Nom de l'arriére grand-père maternel de Louis Rossel
VIE DE r.ARNISON 87
enverrai l'^rticfe dès que j'aurai un numéro ; j'avais corrigé les épreuves samedi, j'ai retrouvé mft prose dans le journal lundi; j'ai cherché à la lire, mais cela m'a ennuyé et m'a paru assez terne, ce qu; ne m'étonne pas, car je suis très ennuyeux tant que je n'ai pas confiance en mou public. Le Figaro en date du 44 signale l'article du Temps dans un entrefilet de sa seconde page. Il dit que là Commission Impériale, etc., a été dupe, parait-il, d'une supercherie audacieuse etc., d'après ce que dit un article de M. Randail dans Le Temps. Bonne nuit, mes chéris, écrivez-moi; je m'ennuie ici par moments; l'isolement me décourage. — J'ai eu une bonne lettre des G., à qui j'avais parlé Amérique et demandé conseil; leur lettre est très bonne et très sage.
Bourges, 20 janvier 1870. Minuit.
... Ce que Père me dit est très juste. J'y ai pensé aussi; je suis trop agressif, ce qui est le plus souvent un défaut. Ce qu'on dit n'y gagne pas en autorité, et on est exposé, si on veut être juste, à ne pas maintenir son dire. Pour vous rassurer, je vous envoie l'article qui a paru dans Le Temps du 49 comme réponse à la lettre du général^. Je vous l'envoie, quoique je n'en aie pas d'autre exemplaire, pour vous montrer que si je suis cassant sur les questions de fait, je suis aimable, au besoin, dans les questions de personnes.
Père a bien raison; je serais désespéré d'avoir à tirer Pépée pour une controverse où aucune question capitale ne serait en jeu. Mais je tâcherai d'adoucir mon style au niveau des circonstances; je crois que j'aurai encore bien du chemina faire avant d'écrire « à l'eau de rose».
Mère a raison aussi : il y a encore de la place en
. 1, Lç général Bertrand, fils de Vami de Ste Hélène.
France ; sans cela je serais déjà parti; seulement, comme je suis presaté d'arriver (car ce n'est pas la jieine d'arriver tard), je guette les occasions, et si elles se présent t3nt plus tôt en Amérique qu'en France (de bonnes occasions, bien entendu), je file. Je ne veux pas rester à ma place. Je n'ai ni moyens de travail, ni ressources d^activité intellectuelle; si je pe fais pas mon trou à Paris, je chercherai ailleurs. L'Amérique a besoin de travailleurs et j'ai besoin de travailler, — voilà les bases d'une eU'tente cordiale. ^
Le 21. — J'ai reçu ce matin, à mon grand étonnement, une lettre de M. Bordarier de Nîmes, auquel ma tante a dit que mon désir serait de me placer dans l'industrie, et qui, désirant m'étre utile, a parlé à ce sujet à un de ses parents, M. Lan, ingénieur, qui dirige les forges de Châtillon et Gommentry; il m'engage à aller le voir à Paris dans quelques jours, et il me dira (( s'il me conseille d'entrer dans sa sphère. » Monsieur Lan a parlé à Monsieur B. d'un officier du génie qui avait obtenu des congés renouvelables de six mois pour essayer une position qu'il va définitivement prendre. J'irai donc, à toute aventure, voir M. Lan, et en attendant, je vais répondre à M. Bordarier pour le remercier.
Adieu mes bien bons amis chéris.
Bourges, 10 février 1870.
A sa mère.
Je suis très paresseux et très fatigué n'ayant absolument aucune autre occupation que celle de conjuguer le verke danser dans tous ses modes et ses temps. J'ai dansé la semaine dernière, j'ai dansé hier, je danse ce soir et je danserai la semaine prochaine; et je commense à penser que c'est peut-être un peu trop que
d'avoir onze soirées en neuf jours, comme cela m*arriye . Je vous envoie mon portrait ^ dans mes habits neufs; sous ce dessin imparfait, imaginez-vous le plus élégant valseur de Bourges, d'après ce que j'entends dire devant et derrière moi. Cette réputation me rend confus, mais qu'y faire ? Je vais surtout dans les soirées qui sont données dans la colonie militaire et à quelques soirées du pays. Les naturels reçoivent peu et on ne danse chez eux que des quadrilles. Les jeunes filles n'ont pas le droit de tourner. Je suis allé hier à une semblable soirée et je ne m'y suis pas ennuyé ; même je trouve que ceia repose. Avant-hier, au contraire, j'avais eu une soirée coloniale où on* avait dansé tout le temps des danses tournantes. C'était chez madame Martin à la Fonderie, qui a une toute jeune jolie fille ; elle avait invité quelques jeunes filles, peu de mamans et des danseurs. Il y avait deux pauvres petites laides, filles d'un bon petit laid...; elles étaient habillées de jolies r jbes de soie un peu ouvertes sur le devant, avec parements et revers en salin bleii. Ces robes faisaient peine à voir sur leurs misérables personnes. Il y avait encore deux autres jeunes personnes de l'artillerie, dont l'aînée est à peine laide et dont la cadette a une ébauche de figure assez malheureuse. Son nez, sa bouche et chacun de ses yeux semblent se courir après sur sa figure, comme au jeu des quatres-coins, quand tout le monde est au moment de quitter son coin, ou d'y arriver. En revanche il y avait mademoiselle de Mallet, fort gracieuse mais trop éthérée à mon avis, et son père, déguisé en jeune gentilhomme, avec son crâne de dominicain, qui flirtait gracieusement avec les petites tilles.
