‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 64 sur 113 · L. ROSSEL · texte numérisé non relu

L. ROSSEL

J'ai reçu ce malin des livres de la part de M. P. ; il y en a un allemand, un anglais et un français, ce qui me permet de varier mon caprice. Ils me font grand plaisir.

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ceptai ses offres et il assista régulièrement aux séances, plaida même une ou deux fois et fit plusieurs comptesrendus. Les séances furent interrompues au bout de peu de jours et je l'indemnisai des peines qu'il avait prises.

Vous médirez au juste ce que vous pensez de lui. C'est un homme qui a un pied un peu partout : il était intime avec Raoul Rigault et il est très bien à Versailles; il écrit dans divers journaux et fait surtout des comptesrendus de la Chambre. Dans sa conversation avec moi, il m'a donné peu de nouvelles. Il paraît que les procès commencent lundi, ce qui met mon affaire du 15 au 20. Je redoute les indiscrétions, et c'est ce qui m'empêche de vous écrire autant que je le pourrais.

J'ai eu une petite déconvenue hier en voyant que M. J. ne me donnait pas de vos nouvelles, mais ce sera réparé aujourd'hui.

Prison de Versailles, 3 août 1871.

Enfin j'ai eu ce matin un mot de vous.

Mon Directeur est de plus en plus directeur, et j'ai de plus en plus de motifs de m'en défier. Evidemment, il suspecte quelque commerce entre mon avocat et moi ; il n'est pas venu me voir tant qu'a duré l'absence de M, J. , et à son retour il m'a fait coup sur coup quatre visites, dont deux ont été marquées par de ces petits incidents qui traduisent sa pensée. Hier, au moment où on est venu m'appeler pour voir M. Maysonnade, il est entré dans ma cellule et a pénétré jusqu'au fond tandis que le gardien me disait de sortir parce qu'on me demandait; de sorte que le Directeur se trouvait entre moi et mon lit où je mets d'habitude mes papiers que j'emporte toutes les fois que je mets le pied hors de ma

cellule. Il comptait peut- être que la surprise me ferait oublier de les prendre, ou que je n'oserais pas les emporter devant lui. Il se trompait en cela.

Le soir, il est revenu; mon grani cahier était ouvert sur ma table et j'avais écrit seulement trois ou quatre ligne» en tête delà page. Tout en causant il a eu l'indiscrétion de prendre le cahier à la main, comme exemple de ce dont il me parlait (il parlait de je ne sais quels états qu'il a à fournir), et il s'est donné le temps de lire très nettement ce qui était écrit. Cependant il n'a pas osé tourner la page. Son grand art est d'amener la conversation au point où il veut faire quelque mauvais coup. Je lui fais toujours bon visage, mais toutes ces petites facéties me dégoûtent.

4 août. — J'ai été bien fâché de me présenter hier en barbe à votre visite, mais le barbier vient seulement le mercredi et le samedi, et ayant attendu hier toute la journée M. J., je n'ai pas pensé au barbier.

Je vous écris aussi par la voie régulière pour vous dire qu'Assi m'a fait citer comme témoin et pour vous demander des vêtements. J'ai oublié de vous remercier pour vos petits bonbons qui m'ont fait bien plaisir; mais comment osez-vous charger les gens de semblables commissions?

Il faut que vous me parliez un peu plus de vous dans vos lettres; vous ne me parlez que de ce Lise, il finit par m'ennuyer, je trouve qu'on s'en occupe trop.

J'ai reçu les volumes de Feuquières et j'ai commencé à les lire; je vous en remercie bien.

Est-ce que Père a l'intention d'assister à mes audiences? Je craignais d'en parler tant qu'il était souffrant. Pour tout cela vous ferez ce que vous voudrez, mais d'après l'emportement de dévouement que vous

me témoignez, je crains que cette-^preuve ne soit un peu trop forte pour vous.

Prison de Versailles, 1871. (Note.)

Depuis la capitulation de Metz, je n'ai eu aucune relation avec Tarmée régulière. On conçoit qu'après avoir été livré comme un bétail par mon chef, j'aie gardé rigueur à notre constitution et à nos lois militaires.

Si j'avais pu, comme les ignorants, considérer ces malheurs comme cas fortuits, j'en aurais peut-être pris mon parti. Mais je savais que la cause en était due à la démoralisation, à l'immoralité de certains de nos généraux; que la constitution militaire inscrite dans nos lois et règlements amène communément au sommet de la hiérarchie et dans tous les grades élevés le rebut de l'armés. Je pourrais appuyer mon dire dé vingt exemples ébouriffants, avec les noms des intéressés.

