‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 24 sur 83 · Ï70 DELIBERATION SUR UNG VOYAIGE · texte numérisé non relu

Ï70 DELIBERATION SUR UNG VOYAIGE

XXVIIT. — DISCOURS,

Si le roy de Navarre doit aller en court , ou non.

Du 26 décembre i582.

En toutes délibérations humaines il se présente des inconveniens d'une part et d'aultre , et là gist la prudence de choisir premièrement celle où ils sont moindres et moins certains, et puis adviser des moyens par lesquels se peuvent , sinon éviter, pour le moins amoindrir ceulx qui demeurent en la part qui a esté conclue et suivie.

C'est ce qui se voit en la question qui se remue maintenant, si le roy de Navarre doit aller en court ou non; et c'est à lui d'eslire le parti où se trouveront les plus grandes et plus certaines utilités, et les plus petits et moins apparens dangers.

Le voyaige de la court, considéré selon que les choses y debvroient estre , a en soi beaucoup d'apparentes utilités; car il y a apparence que le roy de Navarre, par ce moyen, se reconcilieroit pleinement au roy ert desployant son cœur devant lui , dont seroit à espérer la reconciliation de toute la France.

Que les catholiques, qui sont esloignés de lui pour le voir esloigné et de la court et du cœur du roy, s'en r'approcheroient , l'en voyant r'approché à bon escient , ce que nous sçavons pouvoir grandement servir es occasions qui se pourront ci après humainement présenter.

Que ceulx de la relligion mesmes, principalement de ia noblesse , desquels le cœur est affadi , se reverdiroient *t\. rechaufferoient à sa seule veue , lesquels ?i la vérité^

DU ROY DE NAVARRE. lyl

par estre loing de tout support, sont depuis quelques années sous un perpétuel hiver.

Bref, que le roy de Navarre pourroit recevoir beaucoup de bien de la main et faveur du roy, tant pour relever sa maison de tant de pertes, que nommeement pour le recouvrement de son royaume , auquel apparemment il ne peult prétendre ni parvenir aujourd'hui que par son moyen.

Ce sont de grandes utilités si elles sont autant en effet qu'en apparence , et surtout si , pour l'essayer, il n'y a poinct de danger.

Et quant au danger, il semble , non obstant les choses passées, qu'il ne soit pas à craindre; car, dict on, on ne peult pas tousjours tuer et massacrer, et l'issue des massacres n'a pas esté telle qu'elle convie à les réitérer ; et, qui plus est, tant s'en fault qu'en la personne du roy de Navarre , le roy esteignist ou la relligion ou la guerre civile, qu'au contraire il la r'allumeroit plus ardente et plus difficile à amortir que jamais, qui faict qu'il a mesmes interest particulier à la conservation du roy de Navarre.

Ceulx qui d'aultre part considèrent ce voyaige, non selon que les choses debvroient estre , mais selon qu'à la vérité elles sont , et qui les comparent à la nature des personnes desquelles est question en ceste délibération , prétendent que ces prétendues utilités ne sont que veines ombres, qui couvrent beaucoup de dommages et inconveniens; et voici les raisons sur lesquelles ils sont fondes.

Premièrement , que l'entreveue des princes , dient les plus sages politiques, apporte rarement quelque bien, et non seulement ne les reconcilie pas s'ils sont ennemis, mais refroidit l'amitié, s'ils ont esté amis; car,

ly^ DELIBERATION SUR UNG VOYAIGE

dient ils, ils fondent par là de plus près les mœurs et esprits les ungs des aultres , et si ils y rencontrent de la vertu, elle leur est suspecte, dont s'engendre une envie, et de l'envie la haine; et s'ils remarquent du vice, comme en tous hommes il n'y a cpie trop d'imperfection , ils en entrent en mespris l'ungdel'aultre, dont ils ne tiennent plus compte de s'entretenir ni rechercher. Sans aller plus loing, l'exemple s'en est veu en ceste dernière entreveue de monseigneur et du roy de Navarre, qui s'en sont refroidis plus que jamais; et si on dict que ce propos est dict pour Tentreveue de princes, égaux, et non del'ungqui soit subject à l'aultre, j'advoue bien qu'il est vrai; mais parce que le roy de Navarre a esté chef d'ung parti, contre l'intention du roy, dont il est esloigné si loing et de si long temps de la court, en ceste considération il lui convient, et n'est pas dict mal à propos pour lui.

Dient au surplus que par la reconciliation du roy de Navarre avec le roy ne s'ensuit la reconciliation de toute la France , ains tout le contraire, parce que le but du conseil du roy ne sera pas de rejoindre le parti de larelligion au roy par ce moyen, mais de desjoindre, soubs ce prétexte, le roy de Navarre du parti de la relligion , et le soubstraire de leur cause ; et par ce aussi , d'aullre part, que les Eglises généralement n'approuveront poinct ce voyaige , ains l'interpréteront comme si le roy de Navarre les abandonnoit , dont adviendra qu'ils chercheront leurs recours et secours ailleurs ; et quand viendra le temps de la rendition des places, le roy de Navarre n'y aura plus de crédit. De là donc s'enstiivra que le roy entrera en mespris du roy de Navarre, comme lui estant inutile envers son propre parti , et prendra occasion de ruyner ledict parti, comme

DU ROY DE NAVARRE. lyS

désobéissant à ses commandemens, et négligeant ies conseils dudict sieur roy de Navarre, n'agueres leur chef et protecteur, lequel, sans y penser, se trouvera enseveli en leur ruyne, à sçavoir au milieu de ses ennemis et sans parti.

Dient qu'à la vérité Dieu a mis des grâces au roy de Navarre, qui le pourroient rendre agréable à la noblesse s'il pouvoit converser de plus près avec eulx; mais requiert aussi estre receus à dire que beaucoup de princes se sont maintenus en réputation par absence, plus qu'ils n'eussent par présence, d'autant que leurs vertus, qui ont l'aile plus légère , esclatoient partout, et les vices ou defaidts , qui sont bas, pesans et abjects , ne sortoient poinct de chés eulx ; que nous ne nous pourrons peult estre despouiller de certains plaisirs de jeunesse, qui seront fomentés à Tenvi par nos ennemis mesmes, qui puis après s'esbattront à les divulguer calomnieusement envers tous. Au reste , si ceulx de la noblesse d'une ou d'aultre relligion viennent rechercher le roy de Navarre, qu'on l'en rendra suspect au roy mesmes, et qu'il sera plus court à ses ennemis, nommeement à ceulx de Guise qui le redoutent , de lui faire oster la vie par quelque pratique , que de lui soustraire la créance. Et si la noblesse ne s'en eschauffe pas beaucoup , comme il y a plus d'apparence, ies ùngs pour le peu d'affection, et les aultres pour la crainte, ses ennemis s'en orgueilliront et le mespriseront, ses amis mesmes et serviteurs s'en refroidiront, et sera cogneu et desployé à ung chacun ce qui est en doubte et enveloppé maintenant, et que les bonsmarchans ne descouvrent que le moins qu'ils peuvent, à sçavoir le fonds de nostre crédit et de nos moyens et facultés.

Dient que véritablement les grands bienfaicls se

Page 1