1. II joignait souvent d'amusants petits croquis à ses lettres.
li y avait aussi notre camarade de pension, mademoiselle X"'i avec de petits yeux mourants, un petit aez, une petite bouche, tout cela ooyé dans ses grosses joues roses î elle fait toujours un peu la moue et parle d'un ton bas et concentré. Je crois que sou corset la serre tropî ce pauvre corset a beaucoup à faire. Enfin j'ai dansé cinq ou six fois avec une petite brune d'environ quatorze ans, qui est la fille d'un capitaine d'artillerie. Elle s'appelle Adèle Tiffy, est parfaitement gracieuse et danse à ravir. Mercredi, ce n'était ni une soirée de petites filles, ni une soirée berrichonue, c'était un grand bal à cotillon et grand tralala chez un adjoint au maire. J'ai commencé la soirée chez le colonel d'infanterie, une petite soirée dansante; à onze heures je suis allé souper chez nn jeune docteur, où on absorbait des morceaux de violoncelle, et de la volaille truffée, et à une heure du matin je suis allé voir le grand bal, où je suis resté jusqu'à quatre heures et demie. Le conducteur du cotillon, un lieutenant d'artillerie, dont la famille est du pays, m'a cherché avec persévérance une danseuse, mais il était lard et toutes étaient engagées. Cependant il finit par m'en indiquer une. qui s'est trouvée être une très jolie et 1res aimable jeune blonde poudre derizée, qui parle anglais comme vous et moi, et qui, de plus, est presque de connaissance.
C'est mademoiselle de Laumière, pour le père de laquelle monsieur du Luc m'a envoyé une lettre il y a environ un an ; Monsieur de Laumière a quitté Bourges depuis six ans au moins et habite Paris, de sorte que cette lettre m'est restée inutile et s'est même égarée. Je n'ai jamais pu la retrouver. Peut-être l'ai-je renvoyée à monsieur du Luc. 11 se trouve que cette année cette famille est restée dans une propriété qu'ils ont k huit
lieues de Bourges ; ils étaient au bal de l'adfoiDt, à la soirée d'hier et seront demain au bal de la division. J'ai remarqué hier, en outre, que la jeune personne avait une fort jolie taille et était beaucoup mieux que toutes ses collègues.
Adieu, je vous embrasse.
Bourges, 19 février 1869.
A sa sœur.
Ta robe est fort jolie, seulement je regrette qu'elle ne soit pas verte. Mercredi, mademoiselle de L. était en vert, avec transparent, comme tu dis, et je lui en étais fort reconnaissant, car il y avait tant de personnes rouges, roses et bleues que c'était un soulagement de voir un peu de verdure. Du reste ce ifétait ni vert-chou, ni vert-bouteille, ni vert-pomme, ni vert-de-gris, mais un vert- lumière ou un vert-d'eau qui était loin d'être criard. Cette robe verte et la poindre de riz que la jeune personne avait laissée sur le petit bout de son oreille me font penser que cette blonde est peut-être rousse au soleil. Qu'en penses-tu ?
Néanmoins ta robe est fort jolie, surtout aux lumières, mais si elle était verte et que tu ïusses rousse, cela ferait peut-être aussi bon effet.
Je t'envoie dans le paquet les drames de Victor Hugo. Je les ai tous lus deux ou trois fois et ils me plaisent de moins en moins. La première fois on se laisse aller à la poésie et à l'étrangeté de ces fictions, mais on s'en rassasie bien vile, et l'on découvre que les situations sont fausses, les. caractères sont faux, les sentiments sont faux. Cela ne supporte pas la comparaison avec les Tragiques. Il n'y a pas jusqu'au style qui ne soit d'une
iufériorité manifesle. On est tenté, au premier abord, de s'amouracher des brillantes et vigoureuses silhouettes qu'il nous présente, mais si l'on s'approche, ces ombres vaines s'effacent ou s'aplatissent. Ces drames sont par rapport à ceux des tragiques ce que sont les ombres chinoises au théâtre réel. C'est l'amusement d'une soirée, mais les penseurs ne pâliront pas à fouiller ces ébauches ; ils y perdraient leur temps. Dans Marion Delorme^ les personnages de LalSémas et de Louis XIII, qui ne sont que des accessoires dans le drame, et aussi le Cardinal, qui ne paraît pas sur la scène et qui préside comme un spectre à toute l'action, sont des créa^ tions réellement dramatiques, mais à mettre tant de choses dans cinq actes, l'auteur ne fait rien de bon, et ses principaux personnages s'effacent devant les per* sonnages épisodigues.*
Autre critique : un écrivain devrait être simplement observateur, mais chacun se laissant aller à la pente d& son esprit, l'un est moraliste^ l'autre est fataliste ; il y a peu de grands esprits qui aient échappé à ces deux tendances. Molière y a échappé : il n'a de parti-pris ni pour les hommes, ni pour la morale, ni pour la divinité; il transcrit ce qu'il a observé. Je crois que les plus grands esprits ont été fatalistes : l'auteur du Laocoon est fataliste, Sophocle est fataliste, Homère également. Victor Hugo est moraliste. On peut démêler peut-être de quel côté est la véritable grandeur, et, si on peut le, dire, la vraie vérité. Le fataliste met en évidence, par le choix de son sujet et par la manière dont il le traite, ce fait, que les événements de notre vie sont réglés par une loi qui est en dehors de noire esprit, que nous ne pouvons modifier et que nous ne pouvons pas comprendre. Le moraliste montre la vertu récompensée et le
Vice puni, ce qui est contraire à l'observation humaine et aux doctrines religieuses les plus élevées.
Oreste, vertueux et craignant les Dieux, mène ^ne existence qui est un tissu de crimes, voilà le type de la littérature fataliste. Le type de la littérature moraliste est dans les histoires de la librairie Marne, où le petit garçon sage a des confitures au dénoûment, tandis que le méchant a les yeux pochés et les mollets mordus. Victor Hugo se rattache à celle seconde école qui ravale la loi du monde, la loi divine, au niveau de notre intelligence et de nos besoins.
