MÉMOIRE SUR LA SITUATION MILITAIRE A METZ
Le 26 septembre 1870 1.
Les opérations militaires de ces deux derniers mois ont conduit la France à une situation que plusieurs considèrent comme désespérée. La place de Metz, en particulier, dont l'évacuation serait la perte de la Lorraine, voit sa résistance limitée à un temps très court par le défaut de vivres ; l'armée enfermée dans le camp retranché de Metz semble avoir, provisoirement du moins, renpucé à l'action; elle partagera le sort de la place et de la ville, dont elle précipitera la chute, sans avoir contribué par des efforts énergiques et incessants à rendre cette conquête plus coûteuse à l'ennemi.
En dehors du camp retranché de Metz, la situation n'est pas plus rassurante : les places frontières sont
1. Ce mémoire a été présenté à toutes les personnes qui s'intéressaient alors à la défense de Metz; il avait été rédigé en principe pour être remis au maréchal Bazaine.
bloquées ou prises ; aucune armée ne tient plus la campagne; douze départements au moins sont envahis; enfin l'ennemi est devant la capitale, dont la prise peut décider du sort de rÈmpire.
Les raisons ne manquent donc pas pour considérer la situation comme alarmante; mais il importe d'autant plus de ne pas abandonner la partie.
Les chances de succès sont faibles ; mais il en existe que l'on ne doit pas négliger. Nous allons les examiner principalement au point de vue de la place de Metz et de l'armée enfermée dans le camp retranché.
Deux motifs nous obligent à adopter ce point de vue restreint: d'abord Tiin possibilité où nous sommes» d'influer sur les .événements qui se passent à l'extérieur, ensuite cette considération c^apitale que l'armée du maréchal Bazaine est la dernière armée régulière de la France, et que la perte de celte armée et de ses cadres met la France pour de longues années au-dessous des états de troisième ordre comme puissance militaire.
On peut espérer vaincre les Prussiens parce que leurs' troupes ne sont pas très bonnes, ni très aguerries, comme tout le monde le sait et surtout parce que leurs généraux sont, tout considéré, des généraux assez ordinaires, capables de fautes graves contre la science militaire, comme je vais le prouver par deux exemples saillants. Le premier de ces exemples, emprunté à la bataille du 18 août, prouve que les généraux prussiens peuvent être battus par la tactique. Leur but était de rompre notre aile droite pour s'opposer au dessein qu'ils devaient attribuer à l'armée de s'éloigner^ de Metz parla route de Briey. Pour atteindre ce but, ils ont marché de leur droite vers hur gauche pendant toute la journée, à moins de 2.500 mètres de notre ligne de bataille, par le
chemin d'Ars, Gravelolte, Vernéville et Sainte-Marieaux- Chênes. Les tirailleurs de la droite du 3^ corps occupant le bois des Géniveaux ont assisté à cette marche depuis midi; le 4^ et le 6' corps l'ont vue ouvertement toute la soirée jusqu'au moment où ils ont été accablés. Le mouvement des Prussiens a brillamment réussf, mais on peut ^ire avec certitude que de midi à quatre heures ils se sont trouvés en flagrant délit de violation des règles les plus nécessaires de la tactique et que, attaqués pendant cette marche de flanc soit à Gravelolte, soit plutôt à Vernéville ou à Habouville, ils eussent été vaincus à la honte de leur général.
Le second exemple est tiré des positions actuelles des deux armées. Les Prussiens ont formé l'entraprise invraisemblable de tenir une armée de 100.000 hommes environ enfermée dans un cercle de quatre lieues de diamètre, et cette entreprise les oblige à se retrancher dans des lignes de douze lieues de développement qu'ils renfçrcent sans cesse et qui seront toujours trop faibles, et à répartir leurs camps srur un cercle de dix-huit lieues de parcours, divisé en trois tronçons par trois bras de rivières.
Une pareille entreprise témoigne chez nos ennemis ou d'une grande confiance dans leur valeur et dans notre inertie, confiance justifiée jusqu'à ce jour par les événements, ou d'une certaine ignorance des parties élevées de l'art de la guerre, ce qui est peut-être la véritable explication de leur conduite.
