‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 29 sur 113 · HISTOIRE DE LA CAPITULATION DE METZ · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA CAPITULATION DE METZ

Bruxelles, 2 novembre 1870.

Metz est rendu : la plus honteuse capitulation que l'histoire militaire ait jamais enregistrée a mis aux mains des Allemands une forteresse intacte, gardée par une armée intacte, et dans cet éclatant désastre de l'honneur militaire français, aucune apparence même n'a été sauvée. De ses cent régiments, de ses cent généraux, de ses forts superbes, de son immense matériel de guerre, Bazaine n'a rien sauvé : la capitulation ne lui a laissé que ses bagages.

J'ai quitté Metz à l'heure où les Prussiens y entraient,

1. J'ai cru devoir conserver trois écrits différents sur les événements de Metz : le premier, celui-ci, traite la question militaire au point de vue général; le second relate en particulier ce qui s'est passé dans la ville assiégée; le dernier raconte plus spécialement le rôle de mon frère avant la capitulation.

GUERRE CONTRE LA PRUSSE l'tl

et convaincu que je servirais plus utilement mon pays en appelant le grand jour de la publicité sur les tristes événements dont j'ai été le témoin, qu*en allant immédiatement reprendre les armes, j*ai résolu de consacrer quelques jours à publier mes souvenirs et mes notes, à provoquer la discussion, à y répondre, à démontrer enfin que l'armé^ a été démoralisée çt perdue par ses chefs eux-mêmes, et que la place a été criminellement rendue avec ses fortifications entières, ses munitions et son matériel.

Voici un résumé succinct de l'histoire du commandement de Bazaine.

On se rappelle que lorsque l'Empereur quitta, vers le 10 août, le. commandement de l'armée du Rhin, il y eut en F^rance un soulagement général: la campagne du Mexique avait mis en évidence les qualités militaires du maréchal Bazaine, on avait confiance en lui, l'armée ne demandait qu'à lui obéif.

La retraite commencée à Forbach fut continuée audelà de la Moselle, retardée un instant par l'engagement du i4 août, appelée Bataille de Borny, et arrêtée par la bataille du 16 août, à laquelle on a donné les noms de Mars- la- Tour, Vionville, Rezonville et Gravelotte, mais à laquelle il convient de conserver le nom de bataille de Vionville, à cause de la situation de la batterie prussienne, qui décida du sort de la journée.

Le 16 août, l'armée française fut, comme d'habitude, surprise dans son camp; elle était en flagrant délit de marche, étendue sur deux routes éloignées l'une de l'autre, et présentait le flanc au défilé par où déboucha l'ennemi. Jusqu'à huit heures et demie du soir, les régiments français et les batteries françaises vinrent successivement se présenter devant la position de l'ennemi,

deveuue une position détcDSive; chacune des deux armées conserva Ji peu près son champ de bataille, mais le général français consacra le succès stratégique des Prussiens en retirant son aite droite à quatre lieues vers le nord, et sa gauche à deux lieues vers l'est, et occupant sur les plateaux d'Amanviliers uue longue position de bataille qui fut un peu retranchée.

C'est là qu'il fut attaqué de nouveau le 18 août; préoccupé de sa gauche, dont la perte (à ce qu'il lui semblait) l'aurait séparé de Metz, il resta de sa personne au village de Lessy, et concentra sa garde et sa cavalerie autour de lui. Pendant ce temps, son aile droite accablée à Saint-Privat par tout l'effort des Prussiens, était mise dans une déroute complète. Aucune réserve n'avait donné.

Le 14 et le 16, on avait chanté victoire, tout en aboudonnant les positions où l'on avait combattu ; le 1 8, cette fraude n'était plus possible: la déroute manifeste de deux corps d'armée, l'investissement complété par la perte de la route de Thionvilte, étaient des témoignages trop assurés de notre malheur.

C'est alors que commença la période d'inaction où a péri l'armée. Les troupes turent réparties dans le camp retranché et ébauchèrent précipitamment quelques retranchements informes. Puis, comme les Prussiens u'atlaquaient pas, on se remit en mouvement. Le 26 août, par une pluie torrentielle, les troupes furent massées à grand'peine sur la rive droite de la Moselle; on passa le jour à tenir conseil, et on les renvoya à leurs campements. Le 30 août, nouvel ordre, suivi d'un contre-ordre immédiat. Le 31 août, à trois heures du matin, on entreprend de se concentrer sur la rive droite; à huit heures du matin, on présente quelques têtes de colonne à l'ennemi, puis on s'arrête jusqu'à quatre heures du

soir, tandis que l'ennemi se masse entre Sainte-Barbe et Argancy. Enfin on permet au soldat d'attaquer ; jusqu'à onze heures du soir, des combats partiels^ soutenus par des troupes du 3° et du 4^ corps, se prolongent dans les villages entre Noisseville et Rupigny. Avant l'aube, le feu reprend, mais les troupes engagées ne reçoivent pas d'ordres ; les réserves, massées entre Saint- Julien et Grimont, se préparent à recevoir une attaque; le feu d'artillerie ^es Prussiens se fait entendre presque seul. Enfin, vers onze heures du matin, on se met en retraite. Le 2« corps (Frossàrd) couvre la retraite avec d'autant plus de succès que personne ne l'attaque, et chaque troupe rentre à son camp.

