‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 26 sur 83 · DELIBERATION SUR UNG VOYAIGE · texte numérisé non relu

DELIBERATION SUR UNG VOYAIGE

de sa vie, dont enfin le loy de Navarre sera contraint de s'arracher violemment de la court , au lieu de s'en descoudre, comme monseigneur, la dernière fois qu'il en partit, lequel depuis n'a peu rentrer en confiance aulcune avec le roy. Or, dient ils, il vault trop mieux n'y aller poinct, que d'y estre ou en revenir mal; et qui peult espérer que le roy do Navarre y puisse estre bien en telle confusion , veu son courage et sa magnanimité, veu aussi les dignilés qu'y tiennent ceulx là, et les indignités qu'ils y font aulx plus grands?

Et quant au danger, que ceulx qui conseillent le voyaige prétendent estre nul , respondent qu'à la vérité, de la part du roy, cesle opinion ne doibt légèrement entrer au cœur, et croient que sa volonté en est à présent très esloignee , mais dtsirent aussi qu'on considère que ceulx qui pensoient, par une grande fomiliarité , estre entrés dans le cœur du feu roy Charles, n'y avoient rien leu de semblable; que même les desseings du Pays Bas qu'il affectionnoit, y estoient du tout contraires, et que non obstant l'importunité qui lui feut représentée par quelques pernicieux esprits, le tenta tellement, qu'il feit chose à laquelle peu de jours auparavant on eust faict conscience de penser, et lui mesmes en eust horreur. Et qui double qu'il n'y ait encores de semblables gens auprès du roy, qui lui diront qu'il tient le chef de la guerre civile de son royaume entre ses mains, et lui raujenlevront les promptitudes du roy de Navarre à prendre les armes, les pratiques mesmes que nous avons faict depuis la paix? des jésuites aussi qui, abusans de sa superstition et conscience, lui promettront pleiniere remission de tous péchés par ce sacrifice? et puis un cardinal Borromee se fourrant à la traverse, qui ne voit la chose en péril

évident, si le roy n'apporte une grande fermeté au contraire?

Laissons le danger de la vie, disent ils; quand monseigneur, aj)res la paix de iS^ô, feut venu à Paris se jetter entre les bras du roy, on sçait ce qui lui advint; il fallut qu'il quiltast son parti, qu'il consentist à toutes les brigues des estais de Blois contre Tedit qu'il avoit lui mesme procuré , qu'il prist les armes contre ceulx de la relligion qui l'avoient maintenu. Avec tout cela, si estoit il tenu de si près , qu'il feut contraint de se saulver, après une longue servitude, par dessus les murailles de Pai is. Qui oseroit garentir le roy de Navarre d'une semblable servitude, qui tant de fois a pris et repris les armes, qui sans doubte ne vouldra pas ployer à leurs intentions, comme feit monseigneur alors, et qui là n'aura pas une mère pour adoucir à toute beure les rigueurs de telles passions? Adjoustons que, pour la nous rendre plus doulce , ils nous cbatouilleront de délices et de plaisirs, lesquels peut estre ne nous seront moins périlleux que leurs plus durs liens , et seroient pour nous oster la réputation et la liberté ensemble.

Mais posons, disent ils, que tout cela n'ait lieu, combien est grande l'auctorité de messieurs de Guise à Paris, qui n'ont personne pour plus les traverser que le roy de Navarre? qui ont bien eu le moyen n'agueres, comme il a esté vérifié en plein conseil , de faire entrer de la cavallerie de nuict dedans la ville, au desceu du roy, par la porte du Temple, et qui ont le président de Neuilly prevost des marcbans, faict de leur main et tout à leur commandement? en après, combien est il aisé d'y dresser telles parties soubs ombre d'une sédition populaire, ou de les exécuter par un assassin à gages, tel qu'ils en ont? et que leur reste il

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plus maintenant qu'ils ont ung i oy non soigneux de la posterité,monseigneur oblige contre iing grand ennemi qui leur est ami, ceulx qui gouvernent le roy, ou leurs alliés ou proches de l'estre, et des plus impoitantes villes et provinces du royaume entre leurs mains ?

