‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 55 sur 113 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Entrée des troupes à Paris. — Barricades. — Incendies; à qui faut-il en imputer Pinstigation ? — Eudes et la cutBîne. — Guerre de rues. Le Régiment. — Tueries, le regard. — De Cissey, Ladmirault, Clinchant. — La solde. — Réquisitions. — Le marchand de vin. — La marée. — Le combat d'avantgarde. — Mort de Delescluze. — Portrait de Cluseret. — Sommation du colonel Leperche. — Lullier. — La publicité, le Père Dnchêne, Rochefort. — Mort de Chaudey. — Personne n'était prêt. — Les lois de la Guerre. — Prise de Paris. Le général Fournier. — La répression. La demande d'extradition. — Les témoignages supprimés. — La Seine.

Le bruit de l'entrée des troupes régulières dans Paris se répandit le soir même et se confirma le lendemain matin. Il y eut partout une sorte de stupeur, et il est probable que Tarmée aurait pu, en se développant immédiatement, occuper dans la matinée la ville proprement dite. On avait raconté d'abord que la porte de Saint-Cloud avait été surprise ou livrée, et 6n citait le 93*^ bataillon de la garde nationale. Les progrès de l'assiégeant dans la région du sud-ouest avaient été prodigieux ; en même temps que la perte de l'enceinte, on savait l'occupation du Trocadéro, de l'Ecole Militaire, des Invalides. Razoua et Vinot avaient fui sans com-

battre. Le ministère de la guerre avait été évacué.

Lq$ chefs militaires de la Commune avaient hérité de leurs prédécesseurs réguliers cette manie de centralisation administrative qui nous a souvent été funeste. Gouvernement despotique et centralisateur autant que ses devanciers, la Commune avait laissé à la manutention du quai de Billy le monopole presque absolu de la fabrication du pain pour la troupe; c'est un des rares services où il se soit trouvé des agents consciencieux et entendus : l'armée trouva à la manutention quarante mille pains^ soit quatre-vingt mille rations.

A l'Ecole Militaire, le colonel Henry s'était efforcé de réunir le matériel d'artillerie, mais la jalousie des chefs particuliers, la faiblesse des moyens d'action, l'opposition personnelle du colonel Rossel ^, qui était formellement contraire à toute centralisation, furent autant d'obstacles qui ne permirent pas à Henry de réunir toute l'artillerie de Paris dans cette région..

Il se trouvait cependant, dans l'Ecole même, depuis le début de l'insurrection, un grand nombre de pièces de gros calibre, mortiers sur porte-corps, pièces de 24, lisses ou rayées, sur affût ou triqueballe et des mitrailleuses de divers systèmes. Sur le Champ-de-Mars, il y avait un parc de voitures d'artillerie assez nombreux pour constituer, avec les pièces correspondantes, la richesse militaire d'une nation. Le peuple, moins jaloux fde cet article que des canons mêmes, avait méprisé tout cela. Il y avait de nombreuses files de caissons, des forges, des chariots de batterie, des charrettes de siège, beaucoup de baquets tout chargés, quelques-uns portant un

1. Rossel, pencl|iiit tout ce récit, parlera de lui-même à la troisième personne. Peut-être est-ce parce que depuis le neuf mai, il avait cessé de jouer un rôle dans l'insurrection. Cette opposition personnelle est donc antérieure aux faits actuels.

nouvel équipage dp demi-pontons ; il y avait, aussi des caissons à deux roues et quelques voitures à bagages du train auxiliaire. Une certaine apparence d'ordre régnait dans cet immense parc, dont Tiusurrection était incapable de faire usage.

Les premiers progrès de l'armée dans Paris lui livraient donc une grande partie des ressources centralisées parTinsurrection. Le manège de l'Ecole Militaire, l'annexe de l'Ecole, le magasin de la rue Beethoven à Passy étaient des magasins à munitions d'une grande richesse; ce dernier s'étendait, dit-on, sous une grande partie du Trocadéro; c'était une succession de souterrains, et l'inventaire des munitions accumulées dans les soutes ne fut jamais fait. A l'Ecole et à l'annexe, des gardiens consciencieux avaient conservé le bon ordre au milieu de cette immense dilapidation de richesses militaires.

Le personnel de l'artillerie devait aussi être centralisé à l'Ecole Militaire; la cavalerie et le train ly avaient aussi leurs bureaux. Enfin, par une ironie fortuite qui s'est souvent reproduite dans les incohérentes mésaventures de notre pauvre France, les journaux de la Commune reproduisaient, le lendemain de la prise de l'Ecole Militaire, un avis officiel du citoyen Assy, ordonnant que les munitions ne seraient désormais délivrées que sur des bons visés à TEcole Militaire.

