D'après Callot
^422 MÉMOIHES DE LOUIS HOSSEL
Vous avez vingt mille francs, pauvre mère vous avez réuni toutes vos pauvres ressources, et vous voulez savoir si c'est assez pour la rançon de votre fils ! Non, ma mère, ce n'est pas assez. Si j'avais vendu ma patrie, si j'avais livre* son armée à la captivité, alors nous aurions des millions, et ce serait assez. Il n'y aurait personne pour nous arrêter, personne pour nous condamner, fpersonne pour nous exécuter. Mais vingt mille francs ? Tu veux rire !
J'étais attendri ds cette folle obstination à me sauver par les moyens impossibles. i( Est-ce que tu ne peux pas scier les barreaux de ta fenêtre? Est-ce que tu ne pourrais pas sortir de la prison à la place de M. Passa quand il vient te voir ? » En pensant à tout cela, et surtout à cette idée de réunir vingt mille francs et de les offrir pour racheter ma vie, j'ai eu envie de pleurer. Mais la porte de la cellule est percéq d'un guichet où vient fréquemment regarder le gardien de ronde. Faut-il mettre ces gens dans la confidence de mes sanglots? Ce sont de braves gens, quoique geôliers; ils seraient capables de chercher à me consoler, a Voyez-vous, M. Rossel, il ne faut pas croire cà; c'est pas possible; moi, j'y crois pas. Et puis, il n'y a encore rien de sûr. » J'ai éteint ma bougie et je me suis promené à la lueur de la veilleuse qui est dans chaque cellule, de par le règlement; alors j'ai pleuré et sanglotté tant que j'ai pu, m'arrêtant dans le coin à côté de la porte, où on ne peut être vu, appuyant mon visage contre le mur et criant tout bas : Ma mère, ma mère I
J'ai de la peine à pleurer; nous sommes ainsi dans la famille ; les larmes ne veulent pas venir. J'aurais voulu pouvoir me rassasier de larmes mais la douleur s'accumule dedans et n'atteint pas le visage.
LES DERNIERS jaURS 423
Vers minuit, je me suis couché; et presque aussitôt le cours de mes idées a changé. Après tout, pensais-je combien de mères chaque jour, perdent un fils bien aimé et ne peuve it le disputer à la mort. Le monde est peuplé de semblables douleurs. Et moi, quelle meilleure mort puis-je souhaiter ? -
Cependant combien de choses en moi répugnent à la mort, me disais-je; j'ai beau ne pas me plaindre, je > sens que j'ai droit d'être plaint. Je n'ai pas assez vécu; j'ai be:oln de travailler, de penser, d'agir, d'aimer, d'aimer surtout. Mes poumons sont faits pour respirer longtemps encore, et inon cœur pour battre. Il n'est pas naturel de mourir ainsi.
Mes pensées passent si rapides que j'ai peine à les suivre. Je songe combien sont promptes ces dernières heures, et combien change à chaque instant la perspective du passé et de l'avenir. Je ne suis plus ce que j'étais hier: il y a comme des pages entières qui s'effacent du livre de ma mémoire. Un air de Mozart vient de me passer par la cervelle; que viennent faire ici ces notes joyeuses? Est-ce moi qui savais et qui aimais cet air ? Déjà je ne me le rappelle plus et je le cherche en vain.
Combien de sensations, combien de sentiments sont ainsi effacés pour ne plus reparaître. Mais aussi que de douleurs, que d'angoisses ont aussi disparu. Que dé fautes incorrigibles où je ne retomberai plus ! Que de rêveries amères ne viendront plus m'obséder ! Je salue la mort libératrice : ce qu'elle m'apporte compense ce qu'elle m'ôte *. — Et pourtant, j'ai soif de vivre et d'aimer.
1. On ne peut s'empêcher de rapprocher cette pensée de celle qu'il exprimait un mois auparavant dans un écrit destiné à ses parents, mais qu'il garda jusqu'à la an. Déjà con-
J'ai entendu sonner minuit trois quarts. Je sonde en mon esprit les éléments du grand problème. L'être, le moi, l'envôlopps organique, la résultante des organes, la résultante des impressions, des affections, des mouvements ; où est l'effet ? où est la cause ? Je m'endors en y songeant.
