Copies d'après Callot
Lamoricière, et aujourd'hui il gagne sa vie à ce malheureux métier. Lorsque la demi-heure réglementaire est écoulée, il va ouvrir la porte derrière mes parents : (( Messieurs, Mesdames, il. est l'heure. » Alors mes sœurs s'accrochent chacune à leur tour au premier grillage, y appliquent leur visage et m'envoient un baiser que je leur rends sur le second grillage ; et puis chacune à son tour a le droit de sbrtir la dernière pour me voir un peu plus longtemps. « A après demain, se diton, en partant. » On ne pleure qu'en sortant.
Aujourd'hui ces pauvres chères figures étaient abattues et découragées. « Il ya si longtemps que nous patientons, médit ma mère ; nous sommes à bout de forces. » Elle parle peu, mais elle me regarde avec une attention concentrée, comme pour graver mes traits dans sa mémoire. Un moment le gardien s'éloigne pour faire entrer d'autres visiteurs : elle accroche ses mains au grillage et s'en rapproche tant qu'elle peut. (( Mon fils, mon bon fils, mon bien-aînié ! Je t'aime! Ils ne te feront rien I »
Après la demi -heure écoulée, on me permet de les embrasser au greffe; ils viennent seulement deux à deux, pour que la surveillance soit plus facile, et ces embrassements les inquiètent... on pourrait me passer du 'poison... Le directeur des prisons est un administrateur fidèle. On lui a confié la gestion de tant de kilos de chair vive ; il faut qu'il rende cette chair vive soit au ponton, soit au bourreau, soit même, le cas échéant, à la liberté ; et je suis certain que c'est encore ce qui lui plairait davantage. Se suicider, se détruire, ce serait commettre une mauvaise action, le priver de sa position, briser sa carrière, (( et, me dit-il, vous ne le voudriez pas. » Il me confie ses inquiétudes, il me dit
combien il a confiance en moi, et cependant il prend ses précautions. Ce soir, je cousais un bouton, Taiguilie se plie entre mes doigts : je la regarde, c'est une belle aiguille toute neuve qu'on a mise à la place des deux vieilles aiguilles d'acier que j'avais ; on a pris même la peine de l'enfiler comme étaient les autres.
Je verrai mes parents demain. « J'ai rassuré votre (( mère, me dit le directeur; cette pauvre dame me fait (( des questions qui m'embarrassent beaucoup. Elle me (( demande si je sais quelque chose. Je ne sais absolu- « ment rien^ je vou?en donne ma parole d'honneur. (( Mais je l'ai rassurée. Vous verrez votre fils demain, (( lui ai-je dit; c'est demain dimanche, et on n'a jamais (( fait d'exécutions le dimanche, on n'en fait jamais; la (( loi le défend... Ainsi, vous pouvez être tranquille ». Si ma mère n'est pas rassurée après cela, c'est qu'elle a mauvais caractère.
M. P. est venu après mes parents. Il m'apportait du chocolat; si on me fusillait demain, on en trouverait plein mes poches, car j'en avais encore une provision. Il m'apportait mieux que cela: sa bonne amitié et son bon cœur. Nous nous aimons véritablement, nous nous comprenons, c'est vraiment un bonheur pour moi de l'avoir rencontré ; il a toutes les délicatesses. Mon dîner était sur la table; il ne voulait pas me déranger, mais après une ou deux bouchées, le souvenir de mes bien aimés parents et de leur tristesse m'a étranglé. Je me suis levé et je me suis mis à pleurer.
Mourir jeune, d'une mort rapide, d'une mort honorable ; laisser un nom respecté et un courageux exemple, ce n'est pas là un sort à plaindre. Ma mort sera plus utile cent fois que ne Ta été ma vie, plus utile que n'eût été une longue carrière bien remplie : je ne me plains
pas. Mais pourquoi fait-on souffrir mes parents et mes sœurs? C'est si facile de tuer un homme, et si vite fait 1 Pourquoi hésitez-vous à tirer du fourreau le glaive rouillé de votre justice ?
12 heures soir.
26 novembre, soir
Je suis 'accablé de douleur. Il me faut faire effort pour prononcer une seule parole. Hier soir, tout en écrivant, je copiais un dessin * pour ma mère et je le lui ai donné aujourd'hui: c'est une pauvre femme avec trois petits enfants; elle allaite le plus jeune, un autre est grimpé sur son dos, et le plus grand est debout à côté d^elle. Quand nous étions petits, nous donnions des noms aux figures d'une image; je me disais en copiant celle-là : « ils trouveront que c'est mère avec ses trois petits enfants ». Le petit garçon est vêtu de pauvres habits qui semblent des oripeaux : une veste a basques, un gilet galonné, et surtout un grand feutre avachi qui lui pend sur le dos et sur lequel se dresse misérablement une petite plume. Ce misérable panache sur la tête du petit gueux grelottant me rappelait nos joies misérables, les ornements dont nous parons notre tête, ou notre esprit, ou notre corps, et sous lesquels nous frissonnons de froid, ou d'ennui, ou de douleur.
Vers onze heures, j'ai eu fini de dessiner et d'écrire. Alors, tout en arpentant ma cellule, je me suis rappelé une parole de ma mère. « Crois -tu, me disait- elle, en s'attachant au grillage du parloir , crois-tu qu'ils te feraient sauver, si nous leur donnions de l'argent? Si nous donnions vingt mille francs ? Nous les avons ! »