‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 20 sur 113 · Toujours la même question de mariage mixte · texte numérisé non relu

Toujours la même question de mariage mixte

aussi enfant que la maman le prétend ? Avez- vous confié à madame M. quelles étaient les Idées de père à ce sujet. Ma première impression à la lecture de votre lettre n'était pas exempte d'un certain sentiment de soulagement, d'abord parce que c'est une préoccupation sinon disparue, du moins cousidérablenieut amoindrie; ensuite parce que la perspective de pas et démarches prochains et urgents, de complications, me gênait et m'ennuyait un peu. Voilà toute possibilité de semblable tracas écartée, et encore^ dans ce premier engagement, tout le tracas a été pour vous. Je vous remercie bien, mes bonnes chéries, de la peine que vous vous êtes donnée pour votre petit, et je suis peiné que vos efforts n'aient pas eu le succès dont vous êtes dignes. Vos observations sur la sagesse et l'opportunité de l'entreprise sont aussi vraies qu'il y a deux mois, et peut-être sont-elles aussi peu appréciées. Mère semble entrevoir la possibilité d'un second volume; je ne serais pas éloigné d'envisager la question au même point de vue, et c'est pour cela que je vous serais obligé si vous me donniez quelques détails sur les gens et les choses dont il est question; vous devez y avoir pensé depuis ces derniers temps, et avoir approfondi plus que je ne l'ai pu différentes faces de l'affaire. Ce petit échec m'a tout ragaillardi ; en attendant la solution, je n'existais plus, je ne savais plus ce que je devenais, si je partais, si je restais ; et comme j'ai l'habitude de vivre un peu de projets à demi chimériques, l'introduction de quelque chose de réel dans mon avenir me semblait gênante. Cependant une solution favorable ne m'aurait pas affligé^ tant s'en faut. Il me semble que vous vous affectez de tout cela un peu plus que de raison ; je suis content que vous m'aimiez si bien, mais fâché que vous en perdiez l'appétit.

• Vous êtes bien gentilles de m'avoir écrit tout de suite. Pour en finir, n'oubliez pas de me donner les renseignements que je vous demaude et tous ceux que vous pourrez avoir. Des détails aussitôt que vous pourrez; faitesmoi vite une petite lettre exprès pour cela, eu attendant la lettre ordinaire.

Adieu ma chérie, il estTheure du courrier.

Je t'embrasse de tout mou cœur.

Ton affectionné frère.

^ Bourges, 17 mai 1S69.

A ses parents.

J'ai été fort heureux de recevoir votre dernière lettre qui s'est croisée avec la mienne; la lettre de père surtout m'a causé une agréable surprise, car je sympathise si bien avec sa paresse pour écrire que je comprends parfaitement qu'il s'en remette à ses femmes pour cette besogne.

Père me parle de la construction de la caserne dont je fais le projet; sans doute ce serait pour moi une chose utile que d'avoir de semblables occupations, mais je ne compte pas que l'on commence sérieusement d'ici un an au moins, car ce que nous présenterons cette année à l'Inspection générale sera encore modifié, sans aucun -doute, et les projets définitifs remis aux calendes. C'est •d'autant plus probable que les bases qui nous sont imposées par lettres ministérielles ont de grands défauts ■que nos dessins mettront en évidence et qu'il faudra pallier ou faire disparaître. Il est donc possible que je ne sois plus à Bourges à l'époque où l'on se mettra à l'œuvre, soit que j'aie changé de résidence, soit que j'aie •quitté le service, ce qui est le plus probable.

Je crois que vous êtes d'accord avec moi sur ce point que la carrière d'officier du génie est une impasse ; comme j'ai un des premiers rangs de ma promotion et que je suis relativement jeune, il est probable que je me retirerai avec le grade de colonel, c'est à-dire avec une pension viagère assez minime, et que si j'ai des enfants, les garçons auront la perspective de faire comme moi. Il faut donc chercher activement une occasion de se tirer de là, et cette occasion il faut la trouver d'ici peu de temps, car j'ai vingt-cinq ans, et il ne me reste pas beaucoup d'années de jeunesse pour me débrouiller et n'avoir plus qu'à marcher dans le sillon une fois tracé. Quant à ma carrière militaire, je vous ferai remarquer que mes concurrents ont tous l'avance sur moi, le premier par un grade, les autres par une ou deux campagnes en Afrique ; il faudrait donc, si je restais dans l'armée, que je me dépêche de rattraper le temps perdu en allant aussi en Afrique passer quelques années, ce que j'aurais déjà dû faire si j'avais voulu rester militaire. Aidez- moi donc, si vous pouvez, à trouver un autre métier pour l'automne prochain.

