Seize
ESSAI BIOGRAPHIQUE XXV
croire, mais il passera de PeaiVsous le beau pont de marbre avant que ces bouquets d'yeuses vous parlent comme les grands arbres du château ; et quand verra-t-on à..., au lieu dé ces statues en stuc, de ces lions en plâtre qui fondent à la pluie et sont décrépits sans avoir été vieux, quand verra -t-on des œuvres d'art sérieuses qui sourient aux siècles, comme le joli portrait de Madame Louise, et que le temps n'ose pas toucher. »
Sollicité de côtés si différents, il va s'adonner à ses études d'élection avec trop d'ardeur, si l'on tient ;compte de l'effort exigé par le travail de l'Ecole. Les musées, les bibliothèques dont il obtient l'accès prennent le plus clair de ses sorties ; et les notes, commencées dès La Flèche, s'entassent, fines, serrées, très lisibles heureusement ; si diverses qu'il j aurait vraiment péril pour un esprit moins net et moins réceptif. Un autre danger c'est celui de perdre de son individualité, de se donner une culture encyclopédique étendue, mais banale, ce qui arrive quand la mémoire prime l'intelligence. Ici, une docurnentation abondante amène toujours la contribution personnelle, produit du nouveau.
Mon père s'inquiétait, faisait de sages remontrances : il aurait voulu voir le souci de la carrière dominer tout le reste. « Tu as raison, bon chéri, disait l'aimable garçon ». Aussi, parfois, daas ces travaux, souvent égayés d'un fin croquis, d'une mélodie notée da mémoire ou de vers copiés, je rencontre quelques phrases de résolutions : « Jusqu'à lel mois, je ne travaillerai plus tant en dehors de l'Éco/e. » Intentions absolument vaines. (Il gagna cependant quarante rangs la première année et s'approcha tout près des positions civiles).
J'ose à peine entreprendre une énumération où la méthode me fera sûrement défaut; je pourrais presque la caractériser par le mot de ïérence, mais on en a trop abusé.
Résumant donc ici l'ensemble des travaux jusqu'en 1870, je discerne, en dehors de l'Art militaire et ses multiples
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branches, spécialité de plus en plus accusée; à côté des connaissances de l'ingénieur, bien accrues par les Yojages d'Angleterre ; de la littérature proprement dite, où les préférences vont à Tantiquité^ au classique; je discerne de profondes recherches en économie politique, science du gouvernement, philosophie,linguistique,esthétique (théorie du beau dans tous les domaines, appliquée aussi bien aux œuvres littéraires et musicales qu'aux trésors des musées). L'archéologie, où il est expert, peut voisiner avec les connaissances industrielles ou financières, et le cabinet des Estampes avec la Séparation de PÉglise et de l'État.
Il admettait que cette mesure, dont les étrangers nous fournissaient la notion, était capable de réveiller le zèle religieux. Ce n*est pas impossible. Ainsi quelques-unes de nos questions actuelles se rencontrent sous sa plume à quarante ans de distance.
Dirai-je les travaux purement scientifiques, obscurs pour moi, l'exposition de 1867 dans ses grandes lignes et dans quelques détails^ fixée par cet esprit de synthèse et d'analyse; et les traductions, Hogarth, Stuart Mill par exemple, et les citations nombreuses que je ne risque jamais de prendre pour de l'original : tout est indiqué, et souvent elles dévoilent quelque côté nouveau de cette &me ardente et pure.
Je fais au passage la réflexion que les minutieux travaux d'histoire auraient suffi à cette vie si courte et j'arrive, non sans lacunes, à la récréation coutumière^ au vieux Français dont ce fervent de Rabelais et de Montaigne, mis en joie par le Livre de Jostice et de Plety remplissait de respectables cahiers et d'innombrables petites feuilles enfilées. ^Chacune porte son vocable avec les origines et les variations.
