nous donne pension? C’est tributs. Et, par sainct Georges, vous en pourriez bien tant dire que

a. accompaigner D. — b. se omis par P.— c. ce repentir 4. — d. Estes M. — e. appellé P.

1. On ne peut guère douter que Commynes ne trahisse ici sa propre opinion, si l’on se rappelle son sentiment au sujet des entrevues princières (voir notre t. I, p. 135).

2. Il s’agit du vicomte de Narbonne, Jean de Foix, second fils de Gaston IV, comte de Foix; il devint comte de Foix en 1483, par la mort du fils de son frère aîné, François-Phébus, comte de Foix et roi de Navarre.

3. Commynes reviendra sur cette appellation de « tribut », dont l'opinion anglaise colorait les pensions servies par la France, au ch. 1 de son liv. VI. Thomas Basin prononce aussi le mot de tribut : « Regnum suum vectigalem constitueret » (L. Delisle, Fragments inédits de l'histoire de Louis XI, par Thomas Basin, dans les Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale,

t. XXIV, 2° partie, p. 18).

80 TREVES DE SOULEUVRE (13 septembre 1475)

nous retournerions. » Je rompy la parolle et la converty en mocquerie, mais l’Angloys ne demoura point content et en deïst ung mot au roy, qui merveilleusement se courroussa audict seigneur de Narbonne.

Le roy n’eust point grans parolles au dessusdict chancellier pour ceste foix, et fuct appoincté qu'ilz viendroient à Vervins, et ainsi le feïrent, et vindrent avecques le roy. Arrivéz qu'ilz furent à Vervins, le roy commist messire Taneguy du Chastel et messire Pierre Doriolles®, chancellier de France, à besongner avecques eulx et autres. De chascun costé entrèrent en grandes remonstrances et à soustenir chascun son party. Les dessusdictz vindrent au roy faire leur rapport, disans que ces Bourguygnons estoient fiers en leurs parolles, mais qu'’ilz leur avoient bien rivé le clou ; et disoient les responces qu'ilz leur avoyent faictes, dont le roy ne fut point content ; et leur dist que toutes ces responces avoient esté faictes maintes fois et qu’il n’estoit point question de paix finalle, mais de trève seullement, et qu’il ne vouloit point que on leur usast plus de ces parolles et que luy mesmes vouloit parler avec eulx. Et fist venir ledict chancellier ! et les autres embassadeurs en sa chambre; et n’y demoura avecques luy que feu monsï l’admiral, bastard de Bourbon, mons' du Bouchaige et moy. Et conclud la trève pour neuf ans marchande, revenant chascun au sien?. Mais lesdictz embassadeurs supplièrent au roy que elle ne feüst point encores cryée* pour saulver le serment dudict duc, qui avoit juré ne le faire que le roy d’Angleterre n’eust esté hors de ce royaume certain temps, affin qu’il ne semblast point qu'il eust accepté la sienne#,

a. Dariolles D.

1. Ici, il s’agit du chancelier de Bourgogne, Guillaume Hugonet, non du chancelier de France, Pierre Doriole.

2. C'est-à-dire : chacune des deux parties revenant à son point de départ ; autrement dit : sur la base du sfatu quo ante.

3. C'est-à-dire : publiée. Ces sortes de publications se faisaient par criée à son de trompe.

4. Cf. ci-dessus, p. 54. Il s’agit, véritablement pour le Téméraire,

MISSION DE THOMAS DE MONTGOMERY (septembre 1475) 81

Le roy d'Angleterre, qui avoit grant despit de ce que ledict duc n’avoit voulu accepter sa trève et estoit adverty que le roy en traictoit une autre avecques ledict duc, envoya ung chevalier, nommé messire Thomas de Montgommery“, fort privé! de luy, devers le roy à Vervins, à l’heure que le roy traictoit ceste trève dont j’ay parlé avecques ceulx du duc de Bourgongne. Ledict messire Thomas requist au roy qu’il ne voulsist point prendre d’autre trève avecques ledict duc que celle qu’il avoit faicte. Aussi luy prioit ne vouloir point baïiller Sainct-Quentin audict duc et offroit au roy que, s’il vouloit continuer la guerre audict duc, qu'il seroit content de repasser pour luy et en sa faveur à la saison prochaine, pourveü que le roy le rescompensast du dommage qu’il auroit? à cause que la gabelle des laynes à Callaix ne luy vauldroit riens (ceste gabelle peult bien monter cinquante mil escuz) et aussi que le roy payast la moytié de son armée et ledict roy d'Angleterre payeroit l’autre moytié. Le roy

a. Montgowery D. — b. avoit D.