La Providence ne peut jouer qu'un triste rôle dans nos affaires humaines, parce qu'elle ne saurait opérer par des moyens humains et accessibles à notre esprit. Elle ne peut que perdre à être mise en scène, car chacun peut se dire : « ce n'est que cela? J'aurais fait beaucoup mieux. » La seule doctrine que l'on puisse mettre en évidence dans une œuvre d'art (qui ne montre qu'une seule action) est l'existence d'une puissance supérieure à l'homme, et en vertu de laquelle l'homme est heureux ou malheureux indépendamment de ses propres efforts. Quant à savoir si cette puissance supérieure est morale ou immorale, fatale ou intelligente, cela ne peut résulter que d'un ensemble d'observations accumulées, où nous pouvons discerner vaguement que la loi du monde est plutôt bonne que mauvaise.
Quant à affirmer la Providence, la logique des choses, il n'y a qu'une intime confiance, mal justifiée par le spectacle du monde, qui puisse nous le permettre : c'est ce qu'on nomme la foi.
Ainsi la Providence, dans les arts^ semble se présenter sous la forme de la Fatalité; toute œuvre d'art qui prétendra nous montrer la main visible de la Providence
sera consolanle, mais De prouvera rien : nous savons très bien que les gens vertueux sont aussi sujets que les autres aux fluxions de poilnue, h la peste ou au mal de dents, et toutes les fois qu'un auteur veut me prouver l'existence de Dieu en cinq actes et huit tableaux, j'aime mieux qu'où me ramène aux contes de Fées, Il est minuit quarante et mon feu s'éteint.
Revenons à Hugo. J'aurais dû te laisser lire, ses drames avant de t'en parler, mais je suis « docteur cum tibro )} seulement, et quand le livre m'aura échappé, j'oublierai Victor et ses drames.
J'ai fait l'autre jour une emplette de première utilité. On vendait les meubles et livres de l'ancien maire de la ville, et des amis m'ayant conduit voir ces livres, j'y ai découvert un Coutumier général de 1561, deux beaux gros volumes in-quarto, d'une fort belle impression, le plus ancien recueil autant qu'il me souvient, des coutumes françaises. Je suis retourné â la vente pour l'acheter, mais comme je ne voulais pas me montrer trop ardeut et que je différais d'enchérir, il a été brusquement adjugé pour trois francs soixante-quinze à une sorte de libraire qui était derrière moi. Heureusement que, la vente finie, cet homme i bien voulu me le repasser pour cinq francs ; il y a gagné un franc vingt< cinq, et j'yai gagné aussi probablement. I. 'expert chargé de la vente et le commissaire-priseur avaient lu tous deux 1661 au lieu de 1561, mais j'avais bien reconnu tout de suite le livre, de sorte que je suis convaincu d'avoir acheté un trésor, et méme,~ce qui est plus étrange que de l'acheter, je me laisse aller à le lire, et je refais ma carte et ma géographie de Frauce par bailliages et pays de coutumes.
Tu te demandes pourquoi je suis embarrassé avec Iss
T-TPr».»
jeunes filles, c'est peutêlre que je ne suis pas assez gai, ni assez folâtre, et peut-être aussi parce que je me méfie un peu d'elles. Les sujets de conversation qui me sont le plus naturels sont sérieux et seraient déplacés avec des demoiselles qui île se soucient pas de choses sérieuses; au. contraire, je ne me soucie pas de leur batifolage, et j'aurais grand peine à ne pas m'ennuyer avec la grande X***, pour ne nommer personne. Pour que je m'apprivoise, il faut que la partie adverse y mette beaucoup du sien. Je vais dîner demain à Mehun chez les Pillivitt, dont le nom parait devoir s'écrire Pillivuit, ce qui est assez compliqué; cela a l'air d'oin nom de moineau.
Tu me dis que les gammes chassent tes idées noires, il en est ainsi pour moi des lectures et des travaux un peu mécaniques, comme la lecture d'un lexique ou d'un glossaire. Dans mon Coutumier, il y a pour chaque coutume le procès-verbal des Etats provinciaux ou locaux qui l'ont acceptée. J'y relève des listes de localités d'après lesquelles je refais, avec ma grande carte de France et du papier à calque, la géographie de la France de ce temps-là. C'est plus instructif qu'on ne croirait.
J'embrasse tout le monde.
Ton affectionné frère.
Ma lettre a été interrompue, et tu sais comme c'est difficile de reprendre une lettre interrompue. Nous voici au jeudi et j'ai reçu ce soir votre bonne lettre qui m'a fait d'autant plus de plaisir que je ne l'attendais pas; il me passe tant d'idées différentes dans la tète en huit jours que je ne peux jamais répondre de finir une entreprise commencée ; cela tient peut-être moins au fond de mon caractère qu'au défaut de but sérieux à mes actions.
96 UËUOIRES DE LOUIS BOSSEL
Le soir OÙ je l'ai fait cette diatribe contre Victor Hugo, j'ai Ouvert le livre que j'allais l'envoyer, et je me suis enroué à lire Jiay Bios; le plaisir que j'y ai pris m'a prouvé que l'auteur n'est pas si iosignitiaiit que je nie le persuade. Je crois qu'on peut dire de lui que c'est un magntSque instrument dont plusieurs cordes sont fêlées; au moiueut qu'on se laisse aller à la mélodie enchante* resse, survient un son criard, faux, discordant, qui dégoûte et rebute. Bref, une fois le volume parti, je suis allé chercher un Corneille â la Bibliothèque et j'ai lu Cinna. Quelle dtSérencel Comme tous ces héros de Corneille sont plus sérieux. Ceux de Victor Hugo tAtonnent et ânonnent sans cesse; il n'ont pas seulement les incertitudes qui tieuuent a la nature humaine, mais ils agissent autrement et plus mal que l'homme le plus ordinaire dans les mêmes circonstances. Oreste, (£dipe ou Cinna se conduisent ei préparent leurs desseins suivant toutes les règles de la sagesse et de la prudence humaine ; ils succombent, c'est fatal, mais Ruy-Blas, mais Hernani; mais Frédéric Barbe rousse dans les Burgraoes, Triboutet dans le Roi s'amuse, se conduisent avec un décousu, une imprévoyance, une nullité, pour tout dire, qui justifie à l'avance toutes leurs mésaventures.