Je voudrais bien dire un mot des autres livres favoris; c'est difficile : Byron, Shakespeare, Musset, Balzac, Alfred de Vignj,- étaient lus et relus. 11 aimait les romans, mais son romanesque à lui s'écartait de la donnée générale et rêvait l'amour dans le mariage.
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Des provisions pour l'avenir se préparaient dans les traces fréquentes de bibliographie empreintes un peu partout. En 1870, tout céda la place à la Défense Nationale; mais peu de goûts avaient sombré : Thébreu, peut-être seul, était demeuré en route, au contraire des fermés convictions religieuses, origine du désir d'étudier cette langue.
Pour le moment, nous ne sommes qu'en 1864 ; c'est le début de la carrière militaire. Elle agrée au sous-lieutenant par certains côtés, mais il en déplore la servitude politique.
Je trouve en effet dès 1863 une profession de foi républicaine très évidente. C'est la relation minutieuse du PrO' ces des Treize^ vieille histoire maintenant. Mon frère j assiste.
Treize opposants, journalistes, avocats, hommes politiques, parmi lesquels Garnot, Garnier-Pagès, étaient poursuivis par l'Empire, traqués, perquisitionnes, mis en jugement. Leur défense par les grands orateurs du parti libéral permit de dures vérités à l'adresse du gouvernement ; leur condamnation tourna au triomphe. Ily a des gens par lesquels il plait d'être condamné.
Cet écrit est débordant de jeunesse enthousiaste !
Quelques mois plus tard la même passion s'accuse au retour d'un voyage Outre-Manche, en ce foyer de progrès à. demi caché sous des apparences conservatrices : « J'ai passé quelques semaines en Angleterre et j'en ai rapporté des impressions profondes : j'ai joui de toute ma force de la liberté qu'on y respire, j'ai ressenti une grande sympathie pour ce. peuple énergique, amoureux de ses droits, et j*ai pris en pitié notre servitude, nos craintes, toute notre misère politique.
« Nous avons tout pour jouir de la liberté, tout excepté les mœurs de la liberté. Après avoir jeté à bas nos lois, notre organisation sociale, nous avons tout improvisé avec une facilité merv.eilleuse, excepté ce qui ne s'improvise pas.
a Plus d'une fois nous avons demandé des inspiratioiis aux
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inslitutioDs de Taotiquité ou des peuples voisins, sans songer que ces instillations étaient filles du temps et de l'expérience, le seul élément dont on ne puisse disposer. Ainsi nous portons la peine de notre Révolution, de même que nous jouissons de ses bienfaits et de sa gloire.
«Nos Chambres se composent d'hommes nouveaux tâtonnant au milieu d'occupations dont ils n'ont pas l'habitude^ nos magistrats sont sans autorité, notre armée est obéissante et sans principes politiques. Le pouvoir est au premier venu. »
L'art militaire et Part tout simplement trouvèrent en Angleterre force occasions d'étudeXe nébuleux Turner ne séduisit pas le voyageur, ravi par les autres richesses artistiques.
Voici maintenant quelques lignes intimes terminant la deuxième année d'École Polytechnique (1864). a L'année qui commence ouvre réellement dans ma vie une période nouvelle. J'ai reçu le jour où j'avais vingt ans ma nomination d'officier, mais pour moi, cette phase sera encore une phase d'étude. Je n'entre pas encore dans la vie que je rêve, la vie du producteur, du père de famille, du citoyen. C'est pour cela que je dois me préparer, en attendant que mes progrès me permettent de songer à une vie plus parfaite, plus réelle, plus désirable, à la vie que l'Évangile nous 'promet de l'autre côté du tombeau. En ce moment, c'est vers la vie terrestre que je me sens attiré ».
« Bientôt je vais quitter ma famille, ma mère, le foyer où je suis si aimé, si choyd, pour aller bien loin vivre indépendant et seul », écrivait-il aux vacances de 1864. Bien loin, c'était Metz, l'École d'Application, avec ses éléments d'activité salutaires. Un jour, à Paris, dans cet entraînement vers une culture un peu intensive, il s'était écrié dans une lettre à son père : « Je vis depuis des années d'une existence artificielle I » C'était le temps où la défense de la Pologne hantait son imagination, rêve à peine entrevu, vite assagi par un père qui suggérait un voyage en Angleterre, moins chevaleresque, mais plus opportun.
