L. ROSSEL
Capitaine du génie en mission dans la Région du Nord.
Méziêres, 26 novembre 1870.
27 novembre 1870.
A monsieur de Freyciaet, Délégué au Ministère de la Guerre.
Monsieur le Délégué,
J'ai eu l'honneur de vous adresser hier de Mézières une sixième lettre que j'ai mise à la poste ce matin en Belgique. J*ai employé la journée à revenir à Lille d'où je repartirai demain dans la matinéie pour Douai. Je compte voir demain Douai, partir dans la journée pour Ârras, où je passerai probablement la journée du 29, et m'arrèter les deux jours suivants à Amiens où je m'efforcerai de visiter sérieusement les cantonnements de l'armée. Ainsi je pourrai peut-être repartir pour Tours dans la soirée du i*' décembre, qui sera le douzième jour depuis mon départ.
Je n'ai pu opérer plus vite à cause de la difficulté des communications, des pertes de temps que j'ai subies à Lille, par suite de la confusion des services publics et de l'étendue du champ d'investigation que vous avez bien voulu me confier. Je dois avouer même qu'il me sera impossible, dans les limites du temps dont je dispose, de prendre connaissance aussi complètement que je l'aurais voulu, des détails de l'organisation existante. Ce qui me rassure sur ces lacunes dans les résultats de ma mission, c'est que je suis convaincu que cette organisation est absolument insuffisante, fondée sur les systèmes qui ont perdu l'armée, et incapable de conduire à des avantages sérieux. Il importe donc plus au gouvernement de la détruire que de la connaître dans tous ses détails.
Le chef qui est appelé à prendre le commandement de ce simulacre de forces militaires est paralysé par les
causes lés plus variées. La cavalerie n'existe pas ; l'artillerie réclame un luxe de personnel et d'attelages incompatible avec nos faibles ressources ; l'infanterie est partagée en groupes disparates : d*une part les jeunes gens, de Tautre les hommes faits ; d'une part les instructeurs, de l'autre les conscrits; tout cela impossible à réunir sans brusquer la législation existante.
Il est clair par exemple que Tinfanterie de ligne, composée en majorité de la classe 1870, ne pourra recruter ni ses comptables, ni ses souT-officiers, tandis que la garde mobilisée abonde en comptables tout formés et en hommes habitués à conduire et à gérer les affaires.
Tels sont les principaux défauts de l'organisation. Les défauts militaires sont l'insuffisance des officiers, le relâchement de la discipline, le désœuvrement des troupes dans les places et les cantonnements, la faiblesse numérique et l'immobilité des troupes cantonnées.
Les vices de l'administration se résument en un mot : insuffisance absolue du corps de l'intendance. Vivres, habillement, chaussures, équipement, armement, rien n'est sérieusement admiuistré, et il faudrait non seulement rompre avec toutes les pratiques de l'administration actuelle, mais en arriver à atténuer les effets des marchés onéreux et trompeurs que cette administration a passés, et qui engagent pour longtemps encore nos ressources.
Cette incapacité des Intendants en temps de 'guerre est prouvée depuis longtemps, et tient probablement à la confusion que l'on a faite de l'ordonnancement et du contrôle des dépenses entré les mains du même personnel. Il serait très facile de sortir de cette fausse si-
tuation en remettant provisoiremeDt l'ordonoanceraent au commandemeat, en laissant le contrôle seul à l'intendance, qui n'est pas coupable de malversation, mais ne peut suffire à sa double tâche.
J'ai vu à Mézières le préfet, le général et le Directeur des fortifications. Le préfet est vigoureux et le général inerte ; le préfet est Thomme du gouvernement actuel, et le général est un débris du système ancien et de l'ancienne armée permanente; mais par une bizarre conséquence delà législation, le général pourrait revendiquer tout le pouvoir et réduire à néant l'autorité du gouverneur civil, à moins que celui-ci ne fût investi de fonctions toutes spéciales. Il est permis de prévoir le cas où les intrigues ou régime déchu prendraient quelque consistance et pourraient séduire d'anciens serviteurs, comme il est arrivé au moins à Metz.
Tout le monde est satisfait de ce qu'il a fait, et à peu près satisfait de ce que les autres ont fait; on n'imagine rien de mieux, faute de savoir ce qui devrait se faire. Mais en somme, l'esprit public est chancelant dans les places fortes, plus que douteux dans les villes ouvertes, nul dans les campagnes. C'est là le critérium de l'insuffisance de ce qui s'est fait.
Au moment où je vous écris, j'apprends (une heure du matin) qu'on s'est battu hier à Amiens. Une mission d'étude pendant que l'on se bat est particulièrement pénible à remplir; je tâcherai d'avancer le terme de mon séjour ici. Mon opinion est faite : ce n'est pas avec les officiers supérieurs de l'armée que vous réussirez à quoi que ce soit. Si lés expériences de Sedan, Melz, Soissons, etc.; n'étaient pas suffisantes pour les juger, l'état des places fortes et des troupes de cette région est tout à fait concluant.
Je souhaite que l'événeinent démente absolument mes prévisions.
J'ai l'honneur d'élre, Monsieur le Délégué,
Votre très respectueux et obéissant serviteur.