Suppose que le sujet du Cid soit tombé aux mains de Victor Hugo au lieu de celles de Corneille, et vois le beau gâchis qu'il aurait fait. Que de mots espagnols il nous eîtt fallu digérer, quelle cohue de personnages accessoires ; et les frères du Cid, et la famille de Chimène, et la Cour, et l'armée et le peuple, tout cela grouillant sur la scène, le duel sur le théâtre, Chimèue en présence du corps de son père, des cris, des hurlements.
L'excès de la douleur physique, la première explosion du deuil, le spectacle de la mort sont des choses peu ar-
liÇ^
tistiques, ou du moins, peu propres à être exprimées au théâtre. D'abord, il n'y a pas de langage parlé pour rendre l'explosion des sentiments passionnés, il n'y a plus que des cris ou des gestes que l'auteur ne peut pas noter et pour lesquels il lui faut s'en remettre à la sagacité de l'acteur. Et l'acteur généralement ne sera pas de force. Lorsque je vois mourir les gens sur la scène, je suis toujours en peine, non pas de leur mort, mais des attitudes désagréables auxquelles l'acteur est obligé.
Quant à l'idée morale, je crois que l'auteur se trompe lui-même en racontant dans la préface du Roi s'amuse, que ce drame est de la morale eu action. S'il avait lu le texte, il aurait vu que l'enlèvement de la fille du fou est combiné avant la scène où figure monsieur de Saint* Vallier, et, par suite, ne peut-être une punition providentielle des railleries du fou. Ce qu'il y a de poignant dans ce beau drame, c'est le contraste de ce roi jeune beau, à qui tout réussit, et du misérable fou qui est laid, difforme, bafoué, et par surcroît, accablé de toutes les douleurs morales. C'est fort peu moral, mais très dramatique et en dépit de la préface, monsieur de Saint- Vallier n'est qu'un épisode insignifiant et étranger à l'action.
Bourges 15 mars 1870/
A sa sœur.
Ma chère B., Depuis mon retour de Paris, je suis un peu désorganisé; j'étais très fatigué en arrivant et j'avais besoin de me remettre. Tous ces bals coup sur coup, avant mon voyage, étaient un métier par trop assujettissant, et ma promenade à Paris ne m'a pas reposé, car j'étais toujours sur pied. Je nie suis donc laissé aller, en rentrant à Bourges, à ma nonchalance naturelle qui.
a son charme et ses enuuis comme toutes choses humaines.
Tout en ne faisant rien, j'ui feuilleté au moins une sojxatitaiiie de volumes relativement à la question qui m'occupe, el j'ai cherché, mais en vain, à aligner mes idées sur le papier. A Paris, j'avais esquissé mon premier article avec une étonnante facilité, une fois de retour, ma plume rebelle se refuse à tracer une phrase qui ait le sens commun Cependant, tout en ne faisant rien, comme je te disais, je crois que la lumière s'est faite dans ma cervelle et que je vais pouvoir m'y mettre.
Vous vous êtes abonnés au Temps? C'est bien de vous 1 Pour une fois que j'y ai mis quelques lignes, vous allez vous mettre à chercher Randall tous les jours sans le trouver jamais. Je ne suis pas de la maison dans cette feuille; j'y suis simplement reçu comme visiteur, saus faire parliedes habitués.
Vous êtes toujours (( un peu hésitants » '; cela ne m'étonne pas; c'est un effet du carnaval. Je suis enchanté que tu te sois amusée et que lu aies eu des danseurs de ton goût. Cela prouve en faveur du leur. Quant à tes projets d'enseignement, lu voudrais avoir... de hxe pour attendre tranquillement le reste. Véritablement lu n'es pas dégoûtée, et je crains que lu ne te fasses une idée fausse des difficultés de « commencer » Songe que les places sont prises ; outre les places prises, il y a des gens qui attendent et qui comptent passer les premiers. Ainsi ou ne commence pas par avoir du fixe, mais de 'l'imprévu, on saisit des occasions, on se fait connaître, tout cela n'est pas lucratif, mais de trouver une place fixe et peu assujettissante dès le début, c'est espérer que les alouet-
1. Il s'agissait de quitter Metz où Louis Koiiscl n'i^tait plus, et où on n'ùtait allé que pour être avec lui.
tes vont tomber toutes rôties. La grande affaire, c'est d'être assez jaloux^de sa liberté pour ne pas engager l'avenir, et de ne pas accepter de fixe trop inconsidérément, en se disant qu'il vaut mieux tenir que courir et autres proverbes h l'usage des gens fatigués ou paresseux.
L'avantage de ta position est que tu n'as pas besoin de commencer par avoir quelque chose de fixe et d'assuré. C'est là ce qui te permet de faire d'abord la guerre à tes dépens, d'étudier les ressources et les besoins de ta spécialité et d'attendre les bonnes occasions. Si tu te préoccupes en arrivant d'avoir du fixe, tu méconnais le seul avantage que te procurent, en ce sens, la présence et les ressources de ta famille.