Je rêve. Je rêve que je me promène dans l'étroit préau, et qu'on y amène mes parents pour que nous nous voyions. Je rêve que je me suis jeté tout habillé sur mon lit dans ma cellule et que je m'y suis endormi : il est une heure du matin, des voix s'arrêtent à ma porte, on ouvre, en entre; je suis debout aussitôt. Ils ont l'air ennuyés de na'avoir trouvé habillé. C'est un prêtre âgé, maigre, d'une ligure qui m'est inconnue ; je tends la main à ce prêtre, derrière lequel entre le vieux Breuil, le gardien ordinaire de ma galerie. lime dit quelques mots et cherche à me faire regarder vers la fenêtre, mais je le guette et je vois qu'il va se jeter sur moi pour me mettre la camisole de force; le prêtre me retient la main; ma première pensée est: (( l'exécution est donc définitivement décidée. » Je lutte contre Breuil qui ne peut s'emparer de moi ; le prêtre s'est réfugié contre le chevet du lit. Je me jette sur le dos et j'envoie des coups de pied à Breuil.
A ce moment, je m'éveille pour de bon. Il n'est pas
damné» il déplore la douleur qu'il cause aux siens, il dit son amer regret de ne pouvoir être Tappui et le soutien de ses sœurs, a Ce qui me désole, c'est de payer si mal votre affection et votre dévouement. Si je vous avais écoutés, j'aurais été plus heureux et plus sage, mais j'étais impatient de vivre et de mourir.. » Puis remerciant tes parents de leur affection, de leurs soins, il termine par ces mots : « Vivant, je n'aurais rien à attendre que de mon énergie, de mon habileté et de ma conduite ; mourant, nous avons pour nous la miséricorde de Dieu qui est plus solide que tout cela. >
encore jour, mais la fanfare de la diane retentit dans la caserne voisine et répète plusieurs' fois ses joyeuses notes. Je me rendors et ne me lève qu'à dix heures du matin.
Mes parents vont venir vers onze heures. Oix me laissera les voir sans grillage et même causer ainsi avec eux. Ce sera dans une cellule vide ; le directeur sera présent et il est probable que M. Passa viendra.
A onze heures et quart on vient me chercher : c'est l'abbé Ferrand, mon bon abbé Ferrand ^ Il ne ressemble pas au prêtre de mon rêvé. Il ne sait rien, il est plein d'espérance ; il a lu mon livre 2, il m'en fait des compliments : il voudrait avoir le temps de me parler et je le voudrais aussi ; mais on vient nous avertir que mes parents sont là et on le presse d'achever sa visite. L'un et l'autre nous sommes désolés de nous séparer ainsi et sans avoir rien pu nous dire.
On vient me prendre au parloir pour me mettre dans la cellule N° 2, où l'on a porté des chaises. Ils arrivent, on s'assied ; le directeur a tout à fait surmonté ses craintes et me laisse asseoir entre ma mère et ma sœur. Père n'est pas là; il est chez M. Thiers. M. Passa s'assied un peu plus loin. Petite S. devant moi, à ma droite. Elles ont promis de ne pas pleurer. M. Passa leur a dit que j'avais pleuré hier soir et leur a fait promettre d'être calmes: il a emmené la petite passer la soirée avec ses enfants.
1. L'abbé Ferrand de Missols, sans connaître Louis Rossel, s'était pris de sympathie pour lui, et venait souvent le voir. En sortant du parloir, il allait généralement Boulevard de la Reine porter des ;^ouvelles du prisonnier, t Je viens de passer une demi -heure, avec un saint, dit-il un jour, en arrivant. » C'était un prêtre âgé, vénérable, plein de douceur et de compassion.
