‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 57 sur 113 · PT · texte numérisé non relu

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fois il avait voulu ; il n'a pas su se soumettre au rôle secondaire que lui donnait Pinintelligence de la Commune ; il n'a pas su non plus le secouer. Au début, il a paru se préocjuper de s'assurer la prépondérance, il a même joué une fois le tout pour le tout, mais voyant qu'il perdait il s'est adroitement dégagé. Depuis ce moment, il a usé jusqu'au bout sa situation au ministère.

Cluseret allait au feii très carrément. Il n'a pas mis l'uniforme une seule fois; il marchait devant en chapeau rond et en veston, et on le suivait. Lorsqu'il a ramené une garnison au fort d'Issy, un obus à pétrole a blessé grièvement un officier auprès de lui.

Il n'a pas su choisir les hommes : tous ceux qu'il a favorisés étaient des médiocrités parfaites. Les mesures qu'il a prises étaient absolument incohérentes et dépourvues de sanction autant que de moyens d'exécution ; encore revenait-il trop aisément sur une mesure prise. En un mot, il était au-dessous de la situation; quel homme peut assurer qu'il n'eût pa^ été de même.

Cluseret a eu des moments d'énergie", il n'a pas eu de volonté. Après avoir, entrepris la lutte contre la Commune, vaincu, il devait se retirer. Ce n'était pas un franc révolutionnaire, c'était un français superficiel, frotté de yankee, et qui dans la philosophie yankee^ n'avait guère compris que le mot dollar.

28 mai.

Le coloqel Leperche, qui a été blessé devant le fort d'Issy, est un officier distingué à de certains points de vue. Il a eu des débuts brillants aux écoles, mais je le tiens pour incapable de conduire quarante tirailleurs. Il l'a d'ailleurs prouvé. Il était attaché à l'État-major

du général Bourbaki qui tenait beaucoup à lui. Il retrouva son chef à Lille, et fut nommé par lui lieutenant-colonel.

La sommation envoyée par lui au fort d'issy était dé> placée et l'acte autant que l'homme mérilail la réponse cavalièrequefitLe colonel Rossel. Une sommation aussi. extrême était prématuréeet Leperche n'était nullemeut en état de passer la garnison par les armes après un quart d'heure ; il en a reçu lui-même la preuve par un argument ad hom'mem puisque deux jours après il a été blessé à la tranchée devant le fort. Son message ' devajtdoric être réputé, en l'élatdes attaques, pour une intimidation ou une ruse, et l'un et l'autre cas autorisaient la réponse ^ de Rossel, réponse dont la justesse ne

\. Au nom et par ordre de M. le Maréchal commandant en chef l'armi-e, noun, major de tranchées, sommons le commandant des insurgés réunis en ce moment au fo/t d'Issj, d'avoir à se rendre, lui et tout le personnel enfermé dans le dit

Uq délai d'un quart d'heure est accordé pour répondre à

Si le commandant des forces InsargiJee déclare, par écrit, en son nom et au nom de la garnison tout entière da fort d'issy, qu'il se soumet, lui et les siens, 3 la présente sommation, sans antre condition que d'obtenir la vie sauve et la liberté, moins l'autorisation de résider dans Paris, cette faveur sera accordûe.

Faute par lui de ne pas répondre dans le délai indiqué plus' haut, toute la garnison sera passée par les armes.

Tranchées devant le fort d'issy, le 30 avril 187t. Le colonel d'état major, major de tranchées. R. leperche.

S. Au citoyen Leperche, major de tranchées devant le fort

une aommatio

fut pas comprise, mais qui obtinl un grand fsuccès humoristique. La Gazette de France fil aigrement remarquer que les lois de la guerre n'autorisent nullement à fusiller un parlementaire : la bonne vieille se trompait. Le drapeau parlementaire ne peut être sacré que si les abus qiîe peuvent en faire les Leperche sont sévèrement

punis.

29 mai.