Tels sont donc les dangers qu'ils trouvent en ce voyaige qui touchent en somme la vie et la liberté , et peut estre vont jusques à la réputation et conscience, lesquels, si nous balançons avec eulx , qui peuvent estre à ne faire point ce voyaige , ce sera pour tout que, veu les propos que nous en avons faict tenir, le roy n'en ait quelque mescontentement , auquel il sera plus aisé de satisfaire qu'aulx inconveniens susdicts qui sont irrévocables.

C'est au roy de Navarre maintenant d'adviser sur les divers advis de ses serviteurs , qui toutesfois s'accordent en ung but gênerai de chercher sa grandeur, quel pour le meilleur il doibt choisir, comparant les utilités et dangers de part et d'aultre; et Dieu, qui a les cœurs des princes en sa main , le lui doint prendre pour son bien et salut!

Mais, quelque voie qu'il élise pour la meilleure, tousjours fault il essayer de surmonter les inconveniens qui resteront, dont les moyens pourroient estre tels, tant d'une part que d'aultre.

S'il choisit d'aller en court , premier qu'y aller, semble nécessaire qu'il fasse entendre son intention aux plus notables églises, afin qu'elles n'en prennent alarme, mesmes s'il se peult commodément, aux princes desquels l'amitié lui peult estre utile et lui doibt estre chère; pareillementqu'il fasse provision dequelque somme d'argent, et le fasse transporter secrètement en lieu seur et hors de prise , comme Sedan , etc. , au sceu de ses

principaux amis d'Allemaigne. Cela faict, qu'il attende ung temps cjue les plus suspects, comme ceulx de Lorraine et ceulx qui principalement favorisent l'Espaignol, soient csloignés ou de la court ou du cœur du roy , et pareillement que le roy soit plus résolu contre lEspaignol qu'il n'est, ce qui s'appercevra sur ce printemps, qu'il fauldra armer pour Portugal et pour Flandres, et qu'on aura veu l'issue de la négociation du cardinal Borromee en France, qui est créature du siège papal etsubject de l'Espaignol.

Et, quant au lieu , nul , à mon advis, ne conseillera au roy de Navarre d'aller trouver le roy à Paris où, comme en une forest, se peuvent cacher mille embusches, mais bien en quelque maison escartee, où il aime d'estre peu accompagné , et plustost à l'impro- ■viste qu'aultremcnt.

Le moins qu'il pourra mener avec lui de ceulx qui ont crédit es provinces, qu'ils appellent chefs de part, sera le plus seur, afin que les églises soient mieux pourveues , et que la tentation ne soit si grande.

Et sera bon qu'on pense qu'il aille en intention d'y demeurer long temps, afin que l'on ne haste les mauvaises pratiques, si aulcunes y en a; mais qu'il soit résolu en son cœur de n'y faire séjour que peu de jours.

Ce peu qu'il y sera, se fault résoudre de se disposer tout à la vertu, de se rendre et aimable et admirable; de se monstrer capable de toutes grandes choses pour laisser une bonne odeur de soi à tous, et cependant ne trouver rien estrange; ne se formaliser de rien, patienter et complaire au roy en tout ce qui se peult, ce que le roy de Navarre pourra gaigner sur soi pour peu de jours; mais, veu Testât présent, ne pourroit continuer longuement.

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L'excuse d'ung si bref retour se pourra prendre, ou pour disposer les provinces à la reddition des villes, ou pour préparer ses entreprises dEspaigne, ausquelles nous présupposons que le roy sera enclin, ou telle aultre que le temps alors présentera; toutes lesquelles circonstances semblent nécessaires pour saulver de danger et sa réputation et sa personne, et Dieu veuille que cet emplastre soit assés grand pour couvrir le mal qu'on en craint.