J'ai dîné mercredi chez l'ingénieur en chef des ponts, M. Maréchal, et j'ai été bien atlrappé, car c'était un dîner d'hommes, ce que je trouve la chose la plus ennuyeuse du monde. Je crois que les dames de la maison étjaient déjà à la campagne. Vendredi soir, j'ai passé la soirée chez madame Rodolphe, dont le père M. d'Arnaud est ici pour quelque temps. La préfète y était; c'est une très grande femme, très forte, vêtue de rouge vif et agrémentée de colliers et autres ornements. Avec tout cela, elle n'est pas désagréable, elle a une bonne figure assez jeune, et elle est avenante et aimable; c'est la première grosse femme qui ne m'inspire pas une ré-

pulsion marquée. On Ta priée de chanter, el après avoir refusé tant qu'elle pouvait, sous prétexte qu'dle était enrhumée (et c'était vrai), elle a chanté une petite romance avec une voix très puissante et très sympathique.

Il fait depuis plusieurs jours un temps très capricieux» tantôt froid, tantôt chaud} un moment le soleil, et aussitôt après la pluie. En face de la fenêtre de mon bureau, il y a un grand jeune arbre, un marronnier dinde, qui se couvre de fleurs, et au-dessous une touffe de itlas. Après les ondées ces arbres sont pleins d'oiseaux, on voit chaque branche remuer, lorsqu'ils sautillent, comme si les arbres étaient vivants.

Le général de M allet part pour Vichy, ces dames par« tent pour l'Angleterre. J'ai des livres à eux, et j'avais bien l'intention de les rendre avant leur départ, mais voilà que je suis juste à l'endroit le plus intéressant de Péveril-du-Pic, dont J'intrigue est très compliquée et un peu ennuyeuse au. commencement, car -on prend le héros et l'héroïne à leur naissance. Maintenant que les voilà grands, je ne peux pas les abandonner au milieu • de leurs périlleuses aventures, quoique je sache bien qu'ils s'en tireront à leur honneur; je laisse donc partir les de Mallet sans avoir l'air de m'en apercevoir.

Mardi 18. Toujours un temps affreux. Je vais demain soir chez le colonel Hermel. Pendant que je passais une teinte d'encre de Chine, on a frappé quatre petits coups à la porte de mon bureau ; tout étonné de ce frappement insolite, je crie : « entrez » et madame Hermel passe la tète en entrebâillant la porte et m'engage à aller demain soir chez eux. Je crois qu'elle était un peu étonnée elle-même de sou audace; pour moi j'ai abandonné ma teinte dans l'inlerloquement le plus complet, el j'ai profondément remercié.

It y a eorirou un mois, eD passant dans la rue, j'ai lu ...• .inn "porte « Rawlins, professeur d'Anfçlais n ; je ré et lui ai demandé ses conditious. Comme elles nodérées, me voilà à ma dixième leçon ; j'y vais me heure le soir trois fois par semaine au prix te francs pour douze leçons. Cela me profite un cris à la dictée et je lis à kaute voix, mais je ne : pas en dehors de la leçon ; bientôt je vais me re des thËuies, car c'est à peu près moi qui dileçon. Mais ce qu'il y a eu d'amusant, c'est l'émt du professeur au fur et à mesure qu'il découn science; je lui avais bien dit que je parlais un lis comme tout !e monde lui en dit à peu près l n'eu avait guère tenu compte; enfin lorsqu'il 9 à me dicter couramment à la deuxième jleçon a vu que j'écrivais aussi vite qu'il parlait et que I de mots m'étaient étrangers, il a été vraimeut t. C'est un anglais, mais sa prononciation n'est ïllente ; je crois qu'il oublie sa langue à force de aer, et quant au français, il ne l'a pas encore Nous travaillons en ce moment dans un livre de Lylton, intitulé Eugène Aram.

I mes chéris parents, je vous embrasse tous mille re, Mère, Marraine et les enfants.

Mon cher père, souhaite une bonne fêle, et je prie Dieu de te tout le bonheur que tu mérites, et de le conser- )onne santé, toi et les tiens. Pour mon compte, :raL do contribuer à ton bonheur en m'efforçant toujours une volonté conforme à la tienne, et en

Suivant lés exemples de loyauté et de droiture que ta vie me présente.