LuUier a, dit-on, été fusillé; il n'y a guère de chef de l'insurrection donton n'en ait dit autant. Celui-ci aurait été pris comme il tirait sur la troupe à travers un soupirail. Lullier était peut-être le seul homme dans Paris qui pût utiliser la flottille; malheureusement sa santé physique et intellectuelle était trop profondément altérée par la boisson pour qu'on pût recommencer l'expérience malheureuse que le Comité central avait faite de ses facultés. Il paraît que l'usage même modéré des liqueurs produisait chez lui une exaltation furieuse. A l'état de repos, et même lorsqu'il s'observait, son regard avait des égarements passagers. Il a souhaité avec violence le commandement des dix-sept canonnières que possédait la Commune, et il expliquait avec une réelle supériorité les moyens de les mettre en œuvre. Rossel,^ qui était alors chef d'Etat-major, eût peut-être fait la folie de satisfaire et cette fantaisie lucide, mais Cluseret affectait de s'en remettre à Delescluze et à

d'hier, je ferai fusiller votre parlementaire conformément aux usages de la guerre.

Votre dévoué camarade.

Rossel.

• Délégué de la Commune de Pariô.

i. Remarquer que Rossel, dans cette relation, parle touours de lui-même â la troisième personne.

Pyal, qui tremblaient à la seule pensée d'employer Lullier. Le malheureux poursuivit cette espérance avec toute la ténacité d'un fou; lorsqu'il lui fallut y renou- ^ cer, il écrivit contre la gestion du délégué de la guerre

des articles qui ne manquaient pas de justesse.

Le Gouvernement de la Révolution parisienne a été depuis le début jusqu'à la fin une sorte de Conseil des dix. Le Comité central, et ensuite la Commune avaient conscience de jleur honteuse infériorité ; s'ils ne publiaient pas leurs orageuses réunions^ qu'on ne peut [/ réellement pas appeler délibérations, ce n'était pas par système, mais par une juste pudeur. La discussion se faisait, la ^conscience de ces assemblées souveraines s'éclairait par un procédé qui n'a pas de nom dans le dictionnaire; mais si le parti qui a gouverné Paris pendant deux mois revenait au pouvoir, il faudrait absolument que le mot engueulade prît place dans le langage des comptes-rendus parlementaires.

Paris n'a pour ainsi dire pas besoin de cette publicité absolue, immense, qui semble une des nécessités d'un peuple libre. Paris est assez intelligent pour deviner ce qu'on ne lui dit pas, pour rectifier ce qu'on lui dissimule. Semblable à un homme qui aurait l'habitude de vivre dans l'obscurité et de distinguer au toucher des formes réelles, Paris a des organes mystérieux qui lui font lire entre les lignes de ses journaux chaponnés, qui lui font pressentir la signification d'un silence et dépister une fausse nouvelle. Cependant, à tout prendre, la publicité vaut mieux, surtout pour le Gouvernement, qui n'a jamais voulu comprendre que la vérité, quelle qu'elle soit, lui sera moins défavorable que les interprétations.

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Rossel paraît être le seul révolutionnaire qui ait compris quelque chose à la puissance de la pressé et qui ait cherché à l'utiliser. Il accueillait les journalistes avec une considération proportionnée à leur « tirage », et n'hésitait [pas à leur mettre en main les pièces authentiques relatives aux événements les plus récents. Ses relations avec le Père-Duchêne avaient eu pour origine ce besoin réciproque de reaseignemenls d'une part, de publicité de l'autre.

La communauté des vues et la franchise des relations amenèrent une confiance réciproque et une sorte de familiarité. Le commandant Séguin lui reprochait un jour l'empressement avec lequel il recevait « ce mi- ^ sérable » Père-Duchêne, à quelque heure qu'il se présentât. (( Soixante mille exemplaires )), répondit Rossel, et la raison était aussi péremptoire que le a Sans dot » de V Avare,

Cette liaison aurait pu, du reste, porter des fruits

utiles à la Révolution.