S'il se resould de n'y aller poinct , reste à le faire prendre de bonne part au roy, pour à quoi parvenir, lui pourra estre remonstré par personne agréable et qualifiée ce qui ensuit :

1°. Que le but dudict sieur roy de Navarre auroit tousiours esté d'aller trouver le roy , pour lui porter le cœur de tous ceulx de la relligion, et esteindre, soubs le bénéfice de ses esdicts, la mémoire de tous partis; mais qu'au contraire il se seroit apperceu qu'aulcuns leur interprètent ce voyaige, comme s'il se voulloit départir totalement d'eulx ; et là dessus pratiquent de les faire chercher leur support vers certains aultres qui n'auroient pas l'interest qu'il a à la conservation de sa couronne , et pourtant ne seroient pas meus de pareille affection envers son service et le bien de son estât; et parce que de là pourroient ensuivre des divisions et ruynes plus dangereuses que les précédentes, attendu mesmes ceulx qui lesfomenteroient; qu'il suppHe sa majesté d'interpréter sa demeure en bonne part, qu'il estime estre le seul moyen d'empescher tels desseings, qui ne peuvent avoir prétexte que sur ce voyaige; et, à ce propos, pourroit on modestement déduire combien il importe au roy mesme que le roy de Navarre maintienne son auctorité et créance envers ceulx de la rel-

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îigion, et se garde de les rendre ombrageux en son endroict,

1°. Que particulièrement, pour lui faire cognoistre sa bonne et sincère affection, il a désiré lui remettre les places au temps porté par l'edict, ne cherchant doresnavant seureté qu'en sa bienveillance. Au contraire que, par ce voyaige il prévoit qu'il en sera frustré pour les nouvelles difficultés et défiance qu'on sèmera sous ceste couleur entre ceulx de la relligion, ausquels la continuation des inconveniens a rendu toutes choses suspectes.

3**. Qu'il auroit espéré d'estre aidé de sa faveur, suivant les anciennes promesses, pour le recouvrement de son royaume , qui n'auroit esté une des moindres intentions de son dict voyaige , sur quoi il auroit pieu à sa majesté de lui déclarer que, sil avoit volonté d'entreprendre telles choses, il vauldroit mieux, pour ne donner soubsçon à l'Espaignol, qu'il ne s'avancast poinct de le venir trouver; qui auroit esté cause de l'y faire penser à bon escient, d'autant plus qu'il entend que sa majesté est sur le poinct maintenant de se resouldre, considéré que sa présence ne serviroit qu'à faire ouvrir les oreilles aulx ministres du roy d'Espaigne , et y a bien apparence que le roy prendroil ces raisons en payement, veu que, de sa part, il n'a pas faict grande instance sur le voyaige.

Mais à ces paroles fauldra qu'il adjouste des effects, fasse cognoistre qu'il ne demeure que pour le bien et repos, tant de la France en gênerai, que particulièrement des provinces en deçà, en composant et disposant toutes ses actions, tant dedans que dehors, à la vertu, à la paix, à l'ordre et à la justice, dont la matière s'offrira assez grande à toute heure en ce pays; et

i82 DELIBERATION SUR UNG VOYAIGE, etc. pourra commencer à en donner le goust par la reddition de Bazas.

Adviendra aussi de là que le roy de Navarre n'acquerra moins la bonne affection du peuple et de la noblesse que par le susdict voyaige, d'autant que ces belles actions se feront à la veue de plusieurs notables personnages, qui sont maintenant par deçà, qui s'en retourneront preschant ses louanges , et en la personne desquels il peult contenter et acquérir une grande multitude. Les particularités s'en pourront déduire à part, et suffit d'en avoir touché ce mot en passant; et parce que les meilleures actions, en ce misérable temps, sont calomniées, fera entendre le but de son intention aulx principales Eglises et aulx principaulx d'icelles, par instructions et lettres qui puissent estre divulguées sans danger; à sçavoir que son but est de chercher leur bien, repos et tranquillité, et d'arracher à ceste fin , par tous moyens, les racines des troubles, ayant assez cogneu par expérience qu'ils n'apportent que ruynes et corruptions et aulx affaires, et aulx consciences, les exhortant à l'aider en ung œuvre si louable et si nécessaire , et les priant, pour y parvenir, de repurger du milieu d'eulx tous scandales et injustices, afin que le nom de l'Evangile ne soit poinct blasphémé, à cause de nous, au milieu des ignorans, ainsque Dieu espande sa bénédiction sur nous pour l'augmentation et reformation entière de ses église?; cependant ne laina de les asseurer qu'il veillera lousjours pour leiu- seurelé, et n'espargnera biens ni vie, comme il n'a faict jusques à prescn^t, pour leur manutention et défense.

Ce discours , considéré par le roy de Navarre, rompit son voyaige de la court.

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