Tel fut le terme des opérations militaires de Bazaine. Il n'avait pas été un seul instant le maître de son armée. Il avait écoulé sans doute les objections de l'artillerie, celles du génie, celles de ses lieutenants; l'état-major surtout lui avait fait défaut : traverser la Moselle sur six ponts différents était déjà pour cet état-major une opération trop compliquée. Aussi est- il probable que, sur le champ de bataille, Bazaine ne voyait que les deux kilomètres qu'il avait sous les yeux, ce qui est suffisant pour un général d'Afrique ou du Mexique, mais tout à fait insuffisant pour l'homme qui prétend faire battre cent mille hommes sur un front de trois ou quatre lieues. Mal servi, incapable de se débarrasser des auxiliaires insuffisants qui lui rendaient le commandement impossible, Bazaine renonça en quelque sorte à commander. Ignorant lui-même des règles de la guerre, il ne vit d'autre issue à sa situation que des secours de l'extérieur; il attendit Mac Mahon et il le fit savoir à la ville et à l'armée. Le 9 septembre, il devint impossible de cacher à l'angoisse publique que Mac-Mahon était perdu.

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Le deuil public fut aussi grand qu'avait été grande l'incrédulité. Les lâches {je pourrais en nommer) com- Riencéreiil à murniurer le mot de capilulation. L'année ne pouvait s'habituer à l'idée que 80.000 hommes avaient mis bas les armes. Quant è la situation politique, ou attendit l'ordre des chefs, et cet ordre ne vint pas; personne d'ailleurs n'était soucieux de provoquer des préoccupations politiques, personne, excepté un seul homme dans l'urmée, excepté celui qui avait la charge de la défense du pays.

C'est alors que, cherchant à fonder sa fortune sur la défaite de sa patrie, Bazaine engagea avec la diplomatie prussienne ce duel d'intrigue et d'infamie dans lequel il fut si justement et si complètement battu.

Ou sait quels avaient été au Mexique les antécédents de ce général, on sait ses ménageiiients multiples, ses velléités d'indépendance. On suit qu'il avait été jugé digne de commander l'armée de Paris lorsque la politique intérieure s'était compliquée. Lorsque l'Empereur abandonna le commandement (évincé presque par ses lieutenants), ou se souvint du Mexique et de l'ambition de Bazaine. Enfin, la chute de l'Empire vint lui créer une silualiOLi absolument indépendante; s'il avait en alors le talent qui«st la déplorable excuse de ces ambitions déplacées, il aurait usé avec énergie de son souverain pouvoir, écarté les vieillards et les incapables, armé 35.000 hommes valides qui sont demeurés inutiles jusqu'à la fin du siège. Il aurait aguerri son armée, il l'aurait disciplinée par le travail et par des exemples sévères, et il serait sorti du blilicus de Mel/. vaincu peul-élre, mais l'homme le plus puissant de France.

Heureusement pour la cause éternelle de la liberté et de la justice, Bazaine fut aussi incapable qu'il était am*

bilieux. Loin de se faire redouter de l'enûemi, il eu accepta, dès le début, des complaisances compromettantes. On disait que le maréchal recevait chaque jour ses journaux: il est certain que les Prussiens se chargeaient de sa correspondance et de celle de son entourage. J'ai même profité de ce mode de communication. Les relations entre les 'états-majors ennemis étaient fréquentes. Les soldats français glosaient sur leurs généraux et gardaient leurs étroits avant- postes. Presque tout le mois de septembre s'écoula ainsi; seulement on remarquait déjà que les mauvaises nouvelles étaient répandues par les états- majors avec une facilité de mauvais augure. L'armée s'habituait à désespérer. Le maréchal Bazaine et le général... tenaient continuellement la population en alarme. Un jour, les rues se remplissent de pompiers et de gardes mobiles. On remplit d'eau de vastes tonneaux répartis dans toutes les rues : on craint un bombardement. On craint un bombardement, et l'ennemi est à 8 kilomètres de la place, c'est à peine s'il ose pousser à 5 kilomètres quelques timides uhlans. De bombardement, je n'ai pas besoin de dire qu'il a'y en eut pas: c'est à peine si l'ennemi pouvait insulter de quelques obus inoffensifs l'enceinte des forts détachés. Enfin, comme sujet permanent d'inquiétude, le maréchal Bazaine a fait disparaître de certains actes le nom de l'Empereur, mais il n'a rien mis à la place.