D* autres considérations encore nous permettent d'espérer la victoire ; c'est qu'il y a dans l'armée bloquée beaucoup de. bons régiments, dont la tenue est régulière, les camps en bon état, le service fait avec exactitude. La garde tout entière, à laquelle on fait trop de repro-
ches, est un corps recruté avec soin, bien conservé jusqu'à ce Jour, et dont on peut attendre des services exceptionnels. Il y a dans l'armée des divisions entières du Mexique, dont les régiments sont encore remplis des traditions de cette périlleuse campagne, rompus aux marches et aux détails de la guerre et que nul accident ne pourra étonner, que nul désastre ne pourra abattre. La cavalerie s'est battue avec intrépidité lorsqu'elle a été engagée : il suffit de citer la conduite des cuirassiers de la garde le 16 août, les charges du 2^ hussards dans la même journée, et la manière dont les chasseurs d'Afrique ont couvert, dans la soirée du 18, la retraite du 6® corps. Enfin l'artillerie est, de toute l'armée, la mieux instruite et dont les cadres ont le plus de consis> tance; les reproches qui lui ont été adressés portent surtout sur l'insuffisance de son matériel, mais cela ne suffit pas à expliquer nos malheurs ; il faut les attribuer surtout aux mauvaises conditions tactiques dans lesquelles ont été engagées nos batteries. Tout considéré, l'armée réunie aujourd'hui dans le camp retranché de Metz, malgré le défaut d'instruction des réserves, malgré l'affaiblissement des chevaux, malgré la légère infériorité du matériel d'artillerie, est un des plus beaux instruments de puissance militaire qu'un pays puisse posséder. Suffisamment nombreuse encore pour la nature du pays où elle opère et l'étendue des champs de bataille où se décidera sa fortune, elle est assurée contre l'éventualité d'un échec par l'appui du camp retranché de Metz qui lui offre, en cas de n^alheur, un lieu de refuge inattaquable.
J'ai dit qu'on peut vaincre les Prussiens.
Voici maintenant les moyens de les vaincre.
Le premier moyen et le plus nécessaire est la réorga'
nisation du commandement et des états-majors, dont l'insuffisance est surabondamment prouvée. En recherchant les causes de nos malheurs, en interrogeant les témoins de nos désastres, on trouve partout et toujours cette réponse : « Il n'y avait pas d'ordres. »
Pourquoi, le matin du 15 août, Metz était-il sans garnison, les portes ouvertes, les ouvrages avancés vides, Montigny et les Sablons insultés par les uhlans?((Il n'y avait pas d'ordres. » — Pourquoi l'armée, après avoir traversé la ville du 13 au 15 août avec le désordre et les désastreuses lenteurs dont tout le monde a été témoin, était-elle répandue le 16, à dix heures du matin, sur une ligne décousue, de dix-huit kilomètres de longueur, de Bruville au fort Moselle? « C'est que les ordres de marche avaient été mal donnés,' trop peu explicites et trop peu étudiés par les états-majors des divisions. ))
Pourquoi, le 16, la position décisive de la batterie de Vionville u'a-l-elle pas été enlevée, à la faveur des bois, par l'infanterie de la division Tixier? « Il n'y avait pas d'ordres, » et les bataillons qui avaient, pour ainsi dire, touché avec la main le but décisif ont dû l'abandonner avant que le commandement eût pris un parti ou fait connaître ses intentions.
Pourquoi, le 18, nos troupes ont-elles contemplé, comme une parade, sans l'inquiéter ou le comprendre, le téméraire mouvement de flanc des Prussiens?
Pourquoi, le même jour, la garde est-elle arrivée trop tard aux secours de l'aile droite compromise?
Pourquoi, n'ayant pu prendre part àTactiou, n'a-t-elle pas gardé le champ de bataille ?
Pourquoi les corps entamés (le 6® et la droite du 4°) sont- ils restés si longtemps dans une position débordée
DE LOUIS HOSSEL
issible à tenir, que leur retraite
est la même : « Il n'y avait pas
ème motif que le 1" septembre, s qui tenaieut les villages enleont été écharpés, faute d'être eriips.
l'armée veut une fois faire des rieuses, il faut à tout prix, et ire, qu'il brise cet éternel obstaordres : géoéraux saus énergie s.
demenis de corps d'armée soient commandant de corps d'armée main pour n'avoir pas des vel- L que, dans une armée de moins Blte trop grande indépendance : chef de l'armée et peut ruiner
lui soient remplacés, et qu'une fiée par une situation sans prémandement des divisions et des SB ou pour une autre, l'armée I généraux. Il faut donc que le l prenne des mesures pour mets des hommes dont le talent ou ne puissent Être contestés.
d' étal-major, à l'Exception de faut qu'ils rentrent dans les ni la place à des officiers moins s à coup sfir moins décriés et 10 s défaites.