2. UaH de la guerre» écrit à Bourges, complété et édité pendant la Prison.
Père arrive. M. Thiers n'a rien pu lui dire : il ne sait rien et il n'est pas le maître. Père avait demandé à être introduit; on lui avait dit qu'il fallait parler à M. Barthélemy-Sainte-Hilaire. Il entre et dit à M. Barthélémy: (( Il faut que je voie M. Thiers. » M. B. hésite, oscille, cherche à ajourner : « Je ne veux pas attendre pour défendre mon fils que tout soit fini, je ne m'en irai pas sans voir M. Thiers. Vous me chasserez si vous voulez. J'attendrai que vous fassiez venir les hommes de garde ». M. Thiers vient ; mon père lui parle avec force, lui dit que je n'ai pas eu des juges, mais des assassins, lui en donne des preuves. Il lui a écrit deux fois hier pour lui exposer le côté moral de la question et il lui apporte une troisième lettre où il achève cette exposition. Ces lettres, il les publiera. Il faut que la France juge : « on ne peut pas assassiner un enfant I » Comme mon père est grand, comme il est bon, comme il est énergique dans les situations décivives et paisible dans la vie ordinaire I Indifférent à ce qui est petit, incapable même .de voir les petitesses des autres.
Un journal a déclaré que j'étais condamné, par la commutation, à vingt ans de travaux forcés. Les travaux forcés 1 cette idée révolte le directeur. Pour nous, elle ne nous choque pas le moins du monde, ni mes parents, ni moi. Qui est-ce qui peut attenter à mon honneur? N'est-il pas au-dessus de semblables détails? Mes parents seraient trop heureux qu'on me condamnât aux travaux forcés : ce serait la vie.
Joly est venu me voir vers quatre .heures; il disait comme disent mes parents, comme je mp dis peut-être secrètement à moi-même, il disait : «c'est impossible! » Mais il en est aussi à rêver des expédients impraticables. Il a vu M. Thiers, il va retourner encore à la Pré-
fecture, tâcher de savoir quelque chose. Il a écrit : la sentence est illégale, contraire à la loi ; la Commission est incompétente, un quart des sièges à la Chambre étaient vacants lorsqu'elle a été nommée. 11 faut attendre la réunion de l'Assemblée. Ce sera de lundi en huit. Voilà un lundi qui est bien loin de moi.
Nous causons. « Où allons-nous? Où va le pays? Nous sommes aux mains des soldats. — Vous vous repentirez, vousaulres républicains de ji'avoir pas fait comme moi. 11 faut connailre bien peu nos révolutions pour ne pas comprendre la nécessité de se joindre (au début) au parti le plus extrême. Le 18 mars, l'armée, la France, la République étaient aux républicains. Le 19: ^11^^ étaient aux incapables du Comilé Central. »
..'... L'armée n'est pus redoutable eiielle-même :elle' est composée de citoyens. Qui sait si je n'emporte pas avec moi le secret de ces questions, que j'étudie depuis plusieurs années?
Quelle faute à ceux qui me tueront! Une fois mort, je suis inattaquable. La mort est mon triomphe; j'ai rompu le lien trompeur qui attache le soldat à des chefs même traîtres et infdmes. J'ai prouvé qu'on pouvait briser ce joug avec honneur. Si des officiers courageux et patriotes se courbaient devant desexigencesindignes, acceptaient la fuite, la capitulation, la guerre civile envers et contre tous, ce n'était pas par crainte de la mort, mais par crainte du déshonneur. Vous n'aurez plus désormais cette ressource : j'aurai appris à tous qu'il y a des jours ou un soldat discipliné et fidèle doit désobéir, et peut désobéir sans se dégrader.
Joly me demande, eji partant, la permission de m'en-.^ brasser; il est très ému; nous nous disons au revoir. Tout en causant, je lui avait dit, en pensant à mon rêve :
(( J'espère que quand Pordre définitif viendra, on ne me mettra pas la camisole de force. » Il en a parlé au directeur qui est venu peu après dans^ma cellule, a longuement causé avec moi, et a trouvé moyen de m'expliquer, longuement aussi, qu'il ne mettait jamais la camisole de force que dans les cas de folie et de fureur. Ma voix avait peine à sortir et était plus faible que de coutume et un peu rauque.