Un dea^objets de mon dernier voyage à Paris était de solliciter des souscriptions pour mon éditeur ^ M. de Chabaud-Latour s'était chargé de transmettre ma demande au Ministre des travaux publics, et l'éditeur m'écrit la semaine dernière et m'envoie une réponse de M. de Franqueville m'annonçant uns souscription du ministère à 150 exemplaires. L'éditeur m'en remercie et m'en félicite, me disant que le chiffre de 100 exemplaires est rarement atteint, et surtout très rarement dépassé pour les ouvrages dont les auteurs ne font pas partie des ponts et chaussées. Ce résultat m'a réjoui; il prouve surtout que M. de Chabaud-Latour a du crédit et a vigoureusement appuyé la demande ; mais je me flatte que cela prouve aussi peut-être que le livre pourrait être utile aux ingénieurs.
G. m'écrit d'aller le voir à Paris, mais j'arrive de Paris et j'aurai sans doute à y retourner vers Pâques si je^ mène à bien mes nouvelles élucubrations; ce serait donc une folie d'y aller maintenant.
1. Dunod, l'éditeur de l'ouvrage récompensé par une médaille d'or.
ÉHOlBBa DE LOUIS ROSSEL
is recevez le Temps, tu as dû lire dans lara un long article de monsieur Schérer le France. Je t'eugage à conserver cet art pas un article de foi, sans doute, mais sur l'histoire d'autres Idées que celles dans l'enseignement ordinaire, rie, je t'embrasse.
Bourges, S3 mars ISTO.
chers parents,
is ma letlre à Bella un las de choses qui intéresser, entre autres l'envoi que Dunod lix-neuf exemplaires de la Réparation des
t en bon état, et les quelques noces que ites à l'occasion du départ d'Ichon m'out aillardi; il y en a eu de très gaies : leproâtorique a fait du haut d'un trapèze une r des gendarmes qui étaient enrhumés. Je conférences en anglo-frauçaisqui son! très e premier sujet venu ; l'autre jour je leur rame cela le Irish Laud Bill.
affaire de l'organisation de l'armée, j'ai
me ressaisir; je risque à chaque instant dans des recherches d'érudition, et il y a je parcours vingt volumes. D'autres fois Qnfiance en moi, et je me trouve bien ouller remuer d'aussi grosses machines et de nme sérieux. Enfin de temps en temps, je re quelques pages, si bien que, cahin caha,
fini avant les vacances de Pâques.
; consiste toujours à ne rien faire; avant-
r^PT^'
hier je suis allé voir le commandant Tézénas qui allait sortir à cheval, il m'a fait seller son autre cheval et nous sommes allés promener ensemble. Il faisait beau ce jour-là, mais le temps est redevenu triste, aussi je sors peu.
Puisqu'il est question de cheval^ j'ajoute que sans en avoir l'air, je suis très reconnaissant à Père de la jolie sellerie qu'il m'a donnée; c'est un fort beau cadeau qu'il m'a fait là, et qui m'est très utile.
Il a paru au Moniteur y ou plutôt au Journal Officiel du 19 mars un décret qui donne au concours les places d'auditeur au Conseil d'Etat. Sont admis au concours, de 20 à 28 ans, les Docteurs en droit, les anciens élèves de l'Ecole Polytechnique, etc. Le programme porte sur le droit politique, le droit civil, le droit des gens, l'administration et l'économie politique. La seule mesure arbitraire est que la liste des candidats admis à concourir est arrêtée par l'Empereur, sur la proposition du ministre président le Conseil d'Etat.
D'ailleurs je ne sais pas du tout ce que sont ces places, si ce n'est que dans les carrières administratives, on donne beaucoup à la protection et à la faveur, beaucoup plus que dans l'armée. Seulement on est à Paris, ce qui est une grosse considération. Voyez un peu ce que c'est que cela je ne sais rien de ce qu'il faut savoir pour s'y présenter, mais il y a six mois d'ici l'examen, et si, par extraordinaire, la chose était réellement avantageuse, ce ne serait qu'un petit tour de force à accomplir.
Vous devez me trouver bien volage dans mes préoccupations; c'est que je ne considère pas mon avenir comme fait tant que je suis dans le génie. Je m'occupe donc un peu de battre les buissons pour trouver quelque autre chose; c'est là ce qui me fait écrire dans les
journaux, voir monsieur Lan, courir à Paris. C'est dispendieux, ennuyeux et fatigant, mais je me trouverai payé de mes dépenses et de mes ennuis si je puis me créer une carrière plus satisfaisante que celle que j'ai aujourd'hui.
Adieu, j'ambrasse de tout mon cœur toute la famille. Père, mère, B. et S.
Votre fils.
Bourges, 15 avril 1870.
Mes chers parents,
Je suis enfin débarrassé de la rédaction du futur Randall; cela m'a beaucoup ennuyé à faire, et j'ai été obligé, pour certaines parties, de m'y reprendre à cinq ou six fois, tellement je trouvais peu la bonne manière de dire mes idées. Enfin me voilà tiré d'affaire et mon paquet parti pour Paris < ; cela fait une longueur d'environ iâOO lignes d'impression. J'ai dit de m'écrire lorsqu'on le composerait, mais il reste encore à savoir si le travail leur conviendra et s'ils auront le temps de l'insérer maintenant; il est vrai que la prorogation de la Chambre leur donne de la place, mais le plébiscite les occupe assez pour ne pas leur laisser mettre d'autres articles de fond que des articles tout à fait politiques. En somme, je ne suis pas trop mécontent du résultat que j'ai obtenu et de la forme que j'ai donnée à . mes idées.
Je tâcherai, lorsque j'aurai des critiques à faire, d'y mettre plus d'aménité que par le passé, d'abord pour
1. Il s'agit d'articles sur la Réorganisation de l'Armée que le Temps inséra quelques jours plus tard. On est à la veille de la Guerre, et ces articles sont remplis de véritables prédictions que la suite des événements va rendre saisissantes.