Les armes spéciales ont reçu, dit-on, une direction insuffisante : il est incontestable qu'elles contiennent beaucoup d'officiers émineuts dont on n'a pas jusqu'à présent tiré parti. Il suffit de citer, dans l'artillerie, le commandant M. , inventeur de la meilleure fu-
sée percutante connue ; le commandant T. . , qui
a fait toutes les expériences de balistique de ces dernières années; le commandants. ,^ qui a la plifs grande part dans l'invention des mitrailleuses; il est grandement temps d'enlever de tels officiers aux fonctions insignifiantes qu'ils exercent pour les mettre à même d'apporter à poire artillerie les modifications urgentes qui peuvent diminuer son infériorité.
Dans le génie, le commandant V. est le plus
éminent théoricien de la fortification de notre époque, et ses écrits ont arraché le suffrage jaloux du Comité des inspecteurs généraux de l'arme. Le lieutenant colonel Goulier connaît dans tous les détails la topographie de la contrée et l'organisation du service topographique, si défectueux dans nos dernières opérations.
Ces officiers, présents à Metz, ne sont employés ni à la Place, ni à l'armée. Des anomalies semblables se remarqueraient dans le corps d'Etat-major.
La seconde mesure à prendre pour permettre à l'armée de se mouvoir avec succès, est le rétablissement de la discipline, qui a dépéri depuis de longues années par des causes gu'il est inutile d'énumérer,et qui a diminué encore pendant cette campagne, par suite de l'insouciance des officiers les plus élevés en grade, de l'intrusion dans les bataillons de raniiée des soldats dits de la réserve qui n'avaient pas encore contracté l'habitude de la discipline, et enfin du relâchement qui a été la suite nécessaire d'abord de nos défaites, aujourd'hui de notre oisiveté.
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Les moyens à employer sont premièrement la simplification etraccélération des rouages de la justice militaire; des exemples sévères et rapides qui seront d'autant plus efficaces qu'ils atteindront des coupables plus haut placés; une police attentive des camps et de la ville, frappant som mairement de pei nés rigoureuses les désordres de toute nature et les attentats à la propriété publique et privée.
Il faut de plus que toute l'armée soit occupée chaque jour et toute la journée. Lorsqu'une division n'aura pas à marcher, manœuvrer ou combattre, elle devra être employée aux travaux des voies de communication ou du camp retranché, avec des jours de repos convenablement espacés et consacrés aux soins domestiques, de propreté, etc. Ce moyen €st le plus efficace pour rétablir la discipline. Il faut aussi que les règlements soient strictement observés.
Une fois le commandement transformé et les premières mesures prises pour rétablir la discipline, on peut espérer niellrc l'armée en mouvement, mais comme il faut plus d'un jour pour prendre les mesures nécessaires à l'accomplissement des opérations élenduesy on devra corn' mencer par des petites opérations dq genre des reconnaissances offensives et des coups de main. Par là, on élargira le rayon d'action de l'armée ; on pourra acquérir sans pertes notables une connaissance complète des positions et des forces de l'ennemi et des moyens de l'aborder; on rendra de la solidité aux troupes et on les habituera à leurs nouveaux chefs. On pourra avoir labonne fortune de ruiner quelques établissements importants de l'ennemi. Enfin on profilera de ces opérations pour poser des batteries retranchées sur quelques points qu'on a négligés jusqu'à ce jour et qui sont aussi utiles à l'attaque qu'à la défense.
Tels sont les contreforts du plateau des Carrières, qui battent le débouché des vallées de Moulins et de Uozé rieulles; la pointe ouest du Saint-Quenlin, l'angle sudouest du plateau de la Haute-Bévoie, au-dessus du chemin de fer; l'importante position de Mercy-le-Haut, la Belle-Croix, le bois en avant de Mey et la position d'artillerie qui le commande.