de sauver la face. La trêve franco-bourguignonne négociée à Vervins est généralement appelée « trêve de Souleuvre » (et non, comme on l’a parfois inexactement imprimé, « de Soleure »), parce que les lettres de Charles le Téméraire ratifiant ces trêves furent données à Souleuvre (Luxembourg). Cette trêve, dont on trouve le texte dans le Recueil des ordonnances des rois de France, t. XVIII, p. 138 et suiv., a été insérée dans Molinet, Chronicques (éd. Buchon, t. I, p. 154 et suiv.), ainsi que dans les Mémoires d'Olivier de la Marche (dont elles forment le ch. vix du liv. II, éd. Beaune et d’Arbaumont, t. III, p. 214 et suiv.). Il y a lieu de remarquer que ces trêves sont conclues pour neuf ans (et non pour sept, comme les trêves de Picquigny) et que les stipulations sont fort différentes de celles qui avaient été arrêtées à l'égard de l'Angleterre. I1 faut souligner ici que Commynes lui-même figure parmi les personnes exceptées par Charles le Téméraire de toute amnistie : « Ne seront comprins messire Bauldoyn, soy disant bastard de Bourgoingne, le seigneur de Renty, messire Jehan de Chassa et messire Philippe de Commynes » (Olivier de la Marche, loc. cit. p. 221. Cf. notre Introduction au t. I, p. VI, n. 5). 1. Par « privé », Commynes entend « intime ».

82 MISSION DE THOMAS DE MONTGOMERY (septembre 1475)

mercia fort le roy d'Angleterre et donna de la vaisselle audict messire Thomas et se excusa de la guerre, disant que jà la trève estoit accordée et que ce n’estoit que celle propre que eulx deux roys avoient faicte du propre terme de neuf ans®!, mais que ledict duc en voulloit lettres à part ; et excusa la chose le myeulx qu’il peüt, pour contenter ledict embassadeur, lequel s’en retourna, et ceulx qui estoient demeuréz en ostaiges aussi?.

Le roy s’esmerveilla b fort des offres que le roy d’Angleterre luy avoit faictes, et n’y eut que moy present à les ouyr‘; et sembloit bien que ce eust esté chose bien perilleuse de faire repasser le roy d'Angleterre et qu’il n’y a pas beaucoup à faire à mectre debat entre les François et les Angloys, quant ilz sont et se treuvent ensemble, et que aiséement se fussent accordéz de nouveau les Bourguygnons et eulx ; et luy creüt l’envye de conclure ceste trève avecques ces Bourguygnons,

a. de neuf ans omis par P. — b. s’en esmerveilla À. — c. ouvrir M et P.

1. Le sens est : le roi de France déclara qu'il avait déjà conclu une trève avec le duc de Bourgogne et que celle-ci ne différait en rien de celle qu’ils avaient faite entre eux deux (roi de France et roi d'Angleterre) pour la même durée de neuf ans. — Commynes répète ici l’erreur déjà signalée (ci-dessus, p. 47, n. 1), et peut-être l’origine de cette erreur est-elle dans une confusion qui s’est créée dans son esprit entre la durée de la trève franco-anglaise et celle de la trêve franco-bourguignonne.

2. Jean de Roye (éd. B. de Mandrot, t. I, p. 347) signale en ces termes ce retour des otages anglais : « Et puis fut donné congié par le roy ausdiz de Havart et grant escuier d’eulx en retourner oudit royaume d’Angleterre, et leur fut donné de beaulx dons, tant en or que en vaisselle d’or et d’argent. Et si fist le roy publier à Paris qu’on leur laissast prendre des vins ou pays de France tant que bon leur sembleroit, pour mener en Angleterre, en le paiant. »

LE DUC ET LE ROI CONTRE SAINT-POL (septembre 1475) 83

[CHAPITRE XII

COMMENT IL FUT CONCLUD ENTRE LE ROY ET LE DUC DE BOURGONGNE DE LA MORT ET DEFFAICTE DE MONS! LE CONNESTABLE ET COMME IL FUT PRINS ET MYS ÈS MAINS DU ROY ET SON PROCÈS FAICT A PARIS®,

La trève conclue, se remit avant la practique du connestable et, pour ne faire long procès !, fut reprins ce que avoit esté faict à Bouvynes:, dont j’ay parlé cy devant?. Et furent baïlléz les séelléz de ceste matière d’ung costé et d'autre. Et par ce marché fut promis audit duc Sainct-Quentin, Han et Bohan%3 et tout ce que ledit connestable tenoit soubz le povoir dudict duc et tous ses meubles, quelque* part qu’ilz fussent, et advisé et conclud’ la forme de l’assiéger dedans Han, où il estoit, et celuy qui premier le pourroit prendre en feroit la justice dedans huict jours ou le rendroit à son compaignon.

Tost se commença-l’on à doubter de ceste marchandise, et les plus gens de bien que ledict connestable eust le commencèrent à laisser, comme monsr de Genly® et plusieurs autres. Ledit connestable, qui sçavoit comme le roy d’Angleterre avoit baillé ses lettres et descouvert ce qu’il savoit de luy et que ses ennemys avoient esté à faire la trève, commença à avoir très grant paour et envoya devers le duc de

a. Titre en rouge dans D. — b. non À ; n’en P. — c. Bonnynnes D.— d. Bohaing P.— e. à quelque P.— f. et conclud omis par M. — g. Geuly D. En outre, P ajoute et de Mony.

1. Commynes veut dire : pour ne pas faire ici un long exposé (ce qui sous-entend l'intention d’abréger son chapitre).

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