IX. — ADVTS DE M. DUPLESSIS
Sur les moyens de contenter les catholiques romains demandans le restablissement de Vexercice de leur relligion en Bearn , envoyé au roy de Navarre en Van i58o.
Il est mal aisé de parler pertinemment des choses à qui n'est sur les lieux; car la moindre circonstance en change la nature, et aussi n'est le présent mémoire que pour servir au meilleur advis de ceulx qui voient les choses de plus près.
Partie des subjecls du roy de Navarre en Bearn lui demandent Texercice de la relligion romaine, et sont leurs requestes favorisées du roy. Or, soit que ledict seigneur roy l'accorde ou le refuse, il y a des inconveniens grands et difficiles à éviter.
S'il le refuse, partie de son peuple sera mal content, aussi sera le roy mesme , et ses ennemis prendront ceste occasion pour susciter ses subjects contre lui, que par après ils aideront de tous leurs moyens; de là, par une suite comme nécessaire, nous rentrons en guerre en France ; davantage le roy alléguera que le roy de Navarre l'aura pressé d'une chose qu'il n'aura voulleu pratiquer en son propre Estât.
S'il l'accorde , en voici derechef d'aultres. Toute mutation , quelque licite qu'elle puisse estre, a du danger en soi; l'aultre partie de son peuple , qui est la plus
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affectionnée, le trouvera mauvais; les princes et estats qui font profession de nostre relligion pareillement, et sa majesté sçait assés qu'il n'y a poinct faulte de gens qui embrassent volontiers ung subject de calomnier, veu que, sans subject, ils n'en ont faict conscience; or est il trop plus à craindre d'offenser ses amis et bienveillans , que non pas ceulx dont l'amitié ne se peut acquérir, ni Fiinmitié diminuer , ni peut estre accroistre.
De deux maulx c'est quelque prudence de choisir le moindre , plus grande de les éviter tous deux , mais très grande quand on les convertit à son bien et advancement.
Le roy de Navarre y a prudemment procédé quand il a respondu que la relligion romaine avoit esté abolie en ses pais par une légitime convocation d'estats, et ne s'y pouvoit ni ne debvoit r'establir que par une semblable; car par ce moyen il a gaigné temps, et qui a temps , dit l'Italien, a vie. Davantage il se gaigne toujours quelqu'ung à nostre relligion, et les aultres s'accoustument plus à se passer d'idolâtrie; qui pourroit tousjours dilaier ainsi, ce seroit ung grand bien, et peut estre que la déloyauté ordinaire de nos ennemis en continuera les occasions au roy de Navarre, veu qu ils ne se peuvent contenir de surpendre ores une place, et ores l'aultre , et faire des infractions évidentes.
Mais parce qu'il est mal aisé que tous délais n'aient une fin , et que la longueur pourroit estre interprétée pour ung refus , semble que le roy de Navarre en pourroit tirer de l'advancement pour la relligion, et de la réputation grande pour lui , s'y conduisant en la façon qui s'ensuit, asçavoir :
Qu'estans les choses en quelque repos en France, il publiast un concile ou conférence pour le faict de la
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relligion en ses pays souverains en dedans ung temps prefîx et limité, pour donner contentement à to st son peuple , avec une préface bien fondée , telle qu'on la pourroit dresser à ce propos.
Qu'à icelle il conviast par lettres les plus capables ministres des Eglises françoises, entre lesquels il pourroit choisir MM. de Beze , Chandieu, Villiers , Merlin, de Spina et aultres, oultre ceulx qu'il a près de sa personne , ou bien en ses pays.
Qu'il y conviast pareillement, par l'escrit qui se dresseroit pour ladicte convocation, tous ceulx de la relligion contraire , clercs et laïcs qui vouldroient entrer en ladicte conférence , de quelconque nation que ce feust, leur y promettant libre et seur accès et reces en foi et parole de prince chrestien.
Que ladicte convocation feust imprimée et divulguée par tout et en toutes langues, et mesmes que le roy de Navarre en escrivist lettres bien solennelles aux princes voisins ses amis , tant d'une que d'aullre religion.
Là dessus ne fault doubter que le paj)e et les prélats n'usent de leurs façons accoutumées, asçavoir de publier des nullités contre ladicte assemblée, comme ne se pouvant telles choses faire , sinon de par l'evesque de Rome; item, interjeter des excommunications contre tous ceulx de l'Eglise romaine qui s'y trouveront , et lors telles responces ne seront pas sans bonnes répliques.
Cependant de ces fuites et chicaneries on se pourra prévaloir envers le peuple, auquel il sera aisé de faire voir que les prélats fuient la lumière , craignans que leur imposture ne soit descouverte.
Que si, non obstant icelles excommunications, aulcuns se veullent trouver en ladicte assemblée, tant
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plus beau sera le champ au roy de Navarre d'advancer la oloire de Dieu, et d'acquérir une réputation merveilleuse par toute la chrestienté; alors donc il pourra commencer ladicte conférence par une prière à Dieu, suivie d'une belle harangue à tout son peuple, lui reraonstrant le soin qu'il a, non de son repos seulement, mais aussi de son salut; qu'il auroit appelle une telle assemblée pour lui faire voir avec quel droit la feue royne sa mère et lui auroient procédé à la reformation de l'Eglise.
