Sœur supérieure de IMnfirraerie
rait une faute à huit heures du matin, le colonel l'appellerait à neuf heures et il partirait par la voiture d'onze heures. C'est bien simple. La compagnie, de 40 que nous étions, est réduite à 25. Un élève, un candidat, qui faisait bien le fier ici, lorsqu'il a été chassé, son père (ou son grand- père) est mort en l'apprenant. Il n'avait pas pensé à ce dénouement-là pour lui, sans doute.
Il y a des délations, des espionnages; une parole innocente peut être torturée pour lui donner un sens criminel. Quel drôle de temps! Cependant il y a bien des élèves qui se mordront les doigts, même parmi ceux qui, sans se compromettre, sans s'avancer, ont donné la main à l'affaire ; car au moment de la révolte, il ne s'agissait au ministère de rien moins que de rendre à La Flèche ses anciens privilèges pour l'admission à Saint- Cyr. Vous savez qu'un premier examen vous rend admissible^ et un second, plus difficile, vous classe. Or s'il y a 500 admissibles et 200 places, il y eu a 300 qui restent et ont à repasser l'année suivante les deux examens. Autrefois, sous la Restauration, les élèves de La Flèche passaient d'abord, on admettait tous les admissibles, et les départements avaient les places qui restaient. De la sorte, l'Ecole de La Flèche était vraiment une école préparatoire pour Saint-Cyr, et une fois arrivé au 1*' bataillon, on était à peu près certain d'être reçu. On a supprimé cela et on nous a donné un avantage de quinze rangs sur le reste de la France. Il s'agissait de nous rendre ce privilège, et voilà la révolte qui renverse ces projets. .
J'ai lu dans un journal un article sur cette révolte. On nous en prêtait généreusement beaucoup plus qu'il ne s'en est fait. Les deux premiers bataillons^ d'après ce
journal, après avoirtoutdélruit dans les dortojrs, avaient brisé les cloisons qui séparent leurs quartiers. Et bien d'autres choses encore. Mais j'ai remarqué surtout qu'on était censé avoir brisé les cloisons de nos quartiers, vieilles petites murailles en simples pierres de taille qui n'ont qu'un mètre ou un mèlre et demi d'épaisseur. Et voilà comment s'écrit l'histoire.
Il paraît que maintenant^ quand un élève est chassé, on le dégrade, on lui ôte ses boutons du collège pour lui mettre des boutons en cuir ou en laine. Comme on doit être beau avec cela! Il paraît aussi qu'un élève chassé d'ici de cette affaire, n'a pu se faire recevoir à Paris, non seulement dans aucun lycée, mais dans aucune maison préparatoire pour Saint-Cyr. Voyez un peu, il a été obligé d'aller dans un collège de province.
Berthelot va bien, c'est un garçon fort tranquille qui se conduit bien et n'est pas grand. Sans cela, il eût été immanquablement balayé, voici comment. Il était ami d'un élève assez grand qui, après l'expulsion de la Grande- Bande, de la bande qui avait donné le ton (un fort mauvais ton) au 2*^ bataillon, s'était uni à quelques autres grands pour former une seconde Grande- Bande, Berthelot s'y est trouvé, sans en être plus mauvais pour cela. Tous ont été balavés hier. B. seul est resté. On a compris que c'était un bon petit enfant qui ne pouvait avoir aucune influence. Voilà ce qu'un adjudant m'a dit. Ses parents peuvent être bien tranquilles, et vous aussi, à ce que je crois, car je le suis.
Adieu mes chers parents, soyez bien tranquilles, et soyez bien sûrs de mes bonnes dispositions. Je vous embrasse bien, bien, ainsi que ma petite Bébé.
Votre fils affectionné.
LE COH.ÉGIEN 1856-1862 17
Prytanée de La Flèche, 23 mai 18S9.
Mes chers parents,
J'ai reçu hier soir votre lettre qui m'a fait d'autant plus de plaisir que je n'en avais pas reçu depuis matdi de la semaine dernière. Je vous écris de l'infirmerie, d'où je sors ce soir. J'y étais pour rhume, ainsi qu'une foule d'autres, grâce au temps qui nouç a apporté ce mois-ci d'abord du soleil accompagné de vent, puis des pluies. Le temps est enfin remis, c'est pourquoi je sors de l'infirmerie après y avoir passé cinq jours. J'ai appris hier qu'il y avait eu un engagement^, j'espère que vous m'en direz quelque chose.
J'ai reçu deux livres que j'avais fait demander. L'un est celui pour lequel il m^a fallu tant d'autorisations ; l'autre est un livre d'histoire, géographie, etc., qui ne m'appartient pas en propre; nous nous sommes mis deux pour l'acheter. Je te remercie de me rembourser les six francs en question ; je n'y avais pas songé en les dépensant, mais puisque tu veux bien, j'aime mieux que tu me les mettes avec le reste, au lieu de me les envoyer ici où je n'aurai jamais que trop d'argent à gâcher.
Moi qui vous reproche l'inexactituda, je me mêle aussi d'êlre inexact; mais j'espère que vous me le pardonnerez.
Mardi matin. — J'ai maintenant repris depuis hier soir le régime du bataillon, après avoir manqué huit classes.
Comme je n'ai rien aulre de neuf à vous dire, je clos ici ma letlre.^Portez-vous tous bien; je vous embrasse de tout mon co&ur.
Votre fils.