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A Metz, le commandant de TÉcole, l'excellent général Lefrançois traite mon frère en ami, le reçoit constamment dans son intimité et, chose encore plus précieuse, lui sera, comme bien d'autres de ses chefs, très fidèle lors de répreuve.
Pourrait-on jamais prévoir, quand tout est si favorable, la sombre destinée quit guette ! Quelle vie bonne et active dans la nouvelle phase qui s*ouvre en 1866, au 2« du génie, où mon frère arrive comme lieutenant au sortir de l'École : c*est la profession, le monde» les travaux accoutumés, auxquels s'ajoutent des études à l'hôpital en vue de soins urgents à donner en campagn^; un cours de grammaire à la Ligue de l'Enseignement, création récente de Jean Macé. Les professeurs volontaires se recrutaient parmi les officiers des armes spéciales, les professeurs du lycée, les ingénieurs. Les élèves de mon frère, âgés de douze à cinquante ans étaient pleins de zèle, et leurs devoirs, bien naïf^ et touchants. [Mon frère aimait donc à instruire ; lui qui, à onze ans, se préoccupait de mes participes et qui m'avait été si secourable dans mes études, trouvait encore le temps à Metz d'aider de jeunes caporaux par des leçons de géométrie.
Restait-il quelque chose pour nous après tout cela? Il restait le meilleur de cet être simple et bon, si mêlé à la vie de chacun de nous que lorsqu'il nousj quittait, tout semblait obscurci. Aussi avions-nous abandonné Paris pour le rejoindre.
Que ces soirs sont loin, où nous faisions de la musique jusqu'à lasser nos voisins I Mais le secret de ces souvenirs indestructibles n'est pas dans l'agrément de sa présence, dans sa conversation attrayante, ni même dans son malheur. C'est la bonté qui attache, plus encore peut-être quand on la sent alliée à tant de force.
Comment m*apparaît-il alors?
Il est grand, svelte ; sa démarche et sa parole ont une grâce un peu lente. II tient du Midi des traits déjeune
ESSAI BIOGRAPHIQUE
ite le Nord a fourni le teint délicat,
ique rousse, tombanle, en opposi-
bruns, et le langage sans gesles
que les étrangers peuvent trouver
lurrit aouventd'UQ rire biea jeune; 13 ont un regard pensif qui paraît ion « touahed wilh pensiveness » ^ est
de sa personne.
avec la petite sœur^ la poursuiet effarée. Une autre fois, il lui
I Misanthrope ', ebacun a son rAla se dîl le ton & la mÎDUscule parte-
du bal avec nous, demandant une blanl & un mémoire ardu ; o il est inglemps, et « l'on est si réveillé & ravail lui; valut la grande médaille me note, ns jours de revue, passant avec son
et fiére est mise en valeur par le r. Nous regardons de loin. Pourquoi une telle tristesse? Ce qu'on appetrefois pressentiment est devenu auérieuse du moi inconscient, latent, liler.
itait par instants, comme ma mère e rien ne pouvait justifier, lotivée fut en 1868, en automne, le pour Montpellier; nous ne pouvions r qui voulait se marier très jeune et veau de résidence en passant capi-
L Mariage Romalu, de Guillaume, lai 'à l'apparition de l'œuvre, ou nous
II us très.
le par la rêverie).
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ESSAI BIOGRAPHIQUE XXXI
laine. Le cercle familial ne se reformera plus jamais que par éclaircies. A Metz, il avait été complété à plusieurs reprises et pendant de longs mois par la présence de ma grand'mère maternelle, madame Campbell, qui tenait une grande place dans les affections de mon frère, c'est Mar* raine, La lettre qui répondit en 1871 à Tannonce de notre malheur donne le frisson : « A. présent, dit-elle, qu'il ne nous reste de lui que le souvenir de son enfance charmante, de sa pure et studieuse jeunesse, il faut compter que nous le retrouverons auprès de Dieu et prier pour ceux qui nous l'ont pris. » Elle lui survécut peu.