Vers le 20 septembre, le maréchal pensa sans doute que (( la poire était mûre ». La garde avait été soigneusement complétée aux dépens des autres corps. Elle avait les meilleurs chevaux, une nombreuse artillerie, on évaluait son effectif à 40.000 hommes; mais ce chiffre était exagéré. Le bruit courait également que, aussitôt la République proclamée, la garde serait dissoute et les hom-

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mes répartis dans les autres corps, ainsi que les officiers, ce qui eût été pour eux un notable désavantage.

A l'époque dont je parle, on entendit des officiers de la garde tenir des propos étranges : il fallait « aller mitrailler ces canailles de Parisiens qui ne viennent pas nous soutenir. » L'artillerie même, moins crédule d'ordinaire, abondait dans ce sens plus qu'on n'aurait pu croire. Oubliant le véritable ennemi, celui qui nous affamait, ou parlait avec aigreur de ces « va-nu- pieds de républicains )), /On voulait (( balayer cette Gbambre qui a perdu l'Empire ». Enfin, ces bommes aveuglés, oubliant que l'étranger foulait notre territoire, ne songeaient plus à finir la guerre, mais à intervenir dans les discordes civiles comme pacificateurs armés.

Ce fut une véritable consternation parmi les patriotes. Nous ne pouvions croire à une erreur si funeste, mais nos chefs conspiraient contre nous. Des colonels réunirent leurs officiers, des officiers supérieurs agirent sur leur entourage. Ils parlaient d'aigles, de serments, de l'enceinte législative violée, de V Empereur, de l'Impératrice et du prince impérial. Mais les officiers inférieurs secouaient la tête et ne repassaient pas la consigne aux soldats. Dans une de ces réunions, comme le colonel du... rappelait à ses officiers qu'il fallait serrer plus que jamais les liens de la discipline, un jeune officier se leva: (( Mon colonel, dit- il, vous pouvez être assuré de notre obéissance à tout ce que vous commanderez pour l'honneur de l'armée et le bien du pays )).

La ville, malgré les menaces de bombardement dont on l'avait abreuvée, ne donna pas plus que l'armée dans le piège qui était tendu. Elle rédigea des adresses édulcorées mais nettes, où elle manifestait qu'elle voulait se défendre, et qu'elle n'avait besoin de personne pour cela.

On fit alors jouer d'autres ressorts, on promit une grande bataille, l'armée se tint prête à partir, on versa trois niille typhiques et dysentériques dans les ambulances, et on fit savoir à la ville, déjà transformée en hôpital par la présence de près de 20.000 blessés et malades, que la prochaine bataille lui donnerait i 0.000 blessés nouveaux. Le premier octobre, il était encore possible de se battre, mais le quinze, la cavalerie et l'artillerie étaient ruinéçs par le manque de fourrages. L'artillerie avait commencé à rendre ses pièces à l'arsenal, sous prétexte qu'on ne pouvait plus les atteler.

Je raconte seulemeirt la catastrophe. Je parlerai ailleurs * des efforts inutiles que les patriotes firent pour l'éviter. Toujours -est-il qu'avant la mi-octobre, le colonel Boyer, créé général pour la circonstance, (car Ba- 2aine faisait des généraux), partait pour Versailles, aussi mystérieusement que cela pouvait se faire dans cette étatmajor indiscret, allant offrir la ville au roi de Prusse, à condition que l'armée, neutralisée pour un temps déterminé, rentrerait eu France avec ses armes, et serait chargée à^ assurer la liberté des élections. Ces termes équivoques ne trompèrent que ceux qui voulaient être trompés. (( C'est, pour sortir d'ici, disait Tarmée, mais on verra iiprès. )) En même temps on parlait de nouveau du prince impérial et de régence; le régent, c'était Bazaine: il devait rendre à la fois l'ordre et la paix à son pays.

Les Prussiens lui refusèrent cette gloire. On fut embarrassé, on tint, conseil, on résolut de se battre, et une ^is sous les armes, on ne se battit pas. C3la se pas- ■sait le 19 octobre. Tandis que les soldats préparaient leurs armes depuis trop longtemps inutiles, tandis que les officiers bouclaient leurs légers bagages, les géné-

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