DELIBERATION SUR UNG VOYAIGE
reçoivent auprès des grands roys , et par les presens trop plus que par les absens ; mais que Testât de la France est aujourd'hui tel, que le roy de Navarre n'en peuk recevoir qui soient proportionnés à sa dignité, que par quelque invention dommageable au peuple , qui lui cousteroit trop plus de réputation , qu'il n'en rapporteroit de profit , et rabattroit de ceste gloire qui est particulière à la maison dont il est issu, qui jamais ne feit son profit du dommage du peuple. Et quant à estre secouru pour le recouvrement de son royaume ou aultres entreprises en Espaigne, quelle apparence, dient ils, que le roy l'aide à bon escient, veu qu'il s'esmeut si peu jusquesici, et pour le secours de monseigneur son frère, et pour la conqueste de pays si bien seans à sa couronne? veu qu'il ne lui baille argent qu'à lescliedoigt et en rechignant, et de peur seulement qu il n'en levienne ? veu mesmes qu'il a refusé les beaux moyens que le roy de Navarre lui a présentés d'y despendre ung tiers de son bien? veu au reste sa complexion, sa vie, toute sa procédure? et s'il a envie de faire davantage ci après comme l'on dict , vault il pas mieux en voir quelques effets premier? que s'il veult l'aider secrettement, comme il est plus apparent, à quel propos le voyaige de la court, qui ne servira qu'à descouvrir les entreprises, à advertir l'Espaignol, à le mettre en défiance? qui despouillera mesmes le roy de la couverture qu'il veult avoir et garder envers lui, pour éviter la guerre ouverte? veu mesmes qu'il a jà adverti le roy de Navarre que, s'il a envie d'entreprendre contre l'Espaignol, il n'est poinctà propos qu'il l'aille trouver? Ainsi interprètent ils, ou à néant, ou à dommage, les utilités prétendues du voyaige de la court, en lieu desquelles ils produisent oultre les precedens des griefs
DU ROY DE NAVARRE. lyS
et interests trop plus certains à leur jugement que les susdites utilités, lesquels ils désirent estre pesés soigneusement.
1°. Doublent que le roy de Navarre ne perde par là la créance qu'il a en France entre ceulx de la relliorion. laquelle, par divers artifices, est de long temps briguée par personnes que cbacun sçait, qui tascbent à la lui soubstraire, et qui prendront occasion de ce voyaige d'altérer les cœurs des personnes et mesmes dés princes estrangers, qui Tont en estime et réputation, et desquels l'amitié lui peult estre utile.
2°. Allèguent que monseigneur, sur lequel aujourd'hui, à cause de l'indisposition du roy, plusieurs ont plus d'esgard que sur le roy mesmes, n'aura agréable ce voyaige, soit par jalousie ou aultrement; et d'autant plus quaulcuns, lorsqu'il s'en est parlé, lui ont voulleu mettre en opinion que les favoris du roy faisoient appeller le roy de Navarre en court pour en faire bouclier contre lui, et auctoriser, sous son nom, leurs actions et intentions.
3°. Craignent que le roy, qui aime sans borne le duc d'Espernon , ne presse le roy de Navarre de lui céder son gouvernement de Guienne, et, qui plus est, de lui bailler madame la princesse sa sœur en mariaige ; ainsi que ci devant il a faict ce qu'il a peu envers M. de Montmorenci pour lui faire céder son gouvernement de Languedoc au duc de Joyeuse, et n'a faict conscience d'escrire à M. de Lorraine pour faire espouser audict duc d'Espernon la princesse de Lorraine sa nièce; choses qui, sans doubte, offenseroient tellement le cœur du roy de Navarre, qu'il regretteroit de jamais y avoir mis le pied , et que toutesfois il ne pourroit refuser brusquement et tout à plat, sans se mettre en manifeste danger