La première fois qu'Eugène Vermesch vint au Ministère, Rossel lui parla avec énergie de la nécessité de rendre publiques les séances de la Commune. Vermesch saisissait immédiatement une idée et sa verve endiablée la traduisait avec un éclat, un brio surprenants ; par une opération rapide de son ejprit, il vous rendait votre propre pensée transformée en un feu d'artifice, étincelante de bouquets et de girandoles, émaillée de ces fioritures que proscrivent l'académie et la bonne société, et qui fournissaient tint de lignes au Père-Duchêne. Trois jours après cet entretien, la Commune accordait la publication des comptes-rendus analytiques de ses séances, publication qui ne fut pas d'ailleurs faite avec bonne foi.

Le Père-Duchêne et P Avant-Garde de Jules Vallès étaient les journaux les plus répandus de la Révolution parisienne ; le Mot d'Ordre en était le meilleur journal. L' Avant-Garde était aux Jacobins qui ojit dirigé et perdu la Révolution.

Rochefort et le Père-Duchêne étaient au contraire des adversaires de ce parti, ce qui explique leur entente spontanée avec le coloiïel Rossel. Rossel et les rédacteurs du Mot d'Ordre ne se sont jamais vus, mais il y a eu entre eux des échanges inavoués et tout naturels de bonnes relations et de bons offices qui se sont prolongés, de la part du Mot d'Ordre, jusqu'après la chute de Rossel.

Les ordures dont le Père-Duchêne parait sa marchandise pour affriander le public étaient un simple hors-d'œuvre ; il y a vingt jours, une aimable femme- — qui lisait le Père-Duchêne — une heureuse femme alors, veuve désolée aujourd'hui, Madame Dombrowska, me faisait remarquer qu'en effaçant dans cet étrange journal les artifices de style dont il s'enguirlandait, il restait un langage éloquent quelquefois, quelquefois touchant.

Les Français. ont toujours aimé à trouver un peu... gras les bords de la coupe où ils buvaient la vérité; pourquoi le procédé qui réussit à Rabelais contre les papegaux, à Voltaire contre les cagots, serai t^il devenu mauvais contre les cuistres de nos jours ? Pourquoi serait-il aujourd'hui illégitime ?

Le Père-Duchêne a une chose sur la conscience plus

grave que tous ses b et tous ses f Un jour,

dans l'activité un peu folle de la confection du journal, une dénonciation passa, empruntant à la langue dans laquelle elle était exprimée l'énergie et la viru-

lence qui en assurèrent le succès. Gustave Ghaudey, rédacteur du Siècle, dénoncé pour avoir tiré sur le peuple le 19 octobre, fut arrêté et incarcéré ; il y eut un orage dans la Presse, et un autre orage intime dans le bonnet qui contenait la triple tète du Père-Duchêne, car la dénonciation s'était produite à Pinsu de Vermesch et d'un autre de ses collaborateurs. Cependant, pris la main dans le sac, comme on dit,' le Père-Duchêne capitula avec lui-même ; il s'enorgueillit de la déclaration qu'il aurait voulu effacer. Gustave Ghaudey a été fusillé en même temps que les prisonniers les plus marquants de la Gommune.

Personne n'était prêt. Aucun des serviteurs de la Gommune n'avait étudié son rôle pour^la grande scène. Pas d'étude, pas d'acquis, pas de caractère, pas d'audace durable.

Gette plèbe ouvrière aspire à posséder le monde, et elle ne sait rien du monde. Lorsqu'un malfaiteur veut forcer une maison, il en fait d'abord le tour, il étudie les portes, les serrures, il sait où sont les meubles et comment les forcer. La Gommune a été le malfaiteur novice qui est réduit à tuer pour voler, et qui se trouve ensuite embarrassé de crimes inutiles, ne sachant où sont les caches et les secrets.

La comparaison me plait et je m'y tiens. Paris a été entre les mains de ces sauvages comme un coffrefort à secret. La maison était forcée, le Peuple faisait la courte-échelle sous la fenêtre, et la Gommune, se grattant le front devant le coffre-fort plantureux qui contenait la richesse sociale, était obligée de se contenter du billon. Seulement elle a mis, en partant, le feu à la maison par acquit de conscience.

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