Les deux rives avaient été entamées en même temps^ et les premiers récits racontaient l'aventureuse reconnaissance d'un sergent et de quatre hommes qui avaient traversé tranquillement le viaduc d'Auteuil et s'étaient avancés assez loin sur la rive gauche, causant avec la population, fatigués et recevant un verre de vin de la main de quelque femme. Rien ne prouve mieux l'lQC^-

rable incapacité de la garde nationale pour un service régulier que cette paisible promenade le long des rem parts attaqués.

L'armée se préoccupa d'abord de s'étendre le long du rempart : elle paraît avoir fait sur la rive droite de& progrès particulièrement rapides, car on annonça bientôt qu'elle tournait les buttes Montmartre par le nord, ayant ainsi occupé les remparts du 16^ du 17* et du 48° arrondissements.

Vers midi la stupeur fit place à une certaine activité.. Paris se couvrait de barricades, mais en vérité, la barricade de 1871 est une maigre fortification; c'est un mur en pavés de i™. 50 à 1™. 80 de hauteur, et de 1 mètre à 1™. 50 d'épaisseur,fparementé quelquefois, quelquefois couronné de créneaux en pavés. Une fois pris, ce pauvre retranchement se retourne contre ses'défenseurs, puisque les deux faces sont semblables. Pour les construire on arrêtait les passants ; un bataillon de gardes nationaux occupait la place, et les sentinelles requéraient le promeneur d'aller de gré ou de force fournir son pavé à la défense. Ce procédé est vexatoire et peu efficace ; les gardes nationaux eux-mêmes se mettant au travail auraient fait beaucoup plus vite et beaucoup mieux, malgré leur paresse.

Cela donnait lieu à des scènes de diverse nature : « allons citoyen, disait une sentinelle, un pavé pour vous et un pour votre femme )), et l'interpellé ôtait lestement sa redingote, la posait sur le bras de sa femme et allait fournir sa quote-part de travail. Il y avait aussi des récalcitrants, et les fédérés se mettaient jusqu'à huit pour escorter un de ces réfractaires.

La nuit de l'occupation fut employée à mettre sur pied toutes les forces de la Commune; la générale retentit

toute la nuitj au matin, les bataillons s'assemblèrent, et l'imminence du danger rendant un peu d'énergie aux défenseurs de la Commune, on se trouva plus nombreux que d'habitude; les plus tièdes étaient signalés et menanacés, et n'osaient se soustraire. En revanche, les équipements était plus variés que jamais, et plus que jamais on pouvait se demander ce qu'étaient devenus les vêtements militaires distribués avec profusion par la Commune. Une grande partie des gardes avaient des blouses ou des redingotes au lieu de la vareuse d'uniforme ; plusieurs avaient des pantalons de travail, et même des casquettes ou des chapeaux.

Dans la guerre des barricades, le Parisien retrouve une vigueur qu'il ne possède pas pour la défense' des remparts ou la guerre de campagne : la possibilité de fuir, d'échapper aux conséquences de la défaite en rentrant chez lui^ de reprendre les armes au moment opportun, lui donne cette sécurité que les troupes régulières trouvent dans le coude à coude et la solidarité du drapeau. C'est cette préoccupation d'assurer sa retraite qui engage le soldat de barricade à abjurer l'uniforme quand il veut se battre sérieusement. Ce n'est pas avancer un paradoxe que de dire que l'uniforme enlève à l'émeutier une partie de son courage ; les gens en blouse ont plus d'énergie, d'initiative, de valeur militaire que les gardes nationaux et surtout que les officiers de la garde nationale.

En organisant leurs suprêmes moyens de défense, les fédérés devinrent tyranniques et vexatoires. Leur méfiance habituelle fut portée à l'extrême, surtout dans les quartiers où ils étaient assurés de leur force. Les habitants durent ouvrir les persiennes des fenêtres, fermer les croisées, lever les rideaux; une croisée entr'ouverte,

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un visage à une fenêtre provoquaient les cris des sentinelles et quelquefois des perquisitions. Le motif de tout ce manège était la crainte qu'on tuât du haut des fenêtres les défenseurs des barricades, en tirant sur eux par derrière avec des fusils à vent. Il est certain que souvent on a entendu des balles siffler daiiÉ les rues sans qu'aucune détonation eût averti du feu ; parfois même, des gardes nationaux ont été blessés delà sorte; ce sont des balles égarées qui peuvent aussi venir de plusieurs kilomètres de distance; elles proviennent de quelque tireur maladroit ou épeuré qui aura laissé échapper la détente sans coucher en joue. On entend quelquefois ces balles siffler à l'aventure par dessus les maisons.

