‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 39 sur 113 · L. ROSSBL · texte numérisé non relu

L. ROSSBL

etc.

Anor, (Nord) 24 novembre 1870.

26 novembre 1870.

A Monsieur de Freycinet, délégué au département de la Guerre.

Monsieur le Délégué,

J'ai eu Phonneur de vous adresser avant-hier, 24 du courant, une cinquième lettre, datée d'Anor. Je suis arrivé ce soir à Mézières, ayant mis plus de deux Joïirs à venir de Lille, et ayant été forcé de prendre gîle à Anor et à Maubert-Fontaine. Mais le temps ainsi passé n'a pas été perdu, tant s'en faut, car j'ai pu voir de près et en action les troupes dont nous disposons dans ces contrées.

Anor était occupé par le premier bataillon de Mobiles desArdennes, constitué depuis trois mois; Maubertetles localités environnantes, par le deuxième bataillon qui est en formation. Le premier dépend actuellement du commandement de Lille; le deuxième, de la place de Rocroy où est son dépôt.

Hier, dans la journée avait eu lieu à Rimogne, village occupé par un détachement du 2® bataillon en avant de Maubert, ce qu'on a appelé un engagement entre la Mobile et les Prussiens. C'est-à-dire que les Prussiens sont venus enlever des otages et prescrire une réquisition à Rimogne sans que le détachement ait tiré un coup de fusil, et se sont retirés avant que les détachements voisins fussent arrivés.

Mille détails rendent plus pénible la pensée de cette mésaventure qui n'est pas la première : le poste surpris sans coup férir, un village retranché et facile à défendre rançonné par la cavalerie, le dépit des habitants dont le patriotisme incertain est encore diminué par la dangereuse protection que leur donne la présence de

nos troupes; tout cela prouve que nos armes ne sont pas respectées et ne méritent pas de l'être. Le soldat cependant est bon; ce deuxième bataillon en particulier est formé d'habitants des pays envahis qui sont venus volontairement reprendre leur service; mais l'éducation militaire est mauvaise, le commandement insuffisant, l'administration nulle. Ces premiers obstacles , fussent-ils levés, le système de défense adopté suffirait pour exposer les meilleures troupes à des affronts.

Il est pénible de jouer le rôle de critique, mais l'état du pays ne me permet pas de déguiser ces dures vérités; je suis convaincu d'ailleurs que vous ne douterez ni de mon respect pour le gouvernement qui a courageusement accepté le rôle de succéder à l'Empire, ni de mon absolu dévoûment au pays, que je suis volontairement revenu servir.

L'éducation militaire des troupes est mauvaise, et on le reconnaît à la négligence que chacun apporte aux détails du service, à l'oisiveté des soldats et des officiers dans les rues et les cafés de Rocroy, de Mézières et des moindres cantonnements. On ne trouve pas le temps de s'instruire, et on trouve le temps d'être ivre ou désœuvré. Le soldat se couche tard, d'où il résulte nécessairement qu'il manque de vigilance. Les armes sont malpropres, les vêtements mal tenus. La guerre est une science de détails : les œuvres de Vauban, de Frédéric II, la correspondance de Napoléon sont un répertoire de ces détails que nos prétendus militaires ignorent pu méprisent et sans lesquels la guerre n'est pas possible.

Le commandement est insuffisant et les plus élevés en grade ne sont pas les plus capables. Quant aux autres, les officiers des troupes, ils ne sont pas en nonjbre

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