SUR LE SERVICE DE LA CAVALERIE
Août 1871.
Pour se rendra un compte exact des malheurs de notre armée, j'engage les officiers qui ont examiné les faits de cette guerre à relire les Instructions et les Conférences qui ont été officiellement publiées avant la guerre. Ils verront combien les auteurs de ces opuscules étaient vraiment inexpérimentés.
Je citerai seulement l'Instruction sur le service de la Cavalerie en campagne, dont l'auteur n'a pas la plus petite notion du service de la cavalerie légère, ni du service de la cavalerie de ligne eu dehors du champ de bataille. Il semble, à le lire, que l'officier de cavalerie ne doive pas avoir d'autre souci que la conservation de ses chevaux. Ce préjugé, absolument décisif dans la plupart de nos corps à chsval, a donné lieu dans le reste de l'armée, à une expression du plus haut pittoresque: on appelle la cavalerie la viande sur pied.
C'est cette inintelligence, universelle chez nous, du service de la cavalerie, qui a facilité aux Prussiens l'envahissement et Texploitation du plat pays. Le gouvernement de la Défense Nationale n'a nullement songé à limiter les exploits de Uhlans au moyen de quelques partis de cavalerie. Nous avions cependant des cavaliers, quoique eu nombre insuffisant. L'armée de Bourbaki comprenait une certaine quantité de cavalerie, particulièrement de jolis cavaliers arabes qui auraient admirablement fait ce service de partisans et de coureurs. '^
On m'objectera le long temps qu'il faut pour faire de la cavalerie et la nécessité d'en avoir en proportion convenable aux armées. A cela, je ferai deux réponses. D'abord que c'est précisément la cavalerie de Tarmée qui
doit faire ce service-là pendant que l'armée opère : ainsi pendant la marche de Bourbaki de Bourges en Suisse, sa cavalerie aurait dû aller jusqu'à trente lieues et plus au nord de l'armée. Deuxièmement que pour lutter contre les Uhlans, il n'était pas nécessaire d'avoir de la Cavalerie, mais seulement des hommes sur des chevaux.
Pendant la campagne du Mexique, on a monté beaucoup d'infanterie pour compléter la cavalerie, on a formé des compagnies de fantassins à cheval dans les régiments à pied, et on s'en. est bien trouvé.
4 août 1871. Prison de Versailles.
Le grand malheur de notre armée a une de ses principales causes dans la mauvaise répartition de l'avancement depuis de longues années, et spécialement sous le second Empire. On cite des exemples d'officiers qui partageaient leur vie militaire entre trois garnisons : Paris, Alger et Rome; ils se constituaient ainsi san^ fatigue un gros avoir de campagnes qui servaient de prétexte à des récompenses et à de Tavancement et avaient en même temps l'existence la plus agréable et la mieux rétribuée. Les petites expéditions étaient exploitées par des coteries moins privilégiées; on avait soin d'en composer le personnel d'officiers auxquels on voulait ménager des récompenses. Enfin il y avait pour chaque position des procédés au moyen desquels on arrivait plus aisément à l'avancement. J'en citerai un ou deux: un capitaine d'infanterie pouvait passer l'examen de major; sa nomination à ce grade, qui se fait au choix, par suite d'une omission du texte de la loi, lui faisait gagner quelque temps sur ses camarades, et une fois major, il permutait avec un chef de bataillon.
La mise à l'ordre de l'armée, qui dispense des condi-
tiens légales pour l'avancement, était aussi d'un emploi très commode: au début de la guerre de 1870, chaqpQ générai ne manquait pas de mettre nommément ses officiers d'état-major à Tordre du jour.
Sans doute ces abus existent dans tout système politique; on peut les taxer de détails insignifiants et il est certain que la loi ne peut ni les prévoir, ni les réprimer. Mais voici pourquoi ils ont eu une influence décisive sur notre armée pendant ces vingt dernières années: c'est que le chef de l'État, ayant conquis son autorité par une conspiration militaire, s'est trouvé lié à porter aux grades supérieurs les complaisants de son Coup d'État au détriment des hommes plus méritants ou plus attachés à leur pays. (Cette démoralisation était très sensible pendant la dernière guerre). Et au dessous de cette génération des complices du Coup d'État, qui commencent à disparaître, s'est formée une génération de leurs protégés qui vaut peut-être moins encore, n'ayant pas même cette audace qui distinguait les premiers chefs de l'entreprise. Saint- Arnaud valait mieux que Bazaine.
NÉCESSITÉ d'apprendre LE MÉTIER MILITAIRE
12 août 1871.
On ne veut pas admettre que la carrière militaire soit un métier, ni qu'il faille un apprentissage avant de le savoir. On ne confierait pas une étude de notaire, un cabinet de médecin, on ne confierait pas un magasin de bonneterie, ou d'épicerie à un homme qui n'aurait pas fait une patiente étude de la profession qu'il doit exercer. Mais on donnera le commandement militaire avec sa redoutable sanction et sa redoutable responsabilité à un homme dépourvu des connaissances spéciales nécessaires. On donnera le commandement d'un bataillon à un
ignorant dont l'imprudence peut faire périr en dix secondes plus d'hommes qu'un médecin ou un épicier n'en tuera dans toute sa carrière.