Le moment du jour le plus difficile à passer, je l'ai souvent éprouvé dan^ cette solitude, est le moment où le jour baisse. Si l'on était heureux, on aimerait cet instant où les objets extérieurs s'effacent dans la nuit et où les pensées intimes prennent d'autant plus de force. On est alors plus pleinement à soi-même et c'est alors que je suis plus accablé. Mai s cet accablement disparaît lorsque les lumières s'allument et j'ai éprouyé un vrai soulagement à mettre par écrit ces tristes souvenirs.
Ces épreuves sont fortifiantes, me disait ce matin M. Passa. C'est vrai, elles sont fortifiantes et saines. Je ne jouis jamais d'une meilleure santé morale que pendant les dures épreuves : pendant ces moments si amers, je me désintéresse de toutes choses mesquines et frivoles.
Que voulait-il? Où allait-il ? Quelle était son ambition? Gomment répondre à ces questions! En toute autre main que la mienne, mes idées sont des utopies. D'ailleurs je n'ai pas étudié pour enseigner et pour écrire, j'ai étudié pour agir. Chaque élément d'action que j'examine dans les livres ou dans l'expérience des hommes, je ne le classe pas méthodiquement dans un casier de théoricien, mais j'en cherche l'application actuelle, qui se transforme chaque jour. Plus âgé, mes idées auraient pris une forme arrêtée, et je pour-
rais les écrire; aujourd'hui je n'aurais pu que les exécuter.
Lorsque je suis allé joindre Tinsurrection, je ne comptais pas sur le succès, et je ne croyais pas y arriver à un des premiers rangs. J'obéissais à un devoir politique : lorsqu'une guerre civile est engagée, il faut que tout citoyen soutienne son parti. Républicain, mon parti était à Paris. Il y en a qui se disent républicains et qui n'étaient nulle part à cette époque; ils me laissent mourir aujourd'hui et demain relèveront mon cadavre pour s'en faire un drapeau ou une arme. Qu'ils sachent que je ne suis pas des leurs : je suis de ceux qui sp battent, et j*'irais plutôt rejoindre les zouaves de la Vierge que les démocrates incolores qui n'ont pour leur patrie que de vaines paroles et point de bras. Je hais le néant, même quand on le décore du nom de république ou du nom de patrie.
Gomment remercierai-je tous ceux qui m'ont aimé, qui ont cherché à me sauver, qui ont souffert de mes souffrances. Les premiers jours que j'ai passés ici, je m'arrêtais pour rire de moi-même, de ma folie, de mon dévouement à des idées. « On te fusille, disais-je, c'est bien fait; c'est le juste salaire de tant d'aberration. »
Mais un jour j'appris qu'il se signait à Metz une pétition pour moi. Cette nouvelle me causa une émotion vive, la plus vive que j'aie éprouvée, jusqu'à la journée d'hier. Après avoir su cela, je me promenais dans ma cellule, le cœur plein; et je m'appuyais au mur en me disant : « Ce n'est donc pas une chose vaine de se dévouer pour les hommes I »
Je veux remercier surtout mon camarade et ami Baïhaut. On ne manque pas de le calomnier aujourd'hui pour m'avoir soutenu. Je sais combien de sym-
pathie on a eue chez lui pour mes malheuFs, et combien on a partagé mes souffrances. Je voudrais pouvoir, je voudrais oser dire combien il m'a été doux d'être ainsi soutenu, et combien j'ai eu de plaisir à deviner tant de discrète sympathie. Combien d'inconnus ont ainsi^espéré et craint avec moi ! Je ne puis les remercier, je ne puis leur prouver que je voudrais être digne de leur bonne et gratuite confiance; mais je veux du moins qu'ils sachent qu'à mesure que j'apprenais les efforts tentés pour moi, je ne me sentais plus seul, et je vivais presque heureux, entouré d'un peuple d'amis inconnus. Il a fallu, pour produire chez moi l'abattement de ces deux derniers jours, que je fusse écrasé par la lenteur des délais et des incertitudes, par les alternatives rapides d'espoir et de résignation, et plus que tout cela, par le spectacle du chagrin de mes parents, de leurs derniers efforts, désespérés et fatalement stériles.
