LA LUTTE A OUTRANCE. — LE CAMP DE NEVERS
Epigraphe. — Rossel à Nevers. — Lettre à Bourras, les camarades du 2e du génie. — Défaites imminentes. — Nécessité de trouver des hommes résolus : Papuchon, Padovani, Roux, Krémer, Clamorgan. — Les architectes. — Les Cé- . venues et les Vosges. — Lettre à Krémer, le galon. — Armistices mortels. Lettre à M. Cendre, prodiges accomplis par Gambetta. — Bourras, républicain et patriote. — Le Camp de Nevers. — La Grâce du condamné. — Une ménagerie. — Le marquis du Rosay. — Je ne serai plus soldat, — Refus de la Légion d'honneur. — Nouvelles de Paris. — La conférence. — Lettre à M. Lecat. — Hypothèses sur la continuation de la guerre. — Lettre à Gambetta. — Note sur les opérations. — La lutte à outrance. — Lettres du 10 mars, du 13 mars, du 14 mars, du 18 mars. Le traité de paix. — Chagrin ressenti. Le 19 mars: lettre de démission au Ministre de la Guerre.
« Croyez-vous les Athéniens si lâches qae de se rendre parce qu'ils auront vu ravager leur pays. » i.
{Discours <jC Àrchidamus aux Lacédimoniens. Thucydide, Livre I).
Château de Bois-Vert, i" janvier 1871.
Ma bienaimée mère, Je te souhaite une bonne année, heureuse pour toi et
• 1. Cette citation, copiée par mon frère, m'a paru résumer l'esprit de ce chapitre. J'en ai fait une épigraphe.
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ceux que tu aimes ; je souhaite que nous puissions enfin nous réunir et voir notre pays libre et tranquille. Le hasard, qui me traite parfois en ami, m'a fait parvenir ce matin une bonne lettre de vous qui me courait après depuis longtemps; ce sont de vieilles nouvelles, mais enfin ce sont des nouvelles.
- Je vous ai écrit mon passage à Bourges, mes relations avec Gambetta, et comment j'étais chef du génie du camp de Nevers et colonel du génie de l'armée auxiliaire. Je forme des soldats, je me remets à l'A B G, mais n'est-ce pas par l'A B G qu'il faut commencer? J'ai fait de Montigny un capitaine d'Etat-major, de Pellerin et d'Ameline des officiers du génie. J'ai déjà formé de toutes pièces trois compagnies du génie; c'est un travail de tous les instants, mais j'en serai bien récompensé si je fais ainsi des soldats dignes de ce nom.
La veille de la capitulation de Metz, lorsque nous nous réunîmes pour empêcher ce crime, quelqu'un souffla ces mots à l'oreille d'un de mes amis : « Il n'y a ici qu'un homme résolu, c'est Rossel ». Au camp de Nevers, c'est un peu la même chose. Je suis le seul des chefs de service qui soit à la besogne : les autres se plaignent, s'inquiètent, trouvent partout des obstacles et des difficultés. Mais je serai payé de ma peine par les services que je pourrai rendre *.
S'il est permis de prévoir l'avenir, je dirai que la guerre est loin d'être finie, que Paris sans doute périra; mais je compte sur l'énergie de quelques hommes résolus comme moi ou plus que moi qui n'accepteront pas la défaite. Si Paris tombait, ce qui n'arrivera pas d'ici
1. Dans une précédentelettre, je note cette phrase : «Adieu, aimez bien votre pauvre aventurier de frère, qui veut servir son pays, et qui trouve mille obstacles à sa bonne et solide volonté. »
260 MÉMOIRES DE LOpiS ROSSEL
quelque temps (si cela arrive), notre première affaire serait de nous préoccuper de notre bon père et de le tirer des mains des Prussiens ou de Paris.
Je vais écrire à Augustin Rossel et à G. Si le pays subit encore un échec^ les Cévennes nous restent. Les Camisards y ont tenu, nous y tiendrons bien aussi.
Je ne suis pas exposé du tout. J'ai mille choses à vous dire ainsi qu'à la bonne marraine. Faites mes compliments de bonne année à tante Cubitt et à Suzanne. Je vous embrasse comme je vous aime,
Ton fils affectionné
Ci-joint 100 francs pour les étrennes des petites.
Camp de Nevers, 7 janvier 1871.