Je ne pardonne pas à l'armée de les subir, de se laisser aller à la pernicieuse influence de leur autorité. Le mal est constaté depuis longtemps : le Spectateur Militaire, quoique journal à demi officiel, a consacré depuis plusieurs années à blâmer le mode actuel d'avancement, des articles ou la modération de la forme n'atténue pas l'amertume des griefs.

On voit les résultats: l'anéantissement, l'avilissement de l'armée la plus guerrière de l'Europe devant un ennemi qui lui est certainement, à tout prendre^ inférieur.

En Prison, Versailles.

Ma bonne mère, tu veux que je t'écrive à toi, ma chérie, mais c'est toujours à toi que j'écris, même quand j'écris

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aux autres. Tu veux probablement que je te répète que tu es ma bonne mère bien aimée, que je ne pourrai jamais t'aimer assez pour te remercier comme tu le mérites, que tu aimes trop ton petit garçon qui t'a fait tant de misères. Mais plus il te fait de misères, plus tu Paimes. Enfin, espérons que nous viendrons à bout de le corriger et que l'expérience le rendra sage^ ce que n'ont pu faire les avis de ses bons et sages parents, et que s'il ne se repent pas de ses folies, il se repentira d'avoir tourmenté sa pauvre famille et de lui avoir fait faire des caravanes pour le dépêtrer de la sotte position ou il s'est fourré.

Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Ah, maudite galère ! Traître de Turc î

^ Je vous envoie seize pages d'élucubrations*, déplus en plus abstraites. Je vous conseille de les lire en deux fois, huit à chaque fois, car c'est très lourd à l'estomac. Lorsque nous éditerons l'ouvrage (quand ce sfera un ouvrage); il faudra intervertir l'ordre des événements, de manière à ne pas mettre en bloc toute cette tartine.

Malgré tout, cela m'amuse' d'écrire : on est étonné comme le temps passe vite ; mais lorsqu'on relit, on n'est plus content de ce qu'on a fait, les couleurs sont moins vives, les traits plus durs et en même temps moins déterminés que dans l'imagination; on n'a pas dit ce qu'on voulait dire, on n'a pas exprimé ce qu'on avait rêvé.

Vous vous plaindrez que je ne fais pas grandir mes enfants assez vite, mais vous savez que plus les enfants grandissent, plus ils donnent de souci à leurs parents. Ainsi, les miens grandiront assez tôt.

1. Seize pages d'un roman qu'il écrivait pour l'aînée de ses sœurs, et qu'il n'a pas eu le temps de terminer.

Bella est émerveillée de mon érudition et de mon style. Je le suis beaucoup moins. L'érudition dans un livre est toujours un peu en étalage ; on met là le deS' sus du panier, et au fond du panier il n'y a que des trognons de chou. Quant à mon style, il n'est pas assez châtié; je m'occuperai décela quand j'aurai été suffisamment châtié moi-même. Les ornements que vous admirez, comme relié etc. sont factices; ce sontdes artifices de style, il y a mieux que cela. Mais comme j'écris pour nous amuser, personne ne me cherchera querelle. Je préviens seulement ces demoiselles de chercher des modèles plus classiques, ayant une phraséologie moins contournée et un lexique plus varié.

Adieu ma bonne mère, je t'aime de tout mon cœur. Embrasse bien pour moi notre bon père et les petites.

Ton fils affec ionné.

La petite chatte est comme un rayon de soleil, avec sa jolie petite robe et son joli pfetit cou blanc.

Prison de Versailles. Septembre 1871 A sa mère et à l'aînée de ses sœurs.

Vous a-t-on dit que Madame Edgar Quinet est allée voirie pasteur à mon sujet? J'ai été très touché de cela. Si vous ne vous ménagez pas, vous finirez par tomber malades et père aura à vous soigner à son tour, ce qui nous serait à tous très désagréable.

Est-ce que ma ceinture a échappé au naufrage ? Pourquoi la bonne mère me dit-elle de ne pas me fâcher de ses conseils? Je ne puis pas m'en fâcher, d'abord parce qu'ils sont très bons, et puis parce que tout ce qui vient d'elle est le bienvenu.

Soyez assurées que je prends tout cela avec la plus grande tranquillité ; vous savez que j'ai toujours un peu

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vécu en rêve. Les événements n'ont rien changé à cette folle habitude qui m'a rendu l'existence facile. Mettezvous donc bien dans la tête que je ne suis pas dans la peine, et que je ne me trouve pas plus à l'étroit dans les dix mètres carrés de ma cellule que dans une ville ; le régime cellulaire est au contraire tout à fait approprié à ma paresse, je ne suis pas même obligé de me déranger pour déjeuner ou dîner.