Lorsque chaque année nous apporte la fêle de cet anniversaire, et que je te compare au chiffre de tes années, je trouve que tu sériais en droit de réclamer contre ton état civil, qui devient tout à fait erroné et inexact en prétendant que tu as soixante-trois ans. Moi, je m'aperçois chaque année que je vieillis d'une manière très sensible et que tu ne vieillis pas, de telle sorte qu'au bout d'un certain temps ce sera à mon tour d*être ton père ; je m'en acquitterai, j'espère, aussi bien que toi.

Voici le premier acte des élections joué; je ne te demande pas si tu as voté pour le candidat clérical. Nous ne savons pas encore tous les résultats, niais dans le Cher, qui est un pays tranquille et dévoué, il yi aura probablement un député radical sur les trois, et dans les autres circonscriptions, il y a beaucoup de voix qui se sont portées sur les candidats démocrates.

On voit, d'après les élections de Paris, qu'il y a encore bien des gens qui n'ont pas pardonné au gouvernement et qui ne redouteraient pas une révolution. Pour moi, je serais fâché d'un nouveau bouleversement, car je ne vois pas de gens assez honnêtes et assez habiles pour diriger la chose publique. Il me tarde bien d'avoir fini mon rôle de soldat de papier pour avoir le droit et le devoir de faire mon métier de citoyen et de porter mon vote et mon opinion du côté qui me semblera utile au pays.

Mon projet de caserne avance moins vite que je ne voudrais parce que je suis interrompu et arrêté par les ,autres travaux de la Place qui me donnent des dérangements et des écritures à faire.

Je vais écrire à la famille, longuement si je le puis.

rf^-^ff^T/

Bourges, Il jui4 1869.

JVIa chère mère*,

Je te souhaite uoe bonne fête, et je regrette bien toutes les « bonnes fêtes » que je passe sans vous et loin de vous. Lorsqu'il en passe une, j'espère que je serai à la maison pour la suivante, et pas du tout^ il me faut encore attendre.

Ai-je besoin, ma bonne chérie, de t'écrire une lettre exprès pour te dire que ton petit garçon aime toujours autant sa bonne mère, mais qu'il l'apprécie de plus en plus, et lui est chaque jour plus reconnaissant ; pour te dire que je regrette toujours de ne pas être encore petit pour rester auprès de toi? C'est particulièrement quand je souffre que je regrette de n'avoir plus là ma bonne petite mère qui me calmait avec ses bonnes mains chaudes, et qui gémissait avec moi en disant (( Mon enfant! » Mon enfant! d'un air si désolé de ne pouvoir me soulager. Mais une fois guéri on se trouve tout grand garçon et on s'imagitie qu'on ne peut plus avoir besoin de sa mère, tandis qu'elle invente toujours de nouveaux moyens d'être bonne et utile et aimable.

Tu t'amuses à me gronder dans ta dernière lettre que j'ai enfin reçue ce soir. Tu t'imaginais donc que j'allais avec cinquante francs, partir pour la conquête du Languedoc, et séduire à prix d'or les millionnaires du pays.

1. En lisant de semblables lettres, on pourra se demander comment nous avons eu le courage de les reprendre à l'intimité de la famille. Je tiens à dire que le choix a été fait avec l'assentiment de ma mère. Elle et moi désirions ressusciter entièrement la personnalité de mon frère, qui ne serait pas complètement rendue sans l'élément que je trouve ici. Ma mère et moi avons toujours tout" sacrifié à ce désir. En ce qui me concerne, j'aime aussi à mettre en lumière l'affection que mes parents avaient su inspirer à leur fils.

Éi.! .

Cela eût été une enireprise aventureuse, et j'ai cru sage, avant de la tenter, de commencer à payer ce que je dois.

Etes-vous, vraiment si près de votre dernière année de séjour à Metz et songez-vous à partir pour la grand'ville? Mais je vous engage à considérer que Paris semble prendre une physionomie de plus en plus révolution^ naire, et vous pouvez tenir pour certain que toutes les fois qu'il y aura une révolution, Père, qui est un guerrieu*, n'aura rien de plus pressé que de prendre son fusil et d'aller se ranger du côté qui lui semblera le plus sage. Attendez donc, pour partir, que les choses aient pris une tournure pacifique, et que le gouvernement soit décidément assis sur des bases inébranlables,

J'ai eu ce soir à dîner le petit anglais du général de Mallet. Il paraît vraiment un gentil garçon. Nous causons politique, le plus souvent en anglais, quelquefois en français, et nous nous comprenons fort bien avec ce mélange. Il prétend d*ailleurs que je parle anglais comme un anglais.