Dans la longue marche entre Metz et Montpellier, pas une localité n'échappe aux notes : topographie, usines, cultures, ressources de tout genre au point de vue guerre.
Parfois l'archéologue prçnd le crayon du militaire et ce sont les vieux châteaux, les églises, et, à Gy, la rencontre de la reine Pédauc et du fou Gagan dont les curieuses statues, longtemps vénérées comme images saintes, ont fini par avouer leur identité profane.
Bientôt le voyageur va renouer connaissance avec le pays de son père et nous décrira choses et gens en grands détails. C'est plein 'd'esprit et sans malice, mais cela reste dans le domaine privé.
A Bourges où il passe capitaine, au choix, 1869, un peu avant vingt-cinq ans, mon frère fait ses débuts dans la presse : le Temps accueille des articles de critique militaire sur la Correspondance de Napoléon I" qui vient de^ paraître. Cette polémique fait du bruit ; on retrouvera les articles à l'Appendice.
Du reste la spécialité d'écrivain militaire s'accusait de plus en plus depuis Metz, depuis Sadowa surtout, avec cette guerre contre la Prusse que l'on sentait imminente.
Toutes ces longues et patientes études, des circonstances de profession favorables, des dons qu'il ignorait lui-même, tout concourait à ce résultat. Ce modeste, qui ne se vante
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guère que deux fois * dans cette masse d'écrits, pourra dire, je crois, sans forfanterie au sujet de la guerre à outrance : (( je veux et je sais la guerre. » L'âge seul lui a manqué pour servir utilement son pays. C'est le jugement de gens autorisés; comment aurais -je, en ces matières, une opinion qui compte.
Le Temps insère aussi un travail sur la Réorganisation de r Armée 2. La guerre approche ; peu de mois avant les hostilités» le très jeune capitaine, traitant des contingents, dés cadres, de la trop grande fréquence de nos lois militaires, annonce les défaites imminentes.
11 est jeune et impatient de servir et, dès la guerre ouverte, il veut partir à tout prix, même en échangeant ses beaux galons neufs contre la capote du volontaire. « Je ne veux pas bâtir des casernes pendant que Ton se bat ». Ces choses de livres, ces moyens de défense, étudiés à travers le temps, ont pris vie, l'attirent invinciblement ! Il demande et obtient un poste à Metz où il sera témoin de l'inertie de Bazaine, cause déterminante de notre grande infortune. Henri Martin en juge ainsi et nous n'avons pas attendu qu'il l'ait écrit pour en avoir la plus intime persuasion.
Metz, c'est le point culminant de cette histoire tragique. C'est là, en face de l'inertie du grand chef, que mon frère commença le sacrifice douloureux de placer son devoir patriotique au-dessus de la stricte obéissance militaire. Efforts pour susciter des défenseurs quand même, tentative pour traverser les lignes prussiennes afin .'d'avertir Gambetta, suprême essai tout à la fin pour riéunir des troupes, en vue d'échapper à la capitulation ; ' personne ne pense même à condamner ces actes, accomplis en glorieuse compagnie.
i. L'autre vanterie : t Je vous envoie le portrait du meilleur valseur de Bourges. »
2. Il fut publié avec VArt de la Guen^e, ouvrage écrit en prison.
3. « Rossel, qui avait été l'agent le plus actif de ce mouvement, s'échappa déguisé. j> Henri Martin; (tome VII. Page 229).
bL.:
ESSAI BIOGRAPHIQUE XXXIII
Je leur doaQue pour complices tout ce qu'il y avait de patriotes dans l'armée, tous ceux qui brûlaient de passer outre et que le pélit nombre arrêta, beaucoup plus que le principe. Sans le trop petit nomhrey le général Glinchant faisait la tentative i.