Mon cher Bourras,
Nous avons eu bien des aventures depuis que nous avons quitté le régiment, et je crois que nous ne sommes pas encore au bout, tant s'en faut. Le père Saumade que j'ai vu en passant à Arras, m'a appris qu'il avait quelquefois de vos nouvelles ; qu'après les brillantes sottises du commencement de la guerre, vous aviez repris votre indépendance et que vous en usiez brillamment pour le plus grand bien du pays et le plus grand dommage des Prussiens. Depuis, j'ai encore eu de vos nouvelles, je ne sais où ; j'ai su que l'ennemi respectait votre troupe comme celle d'un belligérant sérieux, et enfin j'ai vu au Moniteur votre nomination de4ieutenant-colonel. Vous ne vous êtes peut-être pas arrêté là; dans tous les cas, je vous félicite d'avoir échappé à notre stérile et sotte hiérarchie, et j'espère que vous avez renoncé au génie, à ses pompes et à ses œuvres, si ce n'est comme souvenir.
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Comme vous^ j'ai fort à cœur la défense du pays et j'ai été conduit aussi par les événements à me jeter hors jles sentiers battus. A Metz, j'ai conspiré avec le petit Padovani et deux ou trois autres sapeurs contre la reddition de la Place ; peut-être si nous avions été plusieurs du 2% comme Ârvengas, Leduc, et tutti quanti, la chose se serait-elle passée autrement; quoi qu'il en soit, notre isolement lious a empêchés de réussir, la chose une fois faite nous avons respectivement filé, et nous revoilà eu France.
Je ne suis guère plus content de ce gouvernement et de cette armée que de défunts l'armée impériale et le gouvernement impérial. Les gouvernants sont ignorants, les généraux sont grotesques. Gambetta seul a une position nette et vraiment digne de notre estime; mais lorsqu'il a quitté Paris, il a trouvé ce gouvernement établi, et il n'est pas, selon toute apparence, le maître, comme il devrait l'être. Nos défaites vont leur petit train habituel; mais la grosse échéance approche, et je crains bien que tous ceux qui manquent de cœur ne saisissent celte occasion pour faire prévaloir leur opinion, d'autant plus que ce parti compte énormément de gens en place.
Il faut donc que les hommes résolus se tiennent pour prévenus, et ne se laissent étonner et surprendre par aucune éventualité, ni par la chute de Paris, ni par la défaite des armées, ni pat* les menées de la réaction. C'est pour cela, mon camarade, que je vous écris. Il faut que ceux qui veulent la défense à outrance se comptent, s'entendent et sachent qu'ils sont nombreux et surtout qu'ils n'accepteront pas de transaction.
Parmi nos anciens camarades, je vous citerai Papuchon, capitaine du génie au 15® corps, Padovani, au 20°, le second, résolu à tout, le premier, très sérieux et très
instruit; malheureusement^ l'un et l'autre sont sans troupes. Roux^ mon ancien, qu'il ne faut pas confondre avec celui que nous avons eu au â% commande une jolie compagnie de sapeurs; je crois qu'il est au iS^ corps. J'ai travaillé à Metz avec Krémer, qui commande une brigade ou division de l'armée auxiliaire dans votre voisinage, et dans lequel je n'ai trouvé que des sentiments de patriotisme résolu; mais j'ai encore plus confiance dans son chef d'état-major, Clamorgan.
Je suis en ce moment au camp de Nevers où je fais de toutes pièces des compagnies du génie. On me donne des architectes, dès entrepreneurs de b.âtisse, des licenciés, des professeurs, et je tâche d'en faire des officiers. L'étoffe est bonne. Pour les soldats, j'ai des mobilisés qui prennent tournure, sont dociles et aiment le travail. Vous voyez que je me suis remis à l'A B C, parce que je suis sûr que tout est à apprendre pour notre malheureuse armée.
Je commencerai ma quatrième compagnie demain, et si je n'avais pas les embêtements et la paperasse de l'intendance, tout cela irait beaucoup plus vite.
Si nous continuons à être malheureux, il faudra que les jeunes troupes se replient ; j'ai pensé depuis longtemps que nos Cévenoes seraient un merveilleux réduit pour se reformer et reconquérir le pays ; pour ce qui vous concerne, je pense que les Vosges vous seront un refuge certain, mais si nous étions isolés et si vous vouliez avoir de mes nouvelles ou de celles de Padovani, ou de tel autre patriote de nos amis, j'ai à Saint-Jean-du-Gard un vieux cousin, qui a été un homme d'influence dans la Gardonenque en i848, et dont voici l'adresse : M. Augustin Rossel, à Arbousse, Saint-Jean-du-Gard, Gard.