VIE DE GARNISON lOB
VOUS être agréable, ensuite parce que cela vaudra peutêtre mieux; mais je crois que cela me sera difficile, car ce n'est pas chez moi une affaire de mauvaise volonté. C'est dans le fond de mon caractère et de ma façon d'écrire.
L. est arrivé avec sa femme qui est une petite mignonne fort gentille et pas sotte du tout. Ils ont commencé par s'iustaller dans un affreux rez-de-chaussée, et en moins de quinze jours ils ont eu déjà le temps de donner congé de leur logement et de renvoyer une bonne. Leur beau-frère leur est arrivé hier; nous avons fait un tour à cheval ensemble tout à l'heure. C'est ce qu'on appelle un homme-cheval, un centaure, un dompteur ; il est même érudit en ces matières. Je devais dîner avec eux ce soir, mais j'avais promis auparavant à des professeurs ; après diuer j'irai passer un moment chez eux. Comme ils ont encore à dîner, outre le beau-frère, le capitaine et le sous-lieutenant de L., c'est déjà une grosse affaire pour cette pauvre petite maîtresse de maison qui donne son premier dîner et qui a renvoyé hier sa bonne.
Il y a une dizaine de jours, nous nous promenions à cheval, mon commandant et moi, il faisait fort beau, et nous regardions à l'horizon les collines qui nous séparent du Sancerrois et de la Sologne. Mon commandant m'a proposé d'aller un jour à Sancerre avec lui, à cheval, en nous promenant; cela fait plus de douze lieues. Puis, comme je consentais et que le temps était décidément fort beau, nous avons d'cidé d'y aller le lendemain même, ce que nous avons fait. Nous sommes partis vers huit heures du matin; vers midi nous étions à Henrichemont, où nous avons déjeuné et nous escaladions avant six heures la montagne de Sancerre, car
cette ville est perchée de la façon la plus pittoresque sur une sorte de piton qui domine la Loire de plus de 150 mètres.
Le lendemain matin nous sommes montés à ^la Touc de Sancerre, perchée au point le plus haut de la ville^ reste gigantesque d'un château qui devait être immense. On voit de là la vallée dç la Loire à une grande distance^ les collines lointaines du département de la Nièvre et même de l'Yonne. Ce jour là, qui était mercredi, nous avons déjeûné aux Aix d'Angillon et dîné à Bourges, ayant fait nos 102 kilomètres en deux jours. Nos chevaux ne s'en portaient d'ailleurs pas plus mal, et nous non plus.
Mon commandant va passer ses vacances de Pâques à Paris, et poussera même jusqu'à Metz; il y sera peutêtre dans quatre jours. Il m'a demandé si j'avais des commissions pour vous et a pris votre adresse; j'ai bien envie de lui donner un petit paquet à porter, rien que pour être assuré qu'il ira vous voir, car il est d'un caractère à ne pas s'y décider peut-être au dernier moment. Si vous le voyez, faites lui bon accueil ainsi qu'à son fils, un des camarades de Journet. Le commandant Tézénas est un excellent homme qui me laisse bien tranquille; de plus, il a le caractère le plus honorable; enfin, il est, à ce que je crois, aussi bon républicain que vous et moi.
Je ne viens pas à Metz en ce moment-ci; je pense que je ferai en même temps ce voyage et celui de Paris. J'ai aussi bonne envie de vous voir que vous de me voir^ cela me fera du bien et du plaisir. Voulez-vous venir à Bourges au lieu d'aller à Paris? Je ne vous répopds pas que cela sera bien gai, mais au moins nous serons ensemble. Le véritable obstacle à cette combinaison est
que je suis exposé h rester bien peu de temps à Bourges.
Un ancien sergent de ma compagnie est passé à Bourges aujourd'hui ; il est voyageur de commerce ; il a déjeuné avec moi à la pension, et j'ai accepté son dlaer à ta table d'hdte de l'hàtel. Après quoi, j'ai causé avec lui et un voyageur en droguerie qui a du gùût pour les questions sociales. Je fais causer les gens plulât quo je ne cause oioi-méuie. Ce voyageur vient de Fourchambauh ou les grèves prenuent de la consistance. On y envoie quantité de troupes.
Adieu mes bons chéris, je vous embrasse de tout mon
Votre fils affectionné.
Boargea, 16 avril 70.
A sa sœur,
Ma chère B., si je ne me dépêche pas d'écrire, je suis sûr qu'on va encore se plaindre de moi, fort justement,du reste. Depuis dimanche que j'ai fini mon travail, je suis comme qui dirait en ripaille; je vais jOuer au whist le soir chez le docteur Gillebcrt, ou bien je fais jouer chez moi; c'est ce qui m'est arrivé quatre jours sur six, de sorte que je ne fais presque rien. Hier soir, après avoir dhié en ville, je suis allé passer un moment chez L. Sa femme nous a joué deux morceaux ave; assez de sentiment et nous a chanté a Comme à. vingt ans » avec un petit filet de vinaij;re. Décidément elle a du naturel et parait être une bonne petite femme.