Quant aux craintes ou aux espérances, elles ont peu d'accès chez moi, et si je songe à ma défense, c'est plutôt par devoir que par conviction. — En ce qui concerne mon attitude 'devant le Conseil, elle sera aussi convenable que possible, mais ce dont je ne puis répondre, c'est de ma flexibilité.

Il y a un garde du génie qui était resté au dépôt des Fortifications pendant la Commune; il n'était pas du tout communeux et je lui avais donné pour rôle de recueillir des documents suc les places françaises actuellement occupées par les Prussiens. Ce témoignage pourrait m'être utile en prouvant que je m'occupais des Prussiens.

Que sont devenus les articles sur l'organisation de l'arméelque j'écrivais pour le Temps il y a un an ? Quoi que vous en pensiez, il est inutile de me faire faire une redingote noire pour figurer devant le Conseil, d'autant plus qu'un vêtement neuf et porté pour la première fois n'a jamais bon air. Les effets que j'ai fait faire à Nevers sont très convenables.

La Nouvelle-Calédonie ne me tente pas, quoique ce soit un pays relativement civilisé et où ou ne mange de chair humaine que lorsqu'on y est absolument forcé. — Je crois en vérité, qu'à force de causer avec vous, je vais me remettre à avoir des idées d'avenir.

Prison de Versailles. 7 septembre 1871, soir.

Je suis toujours un peu inquiet de savoir si vous aurez le courage de me voir disséquer sans crier. M. J. était ce soir très affecté de la sévère condamnation de Cavalier, qui est la déportation dans une enceinte fortifiée. Cela vient sans doute de la réaction déterminée par la condamnation trop légère des gens de la Commune. J'ai dit à M. J. que peut-être la condamnation de Cavalier amènerait une réaction en sens inverse, cependant ce n'est pas probable, le pauvre Pipe-en-Bois est une trop petite victime.

Je suis fâché que le pauvre père soit allé courir à Paris aujourd'hui ; nous avons tous besoin d'être reposés et dispos pour Je procès. C'est ce dont je m'efforce pour mon compte. Il faut que quelqu'un écrive à Monsieur Passa après la première séance. Si S. pouvait se charger de cela, elle le ferait plus facilement que les autres, n'ayant pas eu la fatigue de la séance.

7 septembre, soir. — Mes bons chéris, je vous aime de tout mon cœur, et je ne suis pas inquiet du tout.

Je recommande toujours à père et à Bella de quitter la salle du Conseil en même temps que le Conseil se retirera pour délibérer, et d'attendre chez nous le résultat du jugement. Il est toujours mauvais d'exposer au public les émotions violentes auxquelles on peut se laisser aller, soit en bien, soit en mal.

Many kisses to ail.

Embrassez marraine et présentez mes respects à ma tante.

J'apprends que vous vous laissez aller parfois à compter sur un acquittement; ce serait vous exposer à un grave mécompte. Parlez de cela, avec mon avocat qui n'est pas du tout dans ce sentiment.

NOTE D'actualité

^ Ecrite par Louis Rossel.

Il semblerait, d'après ce que les débats ont fait connaître du caractère de Rossel, que rexécution de la sentence prononcée contre lui soit absolument impossible. Tout le monde cependant ne pense pas ainsi. L'autre jour un de nos amis, allant de Paris à Versailles, se trouva dans le même wagon que trois généraux qui causaient entre eux de l'affaire Rossel et qui étaient d'avis que son exécution est absolument nécessaire.

On ne peut véritablement pas s'étonner que ces messieurs pensent ainsi. Il est évident qu'à leui^ point de vue, la France serait ingrate envers les généraux qui l'ont si bien défendue et si bien servie, si elle ne ratifiait pas la condamnation à mort d'un homme qui est pour eux un vivant reproche, et qui n'a pas compris que le véritable héroïsme consistait à supporter sans paraître en souffrir la défaite, la captivité et le déshonneur de nos armes.

Prison de Versailles.

Prison de Versailles.

A sa grand'mère, madame Campbell.

Ma chère marraine.

J'apprends que tu pars demain et je ne veux pas te laisser partir sans te remercier de la pensée que tu as eue de venir ici pendant que nous étions tous dans une si ennuyeuse position. Malheureusement, le parloir où nous nous voyons est une invention si désagréable que je n'ose pas regretter que tu n'y sois pas venue. Ces grillages et ces petites loges sont vraiment une inven-

tien barbare, et nous nous étonnions aujourd'hui d'avoir pu nous y habituer; mais on s'habitue à tout, à ce qu'il parait. J'espère que, lorsque tu reviendras par ici, nous pourrons nous voir d'une manière moins incommode et que je pourrai remercier aussi mon oncle et ma tante de la constante sympathie qu'ils m'ont témoignée dans mes tribulations.

Adieu ma bonne chérie marraine, je t'aime toujours et je t'embrasse mille fois.

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