Les petites opérations dont j'ai parlé doivent être faites avant le lever du soleil par de l'infanterie peu nombreuse, mais bien éclairée ; selon leur issue ou leur importance, elles doivent être terminées au lever du soleil ou dans la matinée, sous la protection d'un peu de cavalerie légère et d'artillerie. La préoccupation principale des commandants de ces opérations sera de ne pas exposer leurs troupes au feu de l'artillerie ennemie; de semblables colonnes doivent être accompagnées de canonniers et de sapeurs armés de masses, d'artifices et d'outils pour détruire ou détériorer les travaux et les canons de l'ennemi dont on serait maître quelques ins* lants. Ces surprises de nuit sont permises à cause de l'étendue démesurée des lignes de l'ennemi qui sera obligé à de très grandes fatigues pour s'en préserver.
Les travaux de fortification à exécuter à la faveur de ces opérations doivent être faits, comme l'ennemi nous en donne l'exemple, à grand renfort de travailleurs. Le type de ce genre d'entreprises est l'ouverture de la tranchée devant une place assiégée ; les travailleurs en armes, protégés par leur tranchée, peuvent continuer sans danger. C'est l'affaire de trois ou quatre jours d'élever ainsi des batteries redoutables.
Le service des grand' gardes et des postes avancés , qui se faisait avec une ignorance révoltante au début du séjour de l'armée de Metz, s'est régularisé depuis sans
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s'améliorer : oq do se garde pas d'assez loin, et on met Irop de sentinelles en présence de l'ennemi. On fatigue ainsi la Iroupe sans être à couvert d'une surprise, 11 faut que le terrain compris entre les batteries ennemies et le camp retranché soit également partagé entre les postes des deux partis, ce qui arrivera dès qu'on aura infligé quelques leçons aux sentinelles etaux petits postes de l'ennenji qui sout trop aventurés.
Alors on devra porter au dehors de nos IrancUées, jusqu'à 1800 mètres au moins, et plus loin, si l'ennemi le permet, une triple chaîne de grand'gardes, postes avancés, et sentinelles. L'absence de ces précautions est peut-être la plus éclatante preuve de la démoralisation et de Tins uf Usa nce du commandement. On tire trop et on ne se garde pas assez.
C'est ainsi qu'on doit préluder par de petites enlreprises aux opérations de grande tactique qui doivent entraîner le déblocus de Metz, la mise en nioucement <le l'armée et la défaite de l'ennemi. Ces trois résultats sont solidaires, et l'imagination s'égare lorsqu'elle veut les séparer. L'armée ne peut pas s'éloigner sans avoir remporté un avantage très marqué sur l'armée qui lui est opposée, et cet avantage a pour conséquence le déblocus de Metz et très probablement celui des places situées dans un rayon de trois ou quatre jours de marcbe.
Mais pour qu'une pareille pensée cesse d'être une chimère, il faudra que plusieurs jours aient été eniployé» par l'armée et la population avec une énergie virile, avec une industrie infatigable.
Toutes les voies de communication de l'intérieur de la ville et du camp retranché devront avoir été reconnues et complétées de manière que l'armée puisse rapidement, sans erreur et sans bruit, se porter d'un bord à l'autre*
de la Seille ou de la Moselle, afin de se présenter inopinément et en masse au point où elle aura résolu d'agir.
Des ambulances nouvelles sur des emplacements nouveaux auront été préparées, personnel et matériel. On peut en mettre à Longeville, Plappeville, Tignomont, au Ban-Saint-Martin, à Devant-les-Ponts, Woippy, Saint- Julien, Vallières, Pl^ntières, Queuleu, au Sablon et à Mentigny. On se rappelle aussi que le soin des blessés n'est qu'une considération de second ordre, à côté des immenses intérêts d'humanité qui incombent aujourd'hui à l'armée et à la ville.
Toute la fonte disponible dans Metz sera transformée en projectiles ; nos projectiles doivent pour cela être simplifiés : c'est là une question de détail ; il y a dans l'armée plus d'un officier d'artillerie capable de la résoudre et d'improviser, avec peu d'expériences, les tables de tir des projectiles nouveaux. Les mêmes officiers appliqueront leurs connaissances à tracer des fusées de projectiles d'une construction rapide et même, au besoin, des fusées en bois. La population fournira, sous la direction de l'artillerie, le personnel nécessaire à ces fabrications.
Les ateliers actuels de fabrication de cartouches seront dédoublés ou détriplés, des ateliers nouveaux seront créés. La lenteur désolante qui caractérise aujourd'hui cette fabrication tient au vice du commandement actuel et aura disparuavec lui.