Ce Iravail que je faisais pesait sur moi comme un caujhemar; je me reprochais tout le temps que j'employais à autre chose et j'avais grand tort, car il faut
que les idées soient couvées connue les œufs avaut d'éclore, et tout eu couvant, je pouvais parfaitement m'occuper..A la fin des fios, toute, ma prose est venue d'un bloc, et je n'ai eu que le temps de l'écrire, les pensées et les idées m'arrivaut en abondance, tandis qu'avant ce moment je n'aurais pu faire que des phrases vides. Ce ' moment où l'on a des idées et où on les met sur le papier est à peu près le seul plaisir que procure la fabrication, la production d'une œuvre littéraire ; une fois la chose finie, on éprouve desdoutes sur ce qu'on a fait, on craint de n'êlre pas compris, de ne pas s'être compris soimême, de déplaire au lecteur, etc. Même en ce mo-' menl-ci, je n'en suis pas encore à ces craintes ; ce que je redoute, c'est de n'être pas imprimé. Le Temps ne m'écrit pas et ne publie que des machines politiques, mais je ne puis me plaindre d'un retard, car il est évidemment de l'intérêt du journal de publier chaque chose en son temps, an moment où elle peut appeler et intéresser l'attention du public.
Je pense à tes études d'histoire. Considère que toutes les grandes choses de l'histoire semblaientse faire autrefois par le moyen des rois et des grands hommes, où tout au moins que les rois et les grands hommes en avaient la gloire et le profit. Aujourd'hui il y a une tendance l>ien nette à Faire participer la masse populaire ou au moins l'ensemble des citoyens, à toutes les décisions qui intéressent la société, et surtout à faire servir ces décisions k l'intérêt du peuple.
Il en résulte que la face de l'histoire qui nous intéresse le plus et qui correspond le mieux aux tendances actuelbs est celte qui concerne le râle du peuple dans la société, r61e qui a toujours été fort important, mais qui est dissimulé par les historiens.
Lorsque les puissants jouaient le premier rôle dans la vie des nations, il était naturel que l'histoire se conformât aux faits en mettant leur vie et leurs actes en lumière. Elle racontait leurs prouesses, leurs grands sentiments, leurs belles paroles et proposait ainsi des exemples aux hommes qu'elle instruisait. En bourrant un livre de récits comme la clémence du roi Robert, l'audace de Condé, l'insolence de Louis XIV avec son parlement, l'histoire proposait aux petits princes qui la lisaient de devenir de bons rois bien despotes et bien personnels ; elle enseignait aux petits nobles le courage et l'audace, aux petits vilains comme nous, l'obéissance et l'admiration envers les rois insolents et les courageux seigneurs. Maintenant la puissance se déplace, Thistoire s'écrit autrement. Lis Augustin Thierry ; il y a dans je ne sais quel volume une histoire de « Jacques Bonhomme )) qui m'a fait pleurer quand je l'ai lue. Ailleurs il raconte l'émancipation des Communes, ailleurs, les généreux efforts des premiers Etats-Généraux pour la liberté, l'émancipation, le droit de la nation. Voilà l'histoire qu'il nous faut apprendre à nos enfants, et non pas l'histoire des grands généraux et des grands despotes. Les enfants que noas élèverons n'ont pas besoin de savoir comment on fait de bons princes ou des sujets fidèles, mais quelles sont les vertus des bons citoyens et quelle est la puissauce de toutes les forces individuelles, de tous les hommes obscurs dont la réunion constitue le peuple, et dont la volonté l'a si souvent emporté sur celle du roi et des grands.
L'histoire telle que je la conçois n'a pas seulement le mérite d'être plus actuelle et plus bienfaisante que celle qu'on enseigne, elle est surtout plus vraie.
Il est vrai que les tendances collectives d'un peuple,
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d'un? époque, d'un groupe d'hommes quelconque se personnalisent souveul en un iudividu, et semanifestenl par des guerres ou des révolutions qui oui parfois l'apparence d'actes individuels, résultant de la volonté d'un individu, roi, général ou aventurier; mais ce n'est qu'une apparence : l'individu qui s'est trouvé là à point pour personnaliser, pour résumer la volonté collective d'un peuple, n'est pas puissant par lui-même, ni par sa force intellectuelle, ni 'par la force matérielle dont il dispose; il n'est puissuut que pur les milliers, les millions de volontés qui concourent à favoriser ses entreprises. La preuve, c'est que l'homme le plus puissant, l'autorité la mieux assise tombent sans cause apparente dès qu'ils s'avisent de contrecarrer la volonté collective dont ils devraient être l'expression elles agents.
L'histoire de Napoléon I" est un exemple remarquable de celle régie générale : il s'est trouvé tout puissant pour arrêter l'anarchie du Directoire et réorganiser la France; mais lorsqu'il a projeté d'annexer toute l'Europe à la France et de remplacer la démocratie par une dictature indéfinie, il est tombé comme un fruit pourri. Adieu, je t'embrasse. Amuse-loi bien au bal. L. R.
Bourges, S mai iS70.
Mes chers parents, Votre letlre s'est croisée avec ce petit mot que je vous envoyais; elle était un peu courte, voire lettre, pour avoir été si longuement préparée. Cependant j'ai plus besoin de vos lettres que vousu'avez besoin des miennes, et je suis content quand elles m'arrivent, apportant un, lémoiguage palpable que je ne suis pas abandonné, et
que j*ai dans un petit coin de la terre de bons parents qui m'aiment bien. Il n'y a pas grand'chose de nouveau dans mon existence; quelques Moirées, quelques promenades à cheval. Demain je dîne à Mehun-sur-Yèvre, chiez les Pillivuyt dont je vous ai déjà parlé; ils sont porcelainiers et protestants. Les de Neuflize y seront; ils passent quelque temps à leur campagne de Brinay à ce moment-ci de Tannée. Il y aura aussi des porcelainiers de Vierzon, les Pépin.