Toujours rien de nouveau à Bourges ; mêmes gens et mêmes choses. De temps à autre je fais des visites pour ne pas en perdre Thabitude, mais je commence toujours si tard que je n'en fais qu'une dans la journée, au moment où les gens vont se mettre à table.

Bourges, 18 juin 1869.

Ma chère B.,

Si je commence cette lettre avant d'avoir reçu voire réponse, c'est pour ne pas me trouver pris au dépourvu comme l'autre fois, où je vous ai laissés attendre trop longtemps ma lettre. J'ai reçu des nouvelles de mon vieil ami Lacoffrette, cet artilleur tout gris dont j'a-

vai.; fait la photographie.il m'écrit du camp de Chftlons et me raconte les manœuvres et expériences qu'on y fait.

Quand il t'arrivera de visiter les forges d'Ars, si cela t'arrive, ne mets pas une robe à laquelle tu lieanes. Outre la poussière de charbon qui y est eu permanence, on y rencontre quelquefois des étiucelles qui peuvent faire très proprement un petit Irou dons les habits.

Tu me dis à la huitième page de ta lettre que tu as encore mille choses àm'écrire et tu t'arrêtes court avant de m'en avoir écrit dix : c'est neuf cent quatre vingt dix que tu me redois. On doit commencer à grognonner de mon long silence et on a certainement bien raison. Je suis trop paresseux à écrire.

Je compte changer de logement le 15 juillet, celui où je suis me déplaisant de plus en plus. J'en prends un au rez-de-chaussée rue de la Cage- Verte, avec fenêtres sur la rue et sur un petit jardin. C'est une rue bien tranquille ainsi que la maison qui appartient à la veuve d'un garde du génie, madame Refrogné. Elle n'est pas aussi refrognée que son nom; c'est une vieille petite dame qui se fait des chignons très présentables avec ses cheveux presque blancs. Je paie trente francs au lieu de vingtcinq, mais j'aurai un salon et une chambre, et une es* pëce de cuisine où le garçon sera chez lui, tandis que dans mi chambre actuelle, il n'a qu'un grenier où ou ne peut pas se retourner et un palier obscur où il se réfugie pour brosser quand je suis dans ma chambre. Mais ce qui me déplait le plus, c'est que mes propriétaires qui font la chambre sont des gens peu soigneux.

T'ui-je dit que les attentions de N. se sont fixées en ce moment sur une fort belle et séduisante personne qui . s'habille à la dernière mode et qui a des yeux d'une

langueur assassine. J'ai valsé avec elle et j'ai eu le regret de constater qu'elle valse comme une guitare, de sorte que je l'ai fait tourner tant que la musique a duré, sans m'inquiéter du temps ni de la mesure, ça l'a rendue fort rouge, fort haletant 3 et fort satisfaite, après^uoi je l'ai remerciée et je suis allé souffler.

Tu ne me dis pas ton idée sur les projets de tante' Louise; ils sont coulés daiîs mon esprit jusqu'à ce que j'aie pris mon parti de ne plus penser à la jeune habituée de l'Esptanade ^. Lorsque mon troisième mois d'anglais sera expiré, j'interromprai provisoirement, et ce provisoire deviendra définitif. Mon maître n'en sera peut-être pas fâché, car les leçons deviennent horriblement difficiles. J'apporte dans ma poche un livre français, le premier livre venu, et nous traduisons en anglais. Le malheureux homme connaît si peu le français qu'il ne distingue pas un adjectif d'un verbe; de plus, il n'a pas l'habitude, ni en français, ni en anglais, de traiter des sujets un' peu ardus, et les idées les plus délicates auxquelles il s'élève dans les exercices qu'il propose à ses disciples sont de ce genre ci : « Le pauvre homme a volé mon chapeau » ou « Avez-vous fait sécher votre habit *? » Mais comme je n'ai pas de livre qui énonce des pensées aussi simples, nous sommes souvent embarrassés, et s'il se rencontre quelque nuance difficile à rendre, Il faut que je trouve le mat propre, car mon maître est incapable de s'élever au-dessus du mot-à-joaot.

Si je reste encore quelque temps ici, je prendrai des leçons d'allemand pour tâcher une bonne fois d'apprendre cette langue de manière à la savoir. Il y a un bon professeur, dit-on, qui est le père d'un capitaine d'artillerie. /

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