METZ
Arrivée à Metz, le jeune blessé, bruits de défaites. — La Défense Nationale. — Mémoire sur la situation militaire à Metz: Situation presque désespérée. — Bataille du 18 août. — Bravoure de la garde, de la cavalerie ; les cuirassiers le 16 août, le deuxième bussards, les chasseurs d'Afrique. — Moyens de vaincre : organisation et technique. — Armée réorganisée. — Robinson dans son île. — Batailles d'août 1810. — Bazaine, sa politique, insuffisance de ses talents militaires, complaisances des Prussiens. — L'alimentation, bruit de bombardement, discordes civiles. — Bataille promise, Boyer, faux bruits. — Changarnier négocie la capitulation. — Canons rendus, armes brisées, responsabilités. — Evasion du capitaine Rossel. — Entrée lente des Prussiens ; belles troupes sans armes. — Leà vainqueurs.
Metz, 6 août 1870, minuit.
Ma chère Bella,
...Aussitôt arrivé à Metz, j'ai été chargé de la construction d'une ligne d'ouvrages de campagne en avant du Sablon et de Montigny, entre la ferme de la Horgne et la Moselle.
Mon cheval est arrivé sans encombre deux jours après
moi ; je l'ai monté ce matin et je l'ai un peu habitué au chemin de fer, ce qui me sera nécessaire, car tout mon chantier est le long de la ligne. Mon chef est très aimable, il s'appelle le commandant Gacon ; mon grand chef est le colonel Petit. J'ai encore vu peu de monde, mais j'ai été vu, car je loge juste en face de cette petite curieuse de G***, rue du Faisan, n^'S, au deuxième, logement commode et joli.
Nous sommes ici aussi éloignés de la guerre qu'à Paris même; ce soir j'ai offert de la bière et un brancard à uu gentil petit soldat, blessé hier soir à Forbach d'une balle morte qui l'a frappé au pied. Ce pauvre garçon (qui est d'ailleurs en fort bonne santé, sauf son pied), arrivait de Troyes avec 500 hommes de la réserve, par le chemin de fer, et allait rejoindre son régiment, le V de ligne.
On les arrête une nuit à Forbach pour les faire reposer, et le retard des distributions de vivres les empêche de partir le matin. Au moment où ils vont prendre le train, à trois heures et demie, pour continuer leur roule, les Prussiens marchent sur nos positions ; on les garde et on les met en seconde ligne derrière des chasseurs. C'est ainsi qu'il a été blessé avant d'avoir rattrapé son régiment.
Mon service me plaît beaucoup ; il faut le faire à cheval à cause de la distance ; une fois là-bas, je descends et je me promène, puis je vais à cheval d'un ouvrage à l'autre, je reconnais les fermes et les abris du voisinage ; je suis levé tôt et couché tard, je vois de nouveaux visages et je retrouve d'anciens camarades.
Mon service ne me plaît pas seulement par l'action qu'il exige, mais parce que je fais des choses intéressantes et neuves. L'armée a quitté Metz. La garde en
sortait au moment où j'arrivais, le 4 au matin ; elle se portait sur Boulay. Elle a rétrogradé ce matin, et s'est portée de nouveau en avant^ce soir. ,
La place Royale, devant la caserne du génie, est pleine de voitures de paysans, requises pour le service de l'armée. Ces voitures roulent tout le jour.
Depuis ta soirée du 4, oji purle du malheur de la Division Douay. Dès le commencement on disait que la compagnie du génie avait ^té écharpée et qu'un lieutenant, sorti ces jours-ci de l'Ecole, avait été tué ; ce n'est pas quelqu'un de notre connaissance; ce bruit d'ailleurs n'est pas encore vérifié, on sait seulement que cetle compagnie a en effet beaucoup souffert.
Les bruits qui coureut la ville, sans qu'on sache leur provenance, ne soot pas des rumeurs vagues, mais des bruits consistants et concordants; ainsi la bataille n'a été finie qu'à trois heures le 4, et dans la soirée on eu parlait déjà. Wissembourg a été pillé par les Prussiens. .
Les derniers bruits valent mieux. Aujourd'hui le général Prossart, attaqué dès le matin, a été incertain du succès toute la matinée ; à quatre heures du soir Bazaine partait pour le renforcer lorsque la victoire s'est décidée sans lui.
Hier, Mac-Mahon a, dit-on, vengé le désastre de la division Douay sur les troupes ennemies qui l'avaient battue.
Mais je m'aperçois que je ne vous parle que de choses que les journaux vous apprendront en même temps que ma lettre. '
Adieu mes bous amis, je vous embrasse.