Mère doit se rappeler Vierzon, où nous avons quitté le Grand Central lorsque nous allions à La Flèche en venant de Nîmes. C'était une triste localité dont j'ai encore l'image dans la mémoire, comme d'un endroit délabré, avec dés maisons blanchâtres et des travaux de chemin de fer. Cela ne ressemble guère à la réalité. Vierzon est maintenant une ville dont la population augmente chaque jour et a doublé depuis vingt ans. J'y suis allé samedi avec deux de mes camarades, un capitaine d'artillerie de marine qui connaissait l'un de nous, lui avait télégraphié de venir danser chez ses parents avec les compagnons qu'il pourrait recruter. Nous sommes ainsi arrivés chez ces inconnus qui ont été fort aimables, nous ont fait dîner, danser et souper, jusqu'à.ce qu'enfin le train nous a emmenés à huit heures du matin, après quoi j'ai dormi pendant vingt quatre heures.
Nous avons d'abord dîné chez les parents de N. avec son oncle, chez qui nous devions danser, ses deux sœurs et ses deux nièces : les sœurs sont venues et ont chacune une fille. Après dîner, les dames sont allées en grande hâte s'habiller et finir de se coiffer, pendant que le père et l'oncle allaient à une réunion plébiscitaire fomenter des votes oui et organiser un comité. Ce sont des gens riches et zélés; l'un d'eux adonné 2.000 francs
110 HÉHOIKES DE LOUIS BOSSEL
pour le plébiscite. Il faut être enragé. — Daus ce pays d'usines les opinions sont très accenluées. C'est là que fleurissent Gambou avec sa vache, Félix Pyat et autres du même acabit; il eu résulte que beaucoup d'honnêtes gens sont forcenés conservateurs. Ce nom de conserva- ^ leurs y est d>itteurs fort juste, car ils ont de belles grosses fortunes à se conserver, et d'autant plus chères qu'il les ont gagnées eux-mêmes.
Vers neuf heures ei demie nous sammes allés au bal. Les deux sœurs, qui sont jeunes, quoique veuves, étaient I 3S en danseuses, avec assez de goût, mais comme
I [les dansaient, elles n'ont presque pas quitté leurs
banquettes; peut-être n'osa ient-eltes pas faire concur- rence a leurs propres filles. Celles-ci sont de gentilles personnes. Ce bal a été très amusant. Vers une heure du matin, on a soupe; les gens raisonnables dans la salle à manger avec tout le confortable possible, et la jeunesse dans un couloir assex large où on avait dressé de longues tables et où on s'est fort amusé, quoiqu'un peu serrés. J'avais en face de moi la plus petite cousine dont je m'étais emparé, et en face une jeune fille qui ne m'avait pas beaucoup plu au premier abord et qui a fini par me paraître fort aimable. C'est une grande fille blonde, bien faite et qu'on me disait très jolie. Je lui trouve seulement beaucoup de naturel et de grâce, mais les yeux un I>eu petits.
Ma voisine ne mangeait pas du tout; cela n'était pas gai, si bien que j'ai fini par la faire manger de force, en lui mettant dans son assiette de tout ce qu'on servait. Les gens de Bourges auraient cru leurs tilles damnées pour les laisser souper loin de l'œil maternel avec d'honnêtes jeunes gens. A Vierzon on a le sens plus droit, on s'amuse mieux et on ne fait pas plus de mal.
Un peu plus tard que nous était arrivé au bal un beau grave monsieur, cheveux blancs et moustaches noires, avec ses deux filles, douées de l'embonpoint le plus irréconciliable, deux tours, deux citadelles entourées de bastions et de demi-lunes. Le beau mousieur est le chef du parti démoc.-soc. à Vierzon ; candidat socialiste aux dernières élections, ils donnera aux ouvriers, quand il sera député, le paradis sur terre.
Je trouvais assez plaisant de le voir dans la maison de ses adversaires, qui doiveut le regarder un peu en chiens de faïence. J'ai fait valser une des deux tours. J'espère que cela me sera compté lorsque le parti démocrate-socialisle arrivera au pouvoir. L'uue des sœurs est mariée el l'ailtre, fille! c'est celle-ci que j'ai fait danser. Il paraitque c'est une personne très intelligente, très instruite.
Je fais tous mes compliments à (on amie et je suis enchanté qu'elle ait i^n si séduisant mari. C'est une jeune fille très aimable et très accomplie, à laquelle on souhaite tout le bonheur possible, pourvu qu'on ne soit pas chargé personneltemeïtl soi-même de réaliser ce bonheur.
Adieu mes chéris, répondeï-moi vile. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Bourges, le \.i juillet 1870.
Mon chéri père.
Si tu veux me reudre service <, va voir demain matin
le général de Chabaud-Lalour, explique-lui tout le désir
que j'ai de faire campagne et demande-lui de m'aider à
être placé dans une armée active, et, autant que possible,
t pas devoir accéder â la
auprès d'un chef enlreprenant et qui aime le méUer.
Il y a beaucoup de pères à qui on n'oserait pas deauder de faire une pareille démarche, mais je sais que )us m'airuez assez, mes bons chéris, pour m'aider àne is manquer une occasion d'apprendre et de faire mon étier.
Adieu mes bons amis, je vous embrasse de tout mon Eur.
Votre lils allectionné.
P. S. Réponds-moi au plus vite, et même par le télé-. raphe si c'est utile.
1" août 1810 I, Bourges.
Mes chéri parents.
Je 'passerai la journée de mercredi à Paris; je suis avoyé à la place de Metz pour y êlre employé. Je vous embrasse. •
Voire bien affectionné fils.
1. La guerre contre ta Prusse venait d'éclater et mon frère, 9 rcceviint pas assez vite à sou gré l'ordre de rejoindre arniâeactive, avait peiiso très sérieusameut à donner ija dûission et à échanger son grade de capitaine contre la potion d'engagé volontaire. Le colonel du génie Tézénas releîra ce fait dans sa déposition devant le conseil de guerre. ■ Je ne veux pas, disait mon frâre, bâiir des caserneH penmt que l'on se bat. La nomination arriva enlln et mit un ■nue à ces velléités trop fougueuses.