Bientôt on requit les marchands de vin de fournir à boire, les boulangers de donner du pain, le tout gratuitement; il fallut se prêtera ces exigences, mais les marchands y apportaient, cela va sans dire, autant de restrictions qu'ils pouvaient.

Le 23, on apprit les progrès de l'attaque, l'incendie du ministère des finances, qu'on attribua d'abord aux gens de la Commune; mais les journaux du parti dirent qu'on avait réussi à éteindre l'incendie du ministère des finances. Le 24, l'incendie de l'Hôtel de Ville dénonça les intentions des révolutionnaires désespérés. Entre neuf heures et dix heures du matin, les flammes jaillirent de la tourelle, qui fut pendant plusieurs heures la cheminée d'appel de l'incendie; puis d'autres foyers éclatèrent à l'ouest du premier, et l'on sut que la Préfecture de Police et les Tuileries brûlaient sous la protection des fédérés.

La majorité de la Commune peut-être justement accusée de ces crimes. Félix Pyat et les Blanquistés en sont les instigateurs. Le 23, Félix Pyat commençait son jour^

nal par un article dont le titre était (( que ferons-nous des Tuileries ? » Les vainqueurs étaient .déjà dans Paris, et ce misérable se préoccupait plus de se venger de la défaite que d'arracher le succès aux ennemis de la Révolution. La Légion d'Honneur était le quartier général d'Eudes; le Corps Législatif, celui de Bergeret; la Cour des Comptes avait été confiée aussi à Bergeret pour y cantonner une partie de ses bataillons. Au contraire, le Ministère de la Guerre a été préservé; c'est que la majorité de la Commune n'a jamais trouvé dans son sein personne à qui elle pût confier la gestion de la Guerre. Cluseret, Rossel, Delescluze étaient des dissidents, presque des ennemis. Quant à Eudes, le ministre des premiers jours, son occupation ne s'était pas étendue au-delà de la cuisine.

Il est très probable que le dépôt de la guerre, le dépôt des fortifications et Saint-Thomas-d'Aquin sont rentrés intacts aux mains de l'armée régulière ; une grande partie des richesses militaires de ces grandes collections avaient été emportées en province avant le siège. Le reste fut soigneusement protégé par les délégués à la guerre, particulièrement les modèles d'armes qui se trouvaient à Saint-Thomas-d'Aquin, et qui étaient convoités par l'insurrection. Tous les moyens d'action que possède le ministère de la guerre français, stériles entre les mains de nos officiers, stériles entre les mains de l'insurrection, sont de puissants moyens de destruction, et les occupants éphémères du Ministère ont été des révolutionnaires assez intelligents pour ne pas priver les révolutions à venir d'armes aussi redoutables à la société existante.

L'Assemblée Nationale a témoigné une violente douleur à la nouvelle des incendies de Paris: le trait le plus

DËPAITE DB LA COMUUNE 363

saillant de ces incendies n'est guère cependant que la destruction du grand-livre deU Rente, et encore pourrat-on le reconstituer.

En tout cas, on peut trouver cette sensibilité déplacée de la part de l'Assemblée qui a consacré là défaite et la ruine de la France, et l'abandon de deux provinces ; qui a poursuivi cette œuvre à travers lï crise sociale et la guerre civile et qui vient dp la confirmer dans un traité aveugle, au moment même où elle achevait de vaiucre l'insurrection.

Un autre fait à noter, c'est l'exagération des premières nouvelles données au public. L'incendie du Louvre, de la Sainte-Cbapelle sont démentis, d'autre sinistres ont été atténués; l'odieux de ces incendies n'a pas besoin d'exagération.

Le 24 au soir, la fusillade ' éclata dans la rue, et dura jusqu'à minuit. Vers sept heures du matin, quelques soldats parurent. Les fédérés avaient enlevé leurs morts, excepté deux, mais avaient laissé un grand nombre de fusils. Les soldats en emportèrent une charge. Plus tard, deux soldats et un serj^ent du 70° de ligue viennent prendre le reste des armes, puis une troupe de vingt-quatre hommes, sans un officier, fouille les petites rues. Le soldat cause avec les femmes et quelques habitants descendus dans la rue ; hier tout le monde avait quelque insigne militaire; il n'était pas jusqu'aux gamins qui n'eussenl quelque bonnet de police ou une veste de hussard, où un pantalon à bandes; on était chaussé du soulier militaire, avec la guêtre blanche sur le pantalon. Aujourd'hui, c'est tout le contraire, « la tenue civile est de rigueur m; pas le moindre vestige guerrier. — Le

1. Lea troupes de Versailles Bunt entrÉes daoa Paria et la guerre de rues c<

soldat a un air confiant, bonhomme; il fait contraste avec les gardes nationaux de la veille, et le contraste est en sa faveur ; il n'a pas cette apparence déguenillée et sale du garde national sous l'uniforme; son ceinturon est bien ajusté, sa capote ne fait pas au -dessus du fourniment un bourrelet disgracieux et incommode.