J'aurais voulu servir ma patrie; je ne puis que mourir pour elle. C'est déjà un sort honorable et peut-être très utile. Chacun fait ce qu'il peut. Il y en a qui n^ont fait que mourir et qui sont restés illustres. Il y a un an, fuyant Metz conquise et l'armée prisonnière, je passais à Bruxelles. En traversant une place, je me penchai hors de la voiture pour lire l'inscription gravée au p.iédestal d'une double statue représentant deux jeunes hommes qui se tiennent embrassés. Il y avait quelques mots en deux langues. « Den Graafen Von
Egmont und Von Hoorne Aux comtes d'Egmont et
de Hoorne, injustement mis à mort sur cette place par ordre du duc d'Albe, le etc.. » Je lus respectueusement l'inscription, et je m'aperçus, en remettant mon chapeau sur ma tête, que j'avais salué la statue I Etait-ce
sympathie dans aos destinées, était-ce respect pour ce sang noblement versé et qui peut-être n'a pas été infécond? Ce souvenir m'a plus d'une fois soutenu : les peuples, après plusieurs siècles, se souviennent de ceux qui les ont aimés et qui sont morts pour eux.
Chaque fois qu'on sonne et que s'ouvre la grande porte de la prison, je raç dis qu'on vient peut-être me chercher; qu'on vient peut-être me faire évader. Quelqu'un a osé en parler à M. Thiers. a II est trop tard, » a-t-il dit. Pauvre Monsieur Thiers, il sera bien plus tard pour vous quand vous aurez mon sang aux mains. (( Mais, lui disait-on, vous avez bien fait partir Beslay? — r Je n'aurais pas fait arrêter Rossel... si j'avais su!...»
Si j'avais su! — Il est trop tard! — Combien de fois et à combien de pauvres diables ai-je entendu répéter ces mots depuis que la France succombe.
Et ils savent de moins en moins, et ils attendent de plus en plus, et il est toujours trop lard.
Souffrance, — Délivrance, voilà ce qui domine de plus en plus en moi à mesure que le moment décisif s'approche. Cette excitation et ce dénoûment factices sont ainsi l'image un peu faussée de tout acte physiologique naturel.
Cette excitation, d'ailleurs, n'est pas continue. Elle ne s'est développée qu'à la suite de chocs répétés et d'une attente trop vive et trop prolongée. C'est Cinq- Mars, je crois, qui était entre les mains d'un bourreau maladroit, dont la main tremblante multipliait les coups d'épée sur son cou : la Commission des grâces est un bourreau maladroit. D'ailleurs la crise a des intermittences : d'abord ce serait bien étonnant si je ne continuais pas d'avoir, comme toujours, mes huit ou dix heures de bon et dur sommeil; et puis je lis, j'écris,
je pense aux questions qui me préoccupent d'habitude : lactique, littérature, politique. J'ai même dans mes préoccupations des moments de gaîté, des caprices humoristiques que m'inspire la situation même. Mais le fond est triste, lugubre, navrant. La santé physique est légèrement altérée. C'est une véritable maladie, que d'être condamné à mort : lassitude, inappétence, un peu de fièvre, légère anxiété. On finit par souhaiter d'en finir.
C'est moi qui suis là? C'est un rêve. Moi, dont la mort est implacablement poursuivie au nom des lois. J'avais rêvé de vieillir, de m'entourer d'une famille, d'aimer, d'élever des enfants : je vivais de mes rêves.
Mes rêves m'auraient trompé. La réalité est peutêtre plus douce. Mais finissons-en.
Ma pauvre mère bien-aimée m'a envoyé ce |soir de» paires de chaussettes et des serviettes. Elle ne veut pas craindre : elle croirait que le moindre- doute serait criminel. Espérons, ma chérie, espérons que ce que tu m'as envoyé me sera utile; cela me mènerait au-delà du fameux lundi où se réunira la Chambre.
Je te bénis, ma mère, ma bonne mère, pour tous les petits soins dont tu m'as toujours entouré^ pour la grande et sainte affection que tu m'as vouée, et dont je n'ai pas su profiter pour être heureux.