\J Organisation militaire de la population devra être modifiée par des mesures d'incorporation telles que l'état de siège les comporte, ayant pour effet de faire entrer dans les dépôts des corps toute la garde mobile qui n'est pas encore instruite et tous les réfugiés des départements voisins qui sont en âge de faire un service actif; par les
mêmes mesures» on étendrait les cadres de la garde nationale qu'on rendrait plus utile, en lui donnant les rations militaires et en constituant des compagnies mobiles, pourvues d'effets de campement, et destinées à rendre des services dans toute l'étendue du camp retranché.
L^ organisation de l* armée n'est pas non plus appropriée au rôle qu'elle doit jouer. Conçue pour des opérations gigantesques étendues sur un vaste échiquier, la répartition en corps d'armée est absolument défavorable à l'unité d'action dans une armée peu nombreuse et opérant sur un échiquier essentiellement restreint. Mais si, d'une part, les états- majors des corps d'armée et tout ce qui leur est propre doivent rapidement disparaître, il importe également, d'autre part, de réduire le nombre des divisions pour simplifier le mécanisme du commandement.
D'après les effectifs actuels des régiments, on doit se réduire à sept ou' huit divisions d'infanterie, y compris la Garde formant une division. Il ne faut pas craindre de porter les divisions, à trois brigades et les brigades à trois régiments ; par contre il faut être attentif à ne pas présenter à l'ennemi des bataillons réduits à 3 ou 400 hommes; chaque bataillon doit se compléter à 700 ou 800 hom- f mes effectifs, soit 600 à 700 hommes présents, de sorte que la plupart de nos régiments, tout en conservant l'organisation à trois bataillons, doivent condenser leurs forces en deux bataillons réels.
L'emploi des bataillon^ de chasseurs à pied, dans les circonstances actuelles, est déterminé par le genre de guerre que nous font les Prussiens ; il faut les réunir sous des commandements spéciaux en trois ou quatre brigades mixtes, comprenant tous les chasseurs à pied et
ér.
presque tous les chasseurs à cheval de l'armée et chargées des grandes reconnaissances ainsi que de toutes les opérations un peu divergentes.
La cavalerie f qui n'a guère été envisagée jusqu'à ce jour qu'au point de vue de l'alimentation, pourrait rendre de grands services en toute circonstance. L'emploi que les Prussiens ont fait de leurs uhlans dans la guerre actuelle peut passer pour un modèle; ce serait déjà beaucoup de les imiter; mais notre cavalerie peut faire mieux encore.
Formés en brigades mixtes de huit ou dix escadrons et de deux ou trois bataillons, nos chasseurs doivent assurer la sécurité de l'armée, répandre l'inquiétude sur toute l'étendue des cantonnements ennemis et nous préserver de ces honteuses surprises qui font presque toute l'histoire de la guerre actuelle.
La grosse cavalerie, divisée en brigades, ne peut rendre que des services insignifiants. Groupée en une forte division avec un ou deux régiments de lanciers pour les services accessoires, elle doit jouer un rôle décisif. Le plateau de Moscou, la plaine à droite de la route d'Augny, l'arête de terrain qui s'étend de Grimout à Sainte- Barbe sont des espaces de terrain éminemment propres au jeu de la grosse cavalerie. Tous les régi-ments de cette arme doivent marcher avec la Garde, groupés en une division qui comprenne aussi les cuirassiers de la Garde et les carabiniers.
Les lanciers doivent être ménagés à cause de leur nombre et des services variés qu'ils peuvent rendre. Les dragons peuvent être les premiers sacrifiés aux nécessités qui nous accablent ; à mesure qu'ils seront démontés, on doit en former, par régiment, des compagnies de 120 hommes et 4 officiers; ces compagnies, groupées
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en bataillon, seront bientôt une bonne infanterie légère.
L'effectif des batteries d'artillerie doit, à tout prix,
être complété aux dépens des autres armes ; il faut y
verser des soldats déjà instruits de l'infanterie ou du
' train, et y mettre à la suite les cadres de l'artillerie de la garde mobile. L'affaiblissement des chevaux nous interdit l'espoir d'avoir une artillerie très manœuvrière, mais on pourra cependant la présenter à l'ennemi avec
^ succès si on ne la dissémine pas et si on choisit des terrains où l'ennemi perde l'avantage de sa portée plus considérable. 11 faudrait que chaque batterie de quatre fi\t de huit pièces. Il faut surtout que sur le champ de bataille, l'artillerie entière soit soustraite à l'actioii des généraux de division et obéisse au général en chef par l'organe du commandant de l'artillerie de l'armée.
