LA DÉMOCRATIE
• Prison de Versailles.
L'écueil de la démocratie a toujours été le despotisme. Lorsque la liberté romaine a péri, il s'est trouvé que les défenseurs de la liberté étaient des aristocrates. Les Caton, les Brutus, dont nos républicains démocrates d'aujourd'hui font leurs modèles, étaient les derniers défenseurs de la vieille constitution romaine, de la vieille constitution aristocratique contre qui? Contre la plèbe enrôlée sous les Sylla et les César.
Il faut que les démocrates y regardent à deux fois avaut de prendre des points de comparaison dans l'antiquité. Les républiques les plus austères de l'antiquité nous sont présentées par l'histoire comme de vraies aristocraties. Les Spartiates étaient une petite oligarchie étroite et peu nombreuse, sous laquelle gémissait un peuple de sujets et d'exclaves que l'on traitait sans pitié. Cincinnatus était l'aristocrate le plus convaincu. D'ailleurs les peuples les plus démocrates de l'antiquité ne le seraient nullement aujourd'hui, car dans une république démocratique comme Athènes ou Syracuse, au-dessous des citoyens il y avait les habitants sujets et les esclaves; les citoyens étaient un corps constitué, une aristocratie au milieu de la population.
C'est à Rome que la cité était le plus ouverte, le plus aisément accessible : il suffisait d'une simple formalité légale de l'usage le plus journalier, pour qu'un vaincu ou un esclave puisse s'enorgueillir du titre de citoyen. Les traditions de la fondation de l'Empire n'attribuaient pas d'autre origine à Rome, formée d'un ramassis de proscrits et d'esclaves. Malgré cela, malgré l'égalité civile consacrée par les lois, il y avait une inégalité
politique qui était le fond de la constitution romaine.
Il faut qu'un peuple soit déjà éclairé pour songer à être démocrate : il faut qu'il soit éclairé et inoral pour réussir à l'être. Athènes, le centre dés arts et de la culture intellectuelle, le centre aussi des relations commerciales de la Grèce, fut obstinément attachée à la démocratie. Rome se détacha de Taristocratie à mesure qu'elle devenait conquérante et surtout à mesure qu'elle devenait lettrée.
Aujourd'hui, les États-Unis, peuplés de tout ce que l'Europe, depuis plus d'un siècle a d'entreprenant et de hardi, sont absolument démocratiques.
La France, qui a joué le premier rôle dans la civilisation moderne, est arrivée la première en Europe à la démocratie, et en France, Paris est la tête du mouvement démocratique. Et tandis que les soldats du vieux principe aristocratique s'acharnent à démolir la France et Paris, d'autres foyers de démocratie naissent en Angleterre.
La défaite de la France peut tuer la France, mais ne peut plus entraver l'essor de la démocratie en Europe. La France est sans excuse, servant une cause qui a l'avenir à elle, d'avoir accordé la victoire à un ennemi qui ne sert que la cause condamnée du passé.
Il n'y a pas à discuter si l'aristocratie vaut mieux ou moins que la démocratie comme système politique. Il suffit de constater que la France est aujourd'hui en démocratie, qu'il n'y a aucun élément aristocratique sérieux dans le pays, et qu'il faut boi;i gré m^ilgré utiliser le système démocratique.
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NÉCESSITÉ d'une ENQUÊTE SUR NOS INSTITUTIONS MILITAIRES PRÉALABLEMENT A UN CHANGEMENT
£9 juillet 1871. Prison de Versailles.
Changer nos institutions militaires aujourd'hui sans une enquête publique et capable de porter la conviction dans les esprits, est évidemment prématuré. Les officiers qui ont occupé une' fonction importante dans le cours de la guerre doivent pour la plupart être récusés. Ceux dont l'impéritie a causé noire perle sont intéressés à chercher d'autrçs motifs d'insuccès, quand même le penchant naturel d'un chacun à se disculper inconsciemment ne les y porterait pas.
Les autres officiers, qui ont observé et jugé, n'ont pas le droit de parler. La première chose à faire pour obtenir une enquête sérieuse et efficace, est de rendre aux officiers le droit d'écrire, sans autres restrictions que pour les autres citoyens. C'est ainsi que l'on aura l'opinion des témqins oculaires, des témoins éclairés de nos désastres. Ce sont eux, beaucoup mieux que nos législateurs, qui pourront proposer les remèdes topiques et faire valoir les bonnes raisons d'adopter telle ou telle mesure.
La manie du secret sur nos connaissances militaires était bonne peut-être lorsque la supériorité de notre système militaire était assurée et qu'on pouvait espérer la maintenir parla tradition seule. Aujourd'hui notre infériorité est avérée; il serait utile d'appeler la publicité sur les réformes à introduire, et d'encourager l'armée à y coopérer.
Nos journaux des armes spéciales sont de véritables plaisanteries. Le Mémorial du génie a pour jt^nncipe de ne jamais parler de ce qui constitue la spécialité de l'arnte. Le mémorial do l'Artillerie ne publie qu'après dix ans les
modifications apportées au matériel. Avant la dernière guerre, ce grand mystère pouvait épouvanter l'Europe, mais aujourd'hui que tout le moude est allé au fond du mystère, il faudrait rendre à nos ingénieurs et à nos artilleurs le droit de parler de leur métier. Les Anglais^ les Américains le font sans inconvénient^ les Allemands le font aussi; quel avantage en ont retiré nos généraux?
Depuis 1832, il n'y a peut-être pas un seul ouvrage militaire publié eu France qiii vaille la peine d'être lu, sans en excepter les élucubrationsdu maréchal Bugeaud. Il faut^ pour trouver de bons ouvrages en français sur les dernières guerres, recourir à uu auteur russe, ou à Lecomte, qui est Suisse.
L'Europe sait notre secret, maintenant; ce n*est plus là peine de le cacher.
Il se publie à Paris deux revues militaires qui sont le plus souvent fort ternes et fort insignifiantes. Quelques articles témoignent de la bonne volonté de quelques offi^ ciers, mais il faut pousser à l'extrême la manie d'écrire pour y persévérer lorsque cette manie est réprouvée, et que Ton s'expose à des réprimandes ou à un blâme tacite en s'y livrant.