Il peut être neuf heures quand le régiment arrive, le drapeau est planté sur une barricade, les trois couleurs sont joyeuses à voir après le triste drapeau rouge ; et pourtant, ce drapeau tricolore va être souillé de meurtres et d'exécutions sommaires plus affreuses que n'a pu en abriter le drapeau couleur de sang. Le régiment passe ; voici des officiers français ; leurs guêtres sont couvertes de poussière ou de boue, mais malgré la fatigue, Ms portent l'uniforme avec une aisance coquette. Cela fait plaisir à voir après ces gueux d'officiers de la Commune trinquant sur le comptoir avec quelque sergent, gueux déguisés en soldats et qui transforment en guenille l'uniforme dont on les a affublés : le pantalon en vrille, le sabre dans les jambes, le ceinturon pendant sur une capote trop large, le képi crasseux couronnant une personne crasseuse, la parole et l'œil avinés.

Tels étaient ceux qui prétendaient affranchir le pays du régime du sabre, mais qui ne pouvaient qu'y substituer le régime du delirium tremens. Mais quel que soit le plaisir qu'on éprouve à en être débarrassés, il faut rendre justice à leurs remplaçants.

Les officiers de l'armée ne se sont pas amendés dans cette courte campagne : ce sont toujours les vaincus de Metz et de Sedan. Les premières reconnaissances, quoique d'une trentaine d'hommes au moins, n'avaient pas d'officiers; la troupe n*a pas profité des premières heures du jour ; les colonnes sont longues et offrent des

'défaite de la commune 3G5

traces de désordre ; les officiers supérieijrs dc sont pas en tête de la troupe, les officiers d'éUtt-major paraissent seulcnient après que le brigade a passé. Enfin le général arrive, le dernier de tous. IL a la voix forte et il en profite pour crier. Il veut faire démolir les barricades, et . pour cela on va fouiller les maisons et faire descendre les babitants; ils ont fait les barricades, il faut donc qu'ils les défassent. Une section part aussitôt pour exécuter cet ordre ; le général ne parle de rien moins que de faire fusiller ceux qui feraient résistance à ses volontés. La terreur, décidément, n'a pas disparu avec la Commune, elle n'a fait que changer de couleur.

La compagnie d'avant-garde avait amené avec elle un homme; il avait insulté un officier. La compagnie s'était arrêtée près de l'église^ on avait mis l'homme contre la grille, et quelques coups de fusil l'avaient étendu mort.

Le général a établi son quartier au café ; on amène deux hommes et une femme; au bout d'un moment les prisonuiers sortent, on pousse l'un d'eux jusqu'au mur du marché, il se cache le visage et cherche à fuir; un coup de feu l'abat, il se relève, on l'achève ; puis l'autre a le même sort. La femme qui les accompagnait est au milieu de la place, les soldats la retiennent. « Mais c'est mon frère, crie-t-elle, mon^frère. h On la laisse aller lorsque les coups de feu entretenu. — Plus lard c'est une autre femme qu'on amène, plus morte que vive ; elle a insulté un officier; on avait tué son mari, et elle l'a appelé assassin. L'officier la menace de se faire justice lui-même; toutefois elle trouve grâce devant le prétoire du général, et s'en va. .

Cependant on se dégoûte de tuer : deux hommes ont été amenés; le général est sous le porche de la maison. Tout en passant, il condamme, mais comme on les em-

mène, le général rencontre le regard désolé et effrayé d'une jeune fille de la maison. Il se ravise, et la vie des deux hommes est sauvée. Le général monte et demande à revoir la jeune fille à laquelle il est reconnaissant de ce bon mouvement.

J'ai entendu dire que les plus féroces conventionnels caressaient quelquefois la fille en faisant guillotiner le père. C'est une des légendes de la Révolution. J'aime mieux cette assurance dans la férocité que l'indécision du juge grotesque qui fait grâce pour un regard. Pourquoi donc avait-il condamné?