Lors pourroit addresser sa parole indifféremment, tant aulx ecclésiastiques romains, qu'aulx ministres, leur demandant précisément si Jésus Christ n'est pas venu pour nostre salut ; s'il ne nous en a pas donné la règle par escrit par les mains de ses apostres; si ce n'est pas la parole de Dieu contenue au vieil et nouveau Testament; si celui qui a accompli nostre salut, ne nous y a pas enseigné tout ce qui y est nécessaire ; si ce qui s'y trouve ne doit pas estre pratiqué en l'Eglise , et ce qui non, rejeté comme inutile; si les romanistes s'y opposent , il est aisé de les convaincre comme blasphémateurs , et on pourra armer sa majesté mesme de telles raisons, qu'il leur clorra la bouche; s'ils s'y accordent, c'est encores le meilleur, car leur doctrine ne pourra subsister.
C'est la loi que proposa le grand Constantin à l'entrée du concile de Nicee pour vuider le différend d'Arius; que l'Escriture sainte, qui estoit receue des deux parties, en feust juge. C'est aussi ce qui feut pratiqué par les cantons protestans de Suisse en la mutation de la relligion, les magistrats demandans en paroles d'auctorité aux presbtres si la Bible n'estoit pas la règle de salut, et leur commandansde trouver en icelle ce qu'ils
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enseignoient au peuple ; dont tout le peuple cogneut combien les prélats redoutoient d'avoir Jésus Christ pour juge , et condescendit unanimement à la reformation. En Angleterre , aussi semblable procédure feut tenue , les ecclésiastiques estans en pompe d'ung costé , et trois ou quatre povres ministres de Taultre; ceux là honorés, ceux ci rudoyés de ceulx qui presidoient; le peuple au reste encores nullement instruit en la relligion. Cependant les docteurs du pape, refusans d'entrer en lice soubs une si juste loi , il comcençaà les siffler comme imposteurs, dont ils se cachèrent de honte.
Telles procédures sont légitimes, et pourtant bénites et favorisées de Dieu ; les plus obstinés mesmes s'en estonnent , n'ayans rien à apporter à l'encontre , et n'y a celui si peu soigneux de son salut entre les papistes, auquel elles ne donnent à penser, principalement quand une conférence est bien conduite , et qu'on commence par les poincts les moins tenables ; car , comme on voit ployer les adversaires , on entre en pareille double de tout le reste : or cet ordre dépend de celui qui y préside, qui seroit le roy de Navarre.
Les subjects papistes du roy de Navarre n'auroient poinct d'occasion de mécontentement , car ils verroient le soin qu'on auroit de les contenter; le roy ne le pourroit trouver mauvais, car on pourroit alléguer l'exemple du colloque de Poissi , tenu à mesme fin, et lui niesme remet la définitive de la relligion à un libre concile ; ce sont les niaulx qu'il y eust eu aultrement à craindre, que par une si légitime voie nous pouvons éviter.
Mais les voici au contraire convertis en un grand bien; car ce petit concile, tenu avec telles formalités.
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seroit un preparatif pour l'assemblée des estats, de laquelle, à mon advis, on auroit par après à espérer l'affermissement de la vraie relligion , ayant honte un chacun du pays de porter la parole pour la fausse , ou condamnée par défaut , ou convaincue par la parole de Dieu. Davantage ce seroit une ouverture pour les aultres princes et estats , qui pourroient se trouver en pareilles difficultés. Bref, cest acte si solemnel de pieté et prudence acquerroit au roy de Navarre une réputation qui retentiroit par toute la chestienté , dementiroit tous ceulx qui l'ont calomnié par le passé, et lui feroit le chemin pour parvenir à ceste insigne grandeur, que nous voyons préparée en nostre siècle pour le premier prince qui embrassera la vraie sagesse et vertu.
Et ne fault poinct que le peu d'estendue de ses terres souveraines l'en destourne , comme quelques uns pourroient alléguer. Tant moindre est sa puissance , et tant plus grande et redoutable sera sa vertu et réputation. Le duc de Saxe, qui premier chassa la messe en son pays, estoit subject de l'empire, qu'il avoit tout contraire, et n'avoit pas ni les forces ni les amitiés qu'a le roy de Navarre. Et estoit la disposition de la chrestienlé tout aultre qu'elle n'est aujourd'hui; mais la crainte de Dieu lui chassa du cœur toute crainte.
Cependant le roy de Navarre pourra demander advis sur ceste affaire aux EgHses de France, à la royne d'Angleterre , à M§' le duc Gazimir, à M. le prince d'Orange , aux cantons protestans de Suisse et leurs alhés, lesquels en seront d'autant plus obligés à le soustenir, si aulcuns le vouloient troubler, ayant suivi leur conseil. Je prye Dieu qu'il le lui inspire tel en ung faict si important , qu'il soit au bien de son Eghse et au contentement de tous les gens de bien. Amen.
loo LETTRE DE M. DE DANZAY