‹ Mémoires et correspondance, 1844-1871Chapitre 65 sur 113 · ROSSEL AU 18 MARS. — NOTE · texte numérisé non relu

ROSSEL AU 18 MARS. — NOTE

II faut que Rossel ait les convictions bien tenaces, ait l'imagination bien égarée pour s'être figuré que la Commune ferait la guerre aux Prussiens. Telle est l'opinion de ceux qui prévoient après coup, et ils ont parfaitement raison, puisque la Commune n'a pas fait la guerre aux Prussiens. Mais si l'on veut se reporter à la date du 18 mars, le jugement peut-être différent. Le 18 mars, je n'avais plus de patrie, la France s'était effondrée, plus de courage, plus de patriotisme, plus d'honneur. Le 19 mars, j'apprends -qu'une ville a pris les armes et je me raccroche désespérément à ce lambeau de patrie. Je ne savais pas qui étaient les insurgés, mais je savais contre qui ils étaient insurgés et cela me suffisait.

Que la Commune (il n'y avait pas de Commune le 18 mars, il n'y avait qu'une Révolution), que la Commune n'ait pas déclaré la guerre aux Prussiens, on ne peut pas s'en étonner! Mais il est certain que le jour où la Révolution aurait eu des chances de succès, la Prusse lui aurait déclaré la guerre.

Relisez le Manifeste de Brunswick en 1792. Il au-

rait pu être placé presque en entier dans la bouche de M. Thiers; je n'ai jamais parlé de cette analogie, mais j'y ai pensé souvent.

Prison de Versailles, 9 octobre 1871.

La Convention a résisté aux trois quarts de la France insurgés, en même temps qu'elle soutenait la guerre étrangère. Il était bien plus facile en 1871 de soutenir la guerre étrangère, lorsque la France possédait encore les deux tiers de son territoire et un immense crédit.

9 octobre 1871.

26 octobre, soir. 1871.

Je compte, mes bons chéris, que vous retournerez à Ni mes aussitôt après l'événement, sans vous attarder à gémir ici ; car si vous y restiez quelque temps, on s'attache si sottement aux lieux où l'on a souffert que vous auriez de la peine à vous en détacher. A Nimes, au contraire, vous serez dans un milieu sympathique qui vous aidera à supporter la douleur. En restant à Versailles, la vue de ces officiers, de ces juges, de ces députés, de tout ce monde qui continuera à fonctionner après que vous aurez cessé d'espérer, tout cela ne fera que vous aigrir et rendre la douleur plus à charge, et peut-être lui ôtera de sa dignité et de sa vérité en la détournant du souvenir de votre fils pour changer votre regret en dépit et en haine pour la société.

Ainsi, toutes affaires réglées aussi vite que possible, retournez au milieu de vos amis; même il vaut mieux partir plus tôt en chargeant monsieur X*** et monsieur Larnac de régler ce que vous avez à régler ici et à Paris.

Je vous engage à me faire enterrer ici; vous m'aimez assez profondément pour n'avoir pas besoin de la

vue d'un tombeau pour garder mon souvenir. J'aime mieux que vous vous rappeliez votre Lise de tous les jours que d'aller chercher ua signe matériel qui vous rappellerait plutôt mes malheurs et mon supplice^ que mon caractère et mon amitié pour vous. C'est de ma vie et non de ma mort qu'il faut vous souvenir. J'ajoute que vous n'obtiendriez probablement pas la permission, soit de me transporter, soit de me faire un tombeau, ce que je considère comme les choses les plus vaines du monde.

Je suis bien tranquille, mes bien-aimés, en vous écrivant tout cela. Ce n'est que pour vous que je souffre, car pour moi il ne me disconvient pas de mourir et deliiourir comme je meurs. Je compte sur votre énergie et votre vertu dans cette circonstance; soutenez- vous les uns les autres et ne vous laissez pas aller à trop de regret. Chacun de vous a besoin de tous les autres, et c'est surtout à mes sœurs que je recommande leurs parents, et avant tout mon bien aimé père. Ce n'est qu'en pensant à lui que je me sens venir les larmes aux yeux, car je le connais si bon, si grand, je sais si bien que son affection est d'autant plus grande qu'elle est moins prodigue de manifestations, que je me repens amèrement de lui infliger une telle douleur. Si j'ai le temps de le faire, j'écrirai à chacun de vous, mais vous êtes si bien unis pour m'ai mer que je ne vous sépare pas dans l'amour que je vous rends.

Que Dieu vous bénisse et vous console, mes bons,

mes meilleurs amis.

Je vous aime.

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