En attendant, je suis fort tranquillement à Bois- Vert,
jourd'hui à communiquer cette impression à mes apuis, et à leur demander leur avis.
Paris une fois tombé, le gouvernement que vous avez vu à Tours, et qui a déjà négocié trois ou quatre armistices, sera peut-être disposé à en négocier un sérieux, un de ces armistices mortels pour les vaincus, qui suivent les grands désastres. Que ferez -vous alors? Je ne sais trop pourquoi je vous le demande, à vous Lorrain : je sais parfaitement que vous continuerez la guerre. Ecrivez- moi donc un mot à ce sujet, ne fût-ce que pour me dire que vous n'avez pas changé d'avis depuis Metz et depuis Tours.
Vous avez dans votre voisinage un de mes anciens camarades, Bourras, lieutenant-colonel du génie, qui commande des partisans. C'est un patriote sérieux et un vrai militaire. Vous retrouverez au 20* corps si vous le . rencontrez, notre ami Padovani, avec lequel nous travaillions à Metz; il est toujours capitaine du génie; tâchez de le tirer de là et de lui donner des troupes à conduire. Vous trouverez rarement un bonhomme plus réselu . Je vous écris de Boîs-Vert, commune de Magny- Cours (Nièvre). Je suis chef du génie au camp de Nevers. J'ai un petit noyau d'officiers patriotes, auxquels je donne des mobilisés pour en faire des soldats, mieux encore, des soldats du génie. Cela a l'air de réussir. Nous verrons plus tard si cela résiste au feu. ^
Je vous serre la main.
Votre tout dévoué.
7 janvier 1871.
Mon cher Cendre,
J'ai quitté le Ministère comme si le diable m'emportait ; c'était le jour du fameux déménagement ; j'ai pro-
S té du train qui emportait le gouverne m ejat, et je suis arrivé à Bourges où j'ai perdu une dizaine de jours. Ganabetta est venu après en villégiature dans cette résidence, et je l'y ai revu deu^ ou trois fois. C'est là qu'il a remis A flot le fragment d'armée qui s'y pelotonnait et qu'il a accompli le prodige de renvoyer au feu des généraux qui n'en avaient pas envie, chose plus difficile que de faire boire un âne qui n'a pas soif. A l'heure qu'il est, cependant, la question n'est pas encore décidée, et je ne sais trop si les généraux boiront.
Les aflaires ne vont pas. Les journaux mententcomme ie Moniteur de défunt l'Empire : ce ne sont que succès, ce ne sont que victoires ! Et puis quoi? Quand même on aurait tué un uhlan à Bapaume, qu'est-ce que ça fait pour la défense nationale ? Qui trompe-t-on i Est-ce qu'on cherche à endormir le public imbécile pour le réveiller par le coup de théâtre de la prise de Paris, ou bien estce qu'on limite la défense nationale à la prise de Paris, — ou bien Paris a-t-il le temps d'attendre que nos troupeaux soient devenus des troupes?
Quoi que l'on pense au ministère sur ces différents points, je n'ai pas renoncé au sot métier de prévoir l'avenir, et je pense : 1° que notre prochaine entreprise militaire se conclura par une défaite, parce qu'elle a été démasquée trop tôt et conduite avec décousu ; 2° que Paris tombera, à moins que Paris n'ait plus de trois mois de vivres; on ne peut pas prévoir d'aussi loin ; 3* qu'au moment de la chute de Paris il y aura une crise de désorganisation sociale dont les réactionnaires et les capons profileront pour tenter de couler l'affaire de la défense nationale.
Je ne m'inquiéterai pas de savoir si tout cela vous semble probable, ni si vous y avez pourvu. Je veux seulement te dire que dans cette éventualité et quoi qu'il
arrive, Gambetta (je ne parle pas des autres) sera obéi de moi et des niions tant qu'il restera Phonaine de la défense du pays. Je te recommanderai encore comme patriote et vraiment soldat un officier que j'ai connu autrefois au régiment, et dont j*ai appris l'élévation avec plaisir, car il fera bien son devoir. C'est Bourras, qui était capitaine du génie, et qui commande un corps franc en qualité de lieutenant-colonel auxiliaire. Il y a encore Krémer, aujourd'hui général, qui était à Metz aide de camp de Ciinchant, et que je crois incapable de suivre aucun conseil pusillanime. Si les gros bonnets vous manquent (cela s'est vu) rabattez- vous sur ces gens là. Bourras est de plus républicain, et nullement ambitieux, si je le connais bien.