Imaginez le succès, et comparez avec le sort de notre vaincu la gloire de ces horanies qui auraient mis, dans un moment d'exception, l'esprit au-dessus de la lettre. C'est ce que mon frère a fait encore quand il a revêtu sa blouse bleue pour se soustraire à la captivité. Beaucoup d'autres officiers ont fait de même et n'ont pas suivi en Prusse Bazàiae et ses aigles. La décision du 19 mars 1871 sera la conséquence de la capitulation.
Il /'aM^une discipline. Elle est possible sous des chefs qui ne commandent rien que pour le bien du service, comme on dit en donnant l'accolade aux officiers.
Pendant ce temps, mon père avait repris l'uniforme à soixante-quatre ans et commandait, bloqué dans Paris, un bataillon de la garde nationale. Aucun moyen de communication jusqu'à la chute des deux villes.
Nous ignorions donc tout des événements de Metz, mais une mère devine, et la nôtre, lisant en Angleterre la nouvelle de la capitulation, dit tout de suite : « mon fils n'a pas rendu ses armes 1 » Il nous arrive en effet, ayant appris indirectement où nous étions, ne s'élant arrêté à. Bruxelles que le temps de publier dans l'Indépendance Belge des articles sur la triste actualité, articles qui susciteront bien des haines contre lui. Un détail : un voyageur, sur le bateau, raconte ces articles à mon frère et les loue, sans savoir qu'il parle à l'auteur. Celui-ci, c'est bien de lui, l'écoute sans l'éclairer.
Il est là sain ef sauf; pendant des mois nous nous sommes demandé s'il vivait encore, et maintenant que le voilà, nous sommes très troublées.
1. Se mettait en opposition flagrante avec la stricte obéissance militaire.
XXXIV ESSAI BIOGRAPHIQUE
Ce n'est plus tout à fait le même être que nous avons revu; c'est la même affection, mais le regard la voix, ont changé. Il a souffert, veillé, creusé sans cesse la pensée de nos défaites et des moyens d'y remédier, et nous commençons à comprendre. Il prend tout cela plus à cœur qu'un malheur personnel et j'y insiste, car ce fajt psychologique me parait d'une grave signification lorsque je repasse toute la triste histoire, en me dégageant, pour juger, de mes liens d'affection et de famille.
Un jour, il médit tout à coup, pendant que nous courions en voiture dans Londres pour l'équiper de nouveau: <( Sais-tu? Mon moi m'est devenu indifférent ! » Et une expression de surprise, comme s'il n'avait pas crû cela possible.
Je l'ai signalé dans une note du livre et j'y reviens.
Une fois équipé^ il repart; il est resté trois jours, et c'est comme un rêve.
Ceux qui s'évadent vont trouver Gambetta à Tours, devenu le centre do la Défense Nationale; après une mission à l'armée du Nord qui fournit à mon frère de précieux documents sur la guerre dans cette région^ il est nommé colonel dans l'armée auxiliaire et chef du génie au camp de Nevers. Décembre 4870.
Il ne s'agit plus de la défense d'une place, de l'utilisation de ce fc magnifique instrument de guerre » qu'était l'armée sous Metz, mais de la formation de nouvelles troupes, pour remplacer celles qu'on vient de livrer à l'ennemi. Le plan de la guerre à outrance, seul moyen de salut, naît dans ce cerveau, s'y installe^ y grandit, s'y maintient en dépit des échecs réitérés des armées qui nous restent. Ces armées^ que le patriotisme de Gambetta cherche k employer pour la gloire du pays, traînent de lourdes entraves ; c'est cela que mon frère voudrait secouer quand il prendra sa fatale décision.
Nouvelles veilles, nouveaux travaux, illusions renaissantes chez cet être qui a trop vécu dans les livres, qui s'est
ESSAI BIOGRAPHIQUE XXXV
trop enfermé dans sa tour d'ivoire avec ses rêves, ses recherches, et qui ne connaît pas assez les hommes et les choses.
