‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 43 sur 113 · SUR LES LIGNES DE CIRCONVALLATION ^ ET LA BATAILLE D'AMIENS, EN · texte numérisé non relu

SUR LES LIGNES DE CIRCONVALLATION ^ ET LA BATAILLE D'AMIENS, EN

Voici une observation très fine de Feuquières sur une opération militaire du Prince Eugène. Lorsque ce prince forma le siège de Lille en i 708, il fit sa circonvallation aussi petite que possible, sans avoir égard à des hauteurs qui restaient en dehors de cette circonvallation et la dominaient. C'est qu'il ne voulait pas recevoir une bataille dans des lignes, mais au contraire se réserver ces hauteurs pour en faire son champ de bataille et y porter 'son armée, si une armée française s'avançait au secours de la place.

En 1674, le prince d'Orange assiégeant Oudenarde, laisse ainsi devant son camp une ligue de hauteurs qu'il ne retranche pas. C'était ignorance et présomption, car

1. Cette note a été écrite dans la prison de Versailles en août 4871, mais je Pai placée avec les documents de la Mission du Nordy comme se rattachant directement à cette époque qui est celle de la bataille d'Amiens.

il leva le siège dès que Coudé fut devant la place ; mais ne Teût-il pas levé, qu'il aurait été battu^ ayant négligé de porter son armée sur ces hauteurs, ce que Gondéiie pouvait croire.

Un général plus accoutumé à utiliser les avantages du terrain, aurait porté sa ligne sur la hauteur : un grand général aurait fait comme le priuce d'Orange et comme le prince Eugène firent par des motifs bien différents. L'un ignore les propriétés du terrain, l'autre dédaigne de les utiliser pour améliorer une ligne qui n'est destinée qu'à assurer son camp contre les petits secours que pourrait recevoir la place, mais non contre une armée ou un gros corps de secours.

Les qualités de l'ingénieur militaire, l'aptitude à juger les propriétés offensives et défensives d'un terrain, son commandement sur celui de l'ennemi, les couverts qu'il procure pour la sécurité des réserves, sont des qualités utiles dans un général mais non pas suffisantes. Dans le cas des lignes de clrconvallation, dont je parle ci-dessus, un bon ingénieur ne manquera pas de les conduire par les hauteurs et de ne pas les laisser dominées à portée du canon: cependant nous voyons qu'un Eugène est d'opinion contraire, et qu'il en est approuvé par Feuquières.

Je trouve dans la campagne de 1870 un exemple où ^ un général subit un échec pour avoir trop sacrifié aux propriétés du terrain^ pour s'être trop conformé aux indications que lui donnait la science de l'ingénieur militaire ; c'est la bataille d'Amiens.

Un corps allemand menaçait Amiens; l'Armée du Nord, forte d'environ 15.000 hommes de mauvaises troupes, était dirigée à ce moment par deux officiers distingués du génie, Monsieur le général Farre et Monsieur

le lieu tenauU colonel dé Villenoisy. Ils portèrent leurs troupes en avant d'Amiens, et les placèrent sur un champ de bataille qui sans doute devait être le meilleur du pays par ses propriétés absolues. Mais l'étendue du terrain comportait une armée de 400.000 hommes, et l'armée destinée à le défendre n'était qu'un sixième ou un huitième de ce nombre; encore s'y trouvait- il des mo^ biles sans s^ucune valeur, quelques très jeunes régiments d'infanterie, et seulement quelques marins, excellents soldats. ^

L'ennemi amusa l'armée ainsi répartie par petit$ paquets sur un front six fois trop large, fit un effort sérieux sur le Centre, et se trouva avoir coupé l'armée en deux. La résistance de quelques bonnes troupes l'arrêta devant ^Longueau et empêcha la complète séparation des deux ailes, encore une partie de l'aile gauche ne put-elle pas regagner Amiens «t franchit la Somme plus haut.

Une raison encore diminuait la valeur du champ de bataille, autant que j'en puis juger parles témoignages que j'en eus le surlendemain delà bataille. Les hauteurs sur lesquelles était la position de l'armée sont séparées les'unes des autres par des valions affluents delà Somme^ de sorte que les communications d'un point à l'autre du champ de bataille ne pouvaient avoir lieu que par la grande route.

D'ailleurs une armée aussi peu exercée que celle du général Farre, composée en grande partie de détestables bataillons de la garde mobile, avait tout intérêt à ne pas livrer bataille et surtout à ne pas accepter une bataille défensive. On m'objectera la nécessité de défendre Amiens. Voici comment il aurait pu, à mon sens, arrêter les progrès de l'ennemi et même le forcer à reculer, sans se commettre aux chances d*une bataille. On aurait pu, aux

premiers indices de la marché de rennemi vers Amiens, porter l'armée à Saint-Quentin, pousser quelques gendarmes jusqu*à l'Oise, et faire marcher Tinfanterie vers la droite en tenant les crêtes boisées qui séparent le bassin de la Somme de celui de l'Oise, en s'appuyantsur les places et les villes anciennement fortifiées du bassin supérieur de la Somme.

... Ainsi on aurait aguerri J 'armée par des marches et des engagements insignifiants, et on l'aurait encouragée à peu de frais par la jéoccupation de Saint-Quentin et une marche en dehors des places où on se tenait jusqu'alors. L'ennemi n'aurait pas pu quitter le bassin de l'Oise en laissant ainsi notre armée sur son flanc, et d'autre part la proximité des petites places nous aurait permis d*éviter la bataille.

En stratégie^ les vieilles histoires et les vieux exemples ne sont pas à dédaigner. La valeur stratégique des villes de la Somme est bien connue et depuis longtemps. Leur action est réciproque, c'est-à-dire qu'elles ont une influence égale sur la rive droite et sur la rive gauche de la rivière. Avec ces villes, le possesseur de Paris menace les Flandres ; on sait la jalousie qu'il y eut entre Louis XI et Charles-le-Téméraire, au sujet de leur possession et les incidents auxquels elle donna lieu-. En revanche, le possesseur des Flandres trouve dans ces villes, s'il en est le maître, un débouché sur Paris ; l'année de Corbie (1636) fut longtemps marquée dans la mémoire des Parisiens par le souvenir de leur frayeur lorsque l'ennemi atteignit la Somme.

Une des nombreuses aberrations du corps du génie français a été de déclasser plusieurs petites places fortes de cette zone, désorganisant ainsi la frontière de Vauban.

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