‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 45 sur 113 · L. RossEL · texte numérisé non relu

L. RossEL

Embrassez bien pour moi ma bien-aimée marraine.

Meaucï, 20 janvier 1871.

Ma chérie petite mère,

J'ai donc réussi à écrire et à taire partir une lettre. It est vrai que je l'ai arrêtée au beau milieu, mais j'aime mieux cela que de l'avoir retardée.

Puisque j'en suis à vous raconter mes chutes et accidents, je vous dirai qu'hier soir, mon docteur, mon propre docteur, me ramenant en voiture avec Montigny, par un vilain temps bien obscur, a fait monter une des roues de la voiture sur une borne, au tournant d'un chemin, de sorte qu'après s'être lentement inclinée, la voiture a versé et je suis tombé sur ma même épaule, le docteur et Montigny en dessous. Total, rien de cassé, rien d'abtroé, mais le docteur m'engage à ne pas sortir de quelques jours, ce qui m'enchante, car je ne sors que pour aller au rapport chez le général, et on y perd son temps à raconter des bistores et à discuter des détails bétes.

Meauce est un gros vieux château au bord de l'Allier, à côté de Saincaise, sur la rive gauche à trois lieues de Nevers. J'y suis installé depuis huit jours avec une grande partie dé mes officiers et de mes hommes. '

Auparavant, j'étais à Bois- Vert, chez un vieil aristocrate de marquis, M. du Rosay. Il est âgé et malade, j'allais le voir assez souvent, et nous avions une conversation mie) et vinaigre fort amusante. Je prenais ses boutades avec bonhomie, et du reste le vieux brave homme n'est pas assez instruit pour qu'on puisse discuter avec lui. D'ailleurs fort aimable, m'envoyant des livres et de la tisane contre le rhume, mèmement des boules de gomme.

Ce pays est peuplé de gros propriétaires qui comptent

ViT ■-;i"T' ■---*---' rf- -r^î

par cent mille livres de rentes au soleil. Nous habitons leurs châteaux et nous y mettons nos soldats, nos chevaux, et la vermine de nos soldats, je ne dis pas encore la nôtre, mais cela viendra.

Je vous racontais hier quand le vaguemestre a pris la lettre comme quoi je me querelle avec l'intendant, et je me raccommode en allant dîner avec lui. Ce sont de fort braves gens, mari et femme; ils ont avec eux une petite nièce d'une douzaine d'années, très naïve et très gentille.

M. Worms, de Metz, vient de m'écrire pour me féliciter. Vous me demandez si mon grade est bon; non, en principe, oui si le ministère le décide. Non en fait, car après la guerre je ne serai plus soldat, ni capitaine, ni colonel. Vous me demandez des détails, j'en ai des volumes à dire, mais cela ne m'est pas présent. Je vis au jour le jour, oubliant ce qui s*est passé la veille et sans souci de ce qui arrivera demain, comme un voyageur qui a un long, long voyage à faire, et qui ne regarde pas le pays où il passe, mais seulement les étoiles pour se guider. Pourquoi m'inquiéter*? Je suis plus jeune et, jusqu'à présent, plus résolu que tout ce qui m'entoure, y compris les plus résolus. L'avenir est à moi, autant et plus qu'à tout le monde ; personne ne sait la guerre et peu de gens la veulent, moi, je la veux et je la sais. Je sais qu'elle durera longtemps, si notre pauvre pays peut se relever de sa chute, et alors j'ai le temps. Si le pays est perdu, que m'importe le reste *?

1. Cette expression de détachement de soi-même revenait fréquemment, depuis nos désastres dans les lettres de mon frère et dans sa conversation : mon moi m*est devenu indifférent, me disait-il après Metz, un jour de novembre où nous parcourions les rues brumeuses de Londres, pendant son très court séjour parmi nous. N'est-ce pas le même senti-

u^^tf fl;*i*aK 5 >»•*■•■ -^ ■' ■ ■• '" - -;'^-, .v-*-'-T> -.-.(/

Adieu mes bien aimées; j'embrasse cent fois mère, marraine, B. et S.; mille amitiés à tante Suzanne.

Votre fils affectionné.

Château de Méauce, 21 janvier 1871.

Ma chère petite Belia,

11 y a bien longtemps que je ne t'ai écrit, et j'ai été pris d'un sentiment de remords à ce sujet en regardant ta chère photographie, qui m'a accompagné dans toutes mes pérégrinations et tribulations.

J'ai reçu ce matin une lettre de la cousine Finielz, I contenant copie d'une lettre de père * datée du 8 et du 12, une de ces bonnes lettres de notre bon chéri. Il y mon- . tre une pleine confiance dans le succès final. Il dit qu'entre le 8 et le 12, G. a reçu de^sa femme une dépêche où il y avait ces mots : « Lise échappé. » Cette nouvelle, dit-il l'a con^blé de joie. La dépêche avait

aient qui lui fit bientôt après refuser la croix? «Un inspecteur général est venu, écrit-il à sa mère en janvier 1871; ces^ imbéciles de l'Etat-major se sont avisés là-dessus de faire des propositions et de me proposer pour la croix. Autant une pareille distinction me flatterait en présence* de l'ennemi, autant cela me rebute, quand je vois que cela se fait comme autrefois : on me propose parce que je suis chef de service, et non pour aucun autre motif. » La lettre du général Vinet, datée du 26 et demandant à mon frère l'envoi des renseignements nécessaires, états de services, etc.. demeura sans réponse. — Je copie la deuxième lettre du général : « Camp de Nevers, 27 janvier 1871. Cabinet du général de division : mon cher Rossel, je vous ai fait demander hier vos états de services pour faire en votre faveur une proposition pour la légion d'honneur. Je ne sais par suite de quelle méprise je n'ai pas reçu votre réponse, malgré l'envoi de deux plantons. Un 3« sera peut-être plus heureux. Faites-lui rapporter la réponse. J'attends. Tout à vous F. Vinet. » Mon frère ne • voulut pas de la décoration qu'il avait dix fois méritée. Cet incident nous fit beaucoup de peine.

Page 1