Le seul examen de l'organisation de l'artillerie, des calibres, des approvisionnements, pourrait faire l'objet d'un mémoire étendu. Les vues erronées qui ont prévalu depuis des années dans l'organisation de cette arme viennent d'être chèrement expiées : Quelques jours ne suffiront pas pour remédier à tout, mais on aura beaucoup fait lorsqu'on aura complété les effectifs et requis pour l'attelage tous les chevaux de l'armée et ceux du camionnage. Un seul mot encore sur l'artillerie : il est possible de conduire sur le champ de bataille des pièces du calibre 24 ; mais il faut avoir pour cela la ferme résolution d'écarter toutes les objections et toutes les résistances. Un équipage de vingt pièces de 24, approvisionnées à 150 coups par pièce, exigerait cinq batteries servant chacune quatre pièces et attelant 22 voitures, dont deux voitures de bois de plates-formes. Cet équipage marcherait avec la garde.
Ces longs préliminaires ne doivent occuper que peu
de jours, car la durée de noire résistance est limitée.
Quatre ou cinq jours tout au moins seraient le temps strictement nécessaire, au bout duquel il faut que l'armée entreprenne les grandes opérations tactiques qui peuvent différer ou empêcher la ruine du pays.
Il y a autour de Metz, dans Ja zone d'action tactique des forts, cinq champs de bataille bien distincts : deux sur la rive gauche et trois sur la rive droite, dont un entre Seille et Moselle.
L'un ou l'autre de ces champs de bataille peut-être choisi pour théâtre d'une action décisive, mais le choix dépend de considérations étrangères à ce travail. Les uns et les autres sont assez étendus pour qu'on puisse y mettre en action une armée de soixante à 100.000 hommes, assez étroits pour qu'une telle armée puisse y lutter sans désavantage contre des forces supérieures. Il n'est pas inutile de remarquer, à ce propos, que l'entreprise du blocus de l'armée française dans le camp retranché de Metz, quoique couronnée de succès jusqu'à ce jour est en elle-même une entreprise vicieuse : elle force en effet les Prussiens à accepter la bataille dans les positions qu'ils ont retranchées à deux lieues de la ville, sur des champs de bataille favorables aux Française cause de l'appui inébranlable que leur prêtent. les forts. L'idée d'affamer 100.000 hommes par un blocus régulier est actuellement une idée fausse, dont l'ennemi sera puni par un désastre le jour où nous serons revenus à l'application des saines maximes de la guerre.
J'examinerai d'abord le champ de bataille de la rive droite en aval de la Moselle, entre la Moselle et le contrefort de Grimont à Sainte- Barbe. Ce terrain est presque sans relation avec les champs de bataille voisins, parce que ses deux flancs sont appuyés à la Moselle et
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au fort Saint-Julien, ce qui empêche de le tourner, et que les terrains latéraux, à gauche de k Moselle, et au sud de la route de Sainte-Barbe, sont trop bas pour que l'artillerie que Tennemi y placerait puisse intervenir. C'est ce champ de bataille qui est le plus favorable à l'armée bloquée et qui lui permet d'engager le moins de monde ; mais la victoire n'y donnerait pas des résultats décisifs.
Le champ de bataille compris entre Saint- Julien et Queuleu, et que l'on peut nommer le champ de bataille de Borny, a des défauts qui empêcheront les. deux adversaires de s'en servir efficacement. Les Prussiens trouveront que les deux forts offriront aux Français une retraite assurée, en cas de défaite. Les Français lui reprocheront de les entraîner jusqu'aux bords de la Nied sans leur garantir un résultat utile en cas de succès.