Bientôt on amène un brave homme en lunettes, dont la grosse figure est blafarde de peur ; il est intempestivement coiffé d'un képi de la garde nationale. Ce képi retarde d'un jour; on emmène l'homme au Luxembourg. — Un lieutenant est moins heureux, il est en uniforme ; on le conduit au café; le général est allé dormir, mais le prétoire ne chôme pas pour cela ; le lieutenant sort condamné. Il marche allègrement vers le mur du marché et meurt de bonne grâce.

Tout cela se passait le 25. La bataille, qui avait sévi avec rage la veille dans le quartier de l'Hôtel de Ville, s'est apaisée bu éloignée. Le feu s'est transmis de l'Hôtel de Ville aux maisons situées en amont. La canonnade des Buttes-Chaumont et du .Père-Lachaise a augmenté de violence.

Le 26, la rive gauche, dit- on, est nettoyée. Le rayon dé l'insurrection se circonscrit. Les journaux publient les noms d'un certain nombre de chefs de l'insurrection arrêtés et surtout fusillés. Eu même temps ils mentionnent l'assurance donnée par Thiers à la Chambre que les coupables seront jugés et ne seront frappés que par la loi.

Le 27, le général Bonneton est revenu; c'est le héros

des exéculioDS du marché, mais ses collègues ne seront pas en reste avec lui: On parie de deux cent cinquante hommes fusillés ensemble au Champ-de-Mars ; un gendarme raconte des exécutions en masse faites au Luxeihibourg par groupes de quatre. Le général s'installe; à son premier passage il avait avec lui quelques hommes de police, maintenant il en est entouré^ ils ont voix à sou conseil. Mais il s'est fait une sorte de réaction dans l'esprit de la troupe contre les exécutions sommaires. (( Allons-nous-en, dit un soldat, en voyant interroger deux prisonniers ; on va les fusiller, je ne veux pas voir çà. )) Les officiers recommandent aux hommes d'être circonspects dans les arrestations, et les avertissent que les dénonciations servent souvent à venger des rancunes personnelles.

On a amené deux hommes au général Bonneton. Ils s'avouent délégués de la Commune, ils sont donc condamnés à mort; mais ce n'est pas « la mort sans phrases )), car on les accable d'injures et d'injures assez sottes : « Tout ce qui arrive est de votre faute ; vous faisiez marcher les gens par force, et maintenant c'est votre faute s'ils sont fusillés ! )) 0 Logique !

« Votre âme doit être aussi noire que votre paletot », dit le général. « Nous vous fusillerons sans vous faire souffrir, dit un officier; si nous vous livrions au peuple, il vous déchirerait ». Les deux patients supportent stoïquement les insuites ; on leur impose silence, et d'ailleurs ils ne répondent rien. L'un est un grand jeune homme brun ; l'autre, un petit homme chauve. Ils s'embrassent silencieusement. « Embrasse ton frère, » dit le général en les injuriant. « C'est mon fils, » répond le petit vieillard. On continue à injurier les misérables. « Si je ne craignais pas de me souiller de votre sang.

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continue le général, je vous brûlerais la cervelle avec mon revolver ». Enfin on conduit les deux délégués au Luxembourg, où siège la cour martiale.

Le général est parti pour le rempart avec ses officiers. Ce sont toujours les vaincus de Metz et de Sedan.

De Cissey commande sur la rive gauche, Ladmirault sur la rive droite, ce sont là de bons choix. Clinchant commande aussi un corps d'armée sur la rive droite. Les mêmes troupes sont rangées sous les mêmes chefs qu'avant la captivité; mais elles ont'pris des numéros provisoires, du moins pour quelques-unes.

La terreur règne partout, on fusille en masse sur des dénonciations douteuses; la circulation est presque impossible. Les Prussiens ont coupé les voies de cheipins de fer en enlevant les rails sur une longueur de cent mètres ; ils rendent au vainqueur les fédérés qui cherchent à s'échapper, et fusillent, dit-on, ceux qui sont parvenus à franchir leur ligne. La Commune a peu d'amis en Europe, mais il faut lui rendre cette justice qu'elle a fait peu pour en avoir. L'Espagne et la Belgique, qui ont une légitime terreur du drapeau rouge, considéreront comme des malfaiteurs les réfugiés d^ la Commune.

Cependant l'Assemblée de Versailles fait à défunt la Commune une concurrence déloyale : elle décide que la colonne Vendôme'sera rebâtie, et détermine même les inscriptions en style lapidaire qui seront gravées sur le socle.

Samedi, 27 Mai 1871.

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