Le diable m'emporte, je te parle d'un tas de choses et je ne te dis rien de ce que je fais. Je fais un camp, et dans ce camp je fais des compagnies du génie. Je fais tout cela sérieusement, et je suis presque tenté par moments de croire que j'en viendrai à bout.
Tout à loi.
RossEL.
Compliments à Valcour, à Cavalier, et à ces aimables messieurs du bureau des reconnaissances.
 sa mère et ses sœurs.
Camp de Nevers, 19 jahvier 1871.
Mes chères enfants, J'ai reçu votre lettre du 41 ce matin; vous voyez qu'il faut vingt jours pour avoir une réponse; c'est affreux, mais qu'y faire? J'ai reçu plusieurs lettres de vous depuis ce moment, et en particulier celle où il y avait une lettre pour père. J'ai achevé de la remplir et je l'ai envoyée. Vous m'aviez laissé bien peu de place
et VOUS aviez écrit bien large. J'ai découpé la lettre comme ud crible ' partout où il n'y avait pas d'écriture pour la rendre plus légère.
J'ai envoyé cel argent aux enfants lo 1" janvier parce que j'ai eu dix-huit cents francs d'entrée en campagne, ce qui se dépensera bien, c'est vrai, mais cela me met un peu au-dessus de l'eau.
L'écriture de S. est très embellie; celle de B. a l'air de n'en être qu'une contrefaçon. — Vous voyez que je numérote ma lettre, je vous prie d'en faire autaut àparttr de ce moment. C'est une très bonne précaution.
C'est à une petite chute de cheval que je dois d'avoir le temps de vous écrire; vous voyez que ce n'est pas grave, car c'est sur l'épaule droite que je suis tombé, et je puis écrire tout dé même. Mon cheval a glissé sur le verglas, ses clous étant usés, et est tombé sur le côté: j'ai fait comme lui et me voilà.
Ce camp est le plus ennuyeux du monde, et la situation ne. serait pas teiiable, si je ue passais pour un homme en crédit. Quelques ménagements que je prenne, mon verbe tranchant et la décision de mon caractère ont quelque chose qui détonne au milieu de ces gens sans expérience. Je suis plus jeune qu'eux tous, et j'ai plus de connaissance de la guerre qu'eux tous ensemble. Je me renferme dans ma spécialité, je dis mon avis quand j'y suis forcé, mais je ne puis pas apprendre la guerre à toupie monde.
Heureusement qu'ils me ménagent, les uns par confiance en moi, les autres parce qu'ils craignent que je ne sois plus fort qu'eux. J'ai usé l'autre jour de ce crédit tant redouté. Voici eu quelle circonstance; uu de mes hommes, rentrant ivre, injuria et menaça grossié-
i. Pour l'enïojer par pigeon voyageur.
rement un officier de ma troupe; je le fis traduire en cour martiale, et comme la loi est formelle, il fut condamné à mort. J'en fus aussi tourmenté que je l'aurais été d'un acquittement. J'allai trouver le général pour le prier de demander la grâce, et ayant confiance dans la lenteur des bureaux de l'état-major (le condamné devait être exécuté le lendemain), je télégraphiai à Gambetta qui me répondit en ordonnant de surseoir. La demande officielle partit deux jours après et l'homme est gracié; c'est du reste un animal peu intéressant.
M. X***, l'intendant du camp, est celui des chefs de service qui me donne le plus de souci; il veut faire des installations grandioses, et par malheur ce n'est ni possible, ni utile. C'est un homrre de bon sens qui est aveuglé par le désir de bien faire, et qui croit bien faire en faisant comme les autres intendants.
Tous les chefs de service sont mariés, excepté moi, et tous, excepté moi encore, ont amené leur femme au camp; là-dessus je prétends que le camp est une ménagerie, mais cela n'empêche pas l'élément féminin d'affluer ici. Mon second, qui est un jeune ingénieur des Ponts, marié depuis six mois, a amené sa femme en bottes molles et en veston de velours; ils chevauchent ainsi côte à côte à travers la vie, et.madame D... est beaucoup plus entendue et beaucoup plus assidue que son mari. Cette situation n'est pas sans avoir son mauvais côté. Madame X*"" est aussi au camp, logée dans un beau château. J'avais déjà dîné chez elle à Bourges.
Interrompu par le départ du vaguemestre.
Votre affectionné fils qui vous embrasse mille fois.