Le champ de bataille entre la Seille et la Moselle est très rétréci et soumis à la double influence des hauteurs de Vaux sur la rive droite, et, sur la rive gauche, des hauteurs de Pouilly où l'ennemi possède des batteries; c'est uu grave incouvénient, mais la roule de Metz à Augny, principale communication de ce champ de bataille, est à peu près soustraite à ces questions latérales. L'attaque du Saiot-Blaise est très favorable au succès de l'infanterie parce que la raideur des pentes empêche qu'elle soit battue par le canon ; c'est là un avantage pour nous aussi longtemps que nous n'aurons pas confiance dans notre artillerie. Enfin les troupes de l'ennemi qui viendraient de l'autre côté de la Seille seront forcées de déboucher par les ponts de Marly et de Guvry, par les gorges d'Ars et par le défilé de Corny à Fey, conditions très désavantageuses pour les Prussiens. Une victoire des Français sur ce terrain pourrait être très funeste à l'ennemi et déranger toutes ses entreprises.
Le champ de bataille des Plateaux^ situé en amont sur la rive gauche, est le plus intéressant et le plus compliqué des cinq. Semé de bois sur toute son étendue, il présente sur la gauche la ligne redoutable des hauteurs de Vaux, Jussy, Rosérieulles et Ghâtel, couronnées par Tennemi. Le centre est étranglé par les bois de Châtel et de Sauny, la droite, formée de bois et de ravins profonds, est inaccessible. C'est cependant ce champ de bataille qu'il faudrait choisir pour infliger à l'ennemi un désastre complet. La gauche en est très abordable parce que chacun des mamelons qui forment la ligne de défense de Tennemi ne tire sa puissance que des feux croisés des mamelons voisins, et ne peut se défendre lui-même à cause de la raideur des pentes qui empêche le tir. Il en résulte que la batterie de Vaux est tournée ou enlevée, les pentes de Jussy ne sont plus battues et peuvent être abordées ; à leur tour, les batteries de Rosérieulles tombent par la prise de Jussy, et le bois de Châtel est pris à dos. Il n'est donc pas impossible à l'armée française de prendre pied sur le plateau de Moscou; mais c'est là que les difficultés commencent à cause de la grande étendue de ce champ de bataille dont la clef est à Saint- Privat et à Amanvillers. Aussi l'armée française ne peut-elle se risquer sur ces plateaux que si elle est assurée du nombre insuffisant et de la faiblesse morale de l'ennemi. Le prix de la victoire pourrait être la destruction de l'armée prussienne entre l'Orne et la Moselle.
Le champ de bataille d'aval de la rive gauche entre Woippy et SèmecourI est peu intéressant, parce qu'il est dominé des deux côtés et ne peut être abordé que de front. Il ne s'y passera que des événements secondaires.
Nous avons examiné les principaux traits de la situation. Avec de l'énergie, une volonté inébranlable et quel-
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que prudence, on peut en sortir avec hoùneur. Mais ceux qui prévoient tout et qui veulent tout savoir demandent : Que fera V armée ai elle sort de Metz ?
A cela, Ton pourrait répondre : Elle fera ce qu'elle pourra ; mais il faut qu'elle sorte. J'irai plus . loin et j'examinerai les principales solutions de cette question indiscrète.
L'armée peut marcher droit sur Paris. Ce serait une faute ; selon toute probabilité^ elle serait battue en route.
Elle peut débloquer les places de la Lon^aine et de l'Alsace, se créer des ressources de toute nature, et attendre, ,en se remettant de ses souffrances, que l'ennemi repasse de ce côté.
Elle peut se jeter sur les provinces du Rhin, dégarnies de troupes, les désoler, en exprimer tout l'argent et toutes les subsistances; elle peut même essayer ce que feront la surprise, l'étonnement, la terreur sur les places fortes de ces provinces. De semblables coups de main sont souvent heureux.
Elle peut gagner les places du Nord pour s'y refaire, se rapprocher de Paris, ou faire une opération analogue par Epinalet Langres, après avoir débloqué Strasbourg.
Enfin elle peut se réfugier à grandes journées de marche jusque derrière la Loire et organiser la défensp du centre de la France, tout en menaçant les forces ennemies rassemblées sous Paris ou à Paris.
ir serait puéril de s'appesantir davantage sur des éventualités aussi éloignées. Tout le monde est convaincu de la gravité de la situation, tout le monde cherche les moyens d'en sortir; j'ai prouvé que ces moyens sont dans nos mains.
Jamais les circonstances n'ont été plus impérieuses; jamais plus pressant devoir ne s'est imposé à une armée
et à une population. Les jours, les heures de notre résistance sont comptés : il nous appartient de rendre cette résistance honorable ou honteuse, efficace ou stérile.