Je ne puis mieux peindre cette phase qu'en citant ses officiers du Campy lorsqu'un an plus tard ils plaideront pour qu'on le laisse vivre.
« Ayant vécu dans l'intimité de notre colonel, nous Pavons vu à l'œuvre difficile de l'organisation de troupes nouvelles, nous avons pu apprécier sa science, son intelligence, son ardent patriotisme, son entier dévoûment à la Défense Nationale. Nous l'avons vu se consacrer complètement à cette tâche, et garder jusqu'au dernier jour l'espoir de poursuivre la guerre. Aussi, lorsque au lendemain de la paix, le colonel Rossel s'est jeté dans un mouvement révolutionnaire, nous n'avons pas douté un instant des sentiments qui l'y poussaient ; nous avons senti qu'il allait y chercher, y susciter, s'il était possible, des adversaires à la Prusse.
Aujourd'hui que l'événement a si cruellement démenti ses espérances, il est de notre devoir d'affirmer la conviction qui résultait pour nous à cette époque, non seulement de tous les actes du colonel Rossel, mais encore de cette connaissance de la vie intime et des paroles de chaque jour où les sentiments se révèlent avec certitude. » Le général Vergne, chef du Camp de Nevers transmit lui-même les paroles que je viens de citer.
Nous cependant, étonnés de ce grade à vingt-six ans, un peu flattés aussi, nous interrogeons: « Est-ce an vrai grade? » — « Après la guerre, je ne serai plus ni capitaine, ni colonel, je ne serai plus soldat. » Et lors des négociations: « La paix est faite, alors je ne suis plus soldat. »
Si ces lettres avaient été connues, si l'on avait su ce désir déjà ancien de prendre une carrière civile, les démarches en ce sens interrompues par la guerre, reprises tout récemment, on n'aurait pas accusé la pauvre victime d'un vulgaire désir de galon, d'une ambition militaire déçue amenant sa décision du 19 mars 1871.
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XXXVI ESSAI BIOGRAPHIQUE
Da reste, au 19 mars, la commission de révision des grades ne s'était pas réunie. Il s'agissait bien de grade en effet pour ce jeune ofûcier qui, à Nevers, avait refusé Ja croix * par un don quichottisme fort éloigné de nous plaire. — Pendant notre réunion si brève, entre la guerre et l'insurrection, nous rencontrions des camarades décorés ; le ruban est joli près d'une jeune figure. « Vois, disais-je, comme tu as été nigaud ! » 11 secouait la tète tristement, et ne répondait çien ; mais une petite note, combien éloquente, vient éclairer son état d'àme: « Après la bataille d'Hocbstcdt 2, tous les officiels généraux qui avaient capitulé sans résistances dans Blenheim, avec les meilleurs troupes de Ta Dard, reçurent des récompenses. Feuquières ne peut digérer cela. »
Paris fait comme Blenbeim, et le rêveur enthousiaste 3 ne veut pas désespérer. Le soldat français, bien commandé, se bat comme un lion, la France abonde en spécialistes militaires dont les talents sont demeurés inemployés. Ne pourrait-on pas rejeter l'héritage de l'empire, faire surgir une armée nouvelle libératrice du territoire?
Quel est l'avis de notrô grand historien?
« La résistance à outrance, demande Henri Martin, étaitelle possible? L'opinion presque générale l'a nié; pourtant, quand on étudie certains écrits de nos ennemis, quand. on reconnaît, d'après leurs aveux, à quel point leurs corps d'armée fondaient à mesure qu'ils s'enfonçaient dans l'intérieur de la France, quand on se rappelle les symptômes de lassitude signalés dans leurs rangs, on est ressaisi d'un doute poignant; on en vient à ne plus rejeter comme chimérique la pensée que la France aurait pu, si elle avait voulu. S'il y avait impossibilité, elle était moins matérielle que morale. » (Tome VII. p. 338.)
« La postérité ne condamnera pas ceux qui ont compris