‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 48 sur 113 · L. N. RossEL · texte numérisé non relu

L. N. RossEL

Camp de Nevers, 14 mars 1871.

Mes chers parents,

Il me semble avoir un vague souvenir que je vous ai envoyé ma photographie avec barbe. Si vous ne Pavez pas, réclamez-là, je ferai droit à votre demande; elle est très mal réussie et je cligne de l'œil affreusement.

La lettre deL. G. se rapporte évidemment à mon avaucement^ et la grande maison dont il parle est la Maison République et Cie, actuellement en faillite, de sorte qu'il me va falloir chercher ma vie ailleurs. Je pense de plus en plus sérieusement à l'Amérique; je resterais volontiers à Paris, mais je n'y ai aucun moyen d'existence.

J'ai en ce moment un peu d'avance, ce que je ne retrouverai jamais; il est évident pour moi que si j'avais eu 3000 francs lorsque je suis sorti de l'Ecole, j'aurais cherché ma vie ailleurs que dans (e métier de soldat que je déteste aujourd'hui plus que jamais.

L'armée de Belfort est passée par Lyon, allant à Vienne ou à Grenoble; si j'apprends où elle se trouve, j'écrirai au grand Degombert, qui en fait partie, pour avoir des nouvelles de Journet. Je suis bien fâché que Bella ait eu mal à la gorge, d'autant plus que ce sont peut-être nos grandes folles promenades qui l'ont fatiguée.

La situation du pays me désole; ou a beau dire que la

partie était perdue et la gaerre inutile, je vois tant de vigueur et de forces vives qu'on ne dépense qu'en luttes intestines^ tant de matériel de guerre qui est resté inaclif, que je ne puis pas croire à la nécessité de la paix. Je ne puis croire surtout à la nécessité des mesures violentes que l'ont vient de prendre^ des condamnations à mort, des suppressions de journaux.

La Révolution n*est pas faite; et il me semble que les honnêtes gens doivent avoir bien de la peine à accepter le gouvernement qui a signé la cession de nos provinces et qui proroge l'état de siège de Paris pour pouvoir y opérer arbitrairement.

Adieu, je vous embrasse mille fois.

Votre fils affectionné.

Camp de Nevers, le 18 mars 1811.

Ma chère Bella,

Je t'envoie la barbe demandée, quoique je la trouve fort mal réussie. Mes officiers se sont fait photographier en groupe avant de se séparer, mais ils étaient si bien habitués à la discipline qu'ils n'ont jamais pu se trouver tous les vingt réunis en même temps de sorte qu'il n'y en a que quatorze sur le groupe.

Je suis allé l'autre jour à Bourges où j'ai rencontré K., un de mes camarades de La Flèche, et notre ami Leclère qui venait d'arriver de Toulouse avec sa femme. J'ai déjeûné avec eux. A. semble avoir sensiblement maigri depuis Metz.

La lettre du petit Seal que j'ai reçue dans la tienne m'a fait grand plaisir. Elle m'a appris d'abord que mes effets étaient en sûreté, que mon cheval avait trouvé une position où il gagnait sa vie, et elle m'a donné des nou-

velles (bien vieilles il est vrai) de tout ce que j'avais abandonné à Metz. Seal sortait de l'Ecole Polytechnique et a été mon complice dans toutes mes aventures. C'est un garçon très patriote et très dévoué, d'un dévoûment canin.

Je suis encore ici pour plusieurs jours et cela m'agace un peu de ne pas en finir; j'habite toujours chez les de Lacour, et j'ai donné au dernier fils un fort beau Molière en 7 volumes, que j'aurais bien voulu avoir pour mol, et qui m'a coûté, reliure comprise, 69 francs; c'est un joli cadeau. On me dit qu'il aime la lecture.

Adieu, ma chérie, je a'ài pas le courage d'écrire de longues lettres; je tâche de me guérir un peu du* traité de paix et de tout cela, mais je n'y réussis guère.

J'embrasse les bons parents, toi et la petite S.

Ton frère affectionné.

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