Que de débris, que de travaux interrompus, que de notes incohérentes je laisse derrière moi î Que d'ébauches inutiles! J'espèi^e qu'on ne les connaîtra pas, ou que si on les connaît on se souviendra que je suis mort jeune, et qu'on n'est pas encore parvenu, à mon âge, à fixer ses idées et à les formuler.
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27 nov. 2 heures après-midi.
Ce n'était pas pour ce matin. Hier^ après avoir lu et écrit assez tard, je suis resté un moment accou4é sur ma table à ne penser à rien, éprouvant un grand bienêtre. Je me suis endormi difficilement et j'ai été éveillé en sursaut par des cris comme ceux que se renvoient le^ sentinelles; le premier cri se nAlait être parti de la sentinelle du chemin de ronde, le dernier, de celle de la galerie. J'ouvris les yeux, il faisait une lueur comme la première clarté d'un crépuscule d'hiver. Je pensai qu'on venait nous chercher. Nous, c'est Ferré et moi, bizarre association. Puis j'entendis vaguement une horloge lointaine qui sonnait deux heures du matin. Comme je cherchais à me rendormir, les cris recommencèrent : des lambeaux de phrase, des hurlements; cela dura jusqu'après deux heures du matin. J'entendis qu'on fouvrait une cellule, puis un tumulte, puis les cris, plus lointains, durèrent quelque temps encore. Ces bruits insolites, ce demi-sommeil interrompu me donnaient la fièvre. Je fus encore réveillé par la diane, puis par chaque sonnerie de la caserne, puis par chaque coup de sonnette à la porte de ,1a prison, pensant à chaque fois que c'était peut-être nous qu'on venait chercher. Enfin je me levai. Le directeur vint me voir; il ne sait rien encore et parle de l'une et de l'autre éventualité. L'homme de cette nuit était un détenu pris d'un accès de folie.
5 heures soir. — La crise intime que je subissais depuis avant-hier a beaucoup diminué de violence; elle est même presque passée. Certainement cette nuit agitée en a brusqué la solution. J'ai occupé mon esprit une partie de la journée à un travail mécanique qui .a
certainement contribué à le calmer, à des recherches de facteurs premiers : cela ne mène à rien, cela ne signifie ,rieu, mais cela occupe et repose. La soirée est bien meilleure qu'hier, mais je vais me coucher de bonne heure, car ce sommeildu matin est trop coupé et interrompu. Et puis, à tout prendre, je crains moins aujourd'hui qu'hier d'être réveillé pour « aller au feu. )) Ce matin, il y avait une raison : la commission dite des grâces s'étai't séparée vendredi après le départ de M. Thiers pour Rouen; on n'avait donc pas pu exécuter ses arrêts samedi ; on n'exécute pas le dimanche, doue l'exécution immédiate arrivait ce matin. Ce matin passé, nous retombons dans l'arbitraire des délais.
M. Passa m'aiait une bonne visite; il est plein de confiance. Sa lettre ayant été publiée par la plupart des journaux, il en a reçu de nombreuses félicitations. — Mon pauvre père est venu à quatre heures du matin chez lui lui demander « des nouvelles. » Il l'a rassuré. Mon père est Retourné à Paris à sept heures du matin et n'est revenu que vers quatre heuçes; aussi n'ai-je pu voir mes parents qu'un instant, car le jour tombait quand ils sont venus. Ils semblent un peu plus calmes. Plus on tarde, plus ils espèrent. Ils doivent inspirer des craintes folles au pauvre directeur par la chaleur avec laquelle ils m'embrassent : hier il lui avait semblé voir ma mère glisser quelque chose dans ma poche; il s'en est ouvert à M. Passa qui l'a rassuré. D'ailleurs il est d'une parfaite bienveillance, mais le sentiment de sa responsabilité tempère légèrement sa confiance. Si j'étais mort quand on voudra me tuer, cela entraverait l'action de la loi, et il en serait comptable. Je verrai mes parents demain dans la matinée.
Certainement ces deux derniers jours m'ont un peu
bronzé.
27 novembre au soir.