‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 27 sur 83 · XXIX. — INSTRUCTION AU SIEUR D'ALLERI · texte numérisé non relu

XXIX. — INSTRUCTION AU SIEUR D'ALLERI

De ce qu'il a à dire de la part du roj de Navarre a monseigneur le Prince^ pour response de sa depesche du 24 décembre 1082; dressée par M. Dtiplessis.

Le roy de Navarre remercie grandement mondict seigneur le prince de la peine qu'il a prise de negotier avec les églises, sur les propositions qu'il lui a faictes, et demeure très satisfait du fruict qu'il l'asseure en avoir rapporté, le pryant bien fort de presser avec pareil soing les effects d'une si bonne resolution, qui ne peult réussir qu'au grand bien et repos de toutes les Eglises , et à l'affermissement de la paix.

Singulièrement désire ledict sieur roy qu'elles satisfacent à la promesse qu'elles ont tant de fois faicte d'envoyer vers lui quelques personnages bien qualifiés pour résider près de sa personne, afin que toutes choses soyent maniées par commune intelligence, estant le désir dudict sieur roy de ne disposer des choses publicques que par eulx et avec eulx (i . Eïi quoi il se trouve journellement empesché pour la nature de plusieurs affaires qui requièrent prompte resolution ( tant sur

(i) C'estoit suivant ung conseil donné par BI. Duplessis au roy de Navarre , des qu'il entra en son service, de requérir les églises d'avoir de chacune province une personne notable auprès de lui, dont feust composé ung conseil pour la dii'ection des affaires publiques. Et se retireroit ceste utilité contre les calomnies ordinaires, qu'en les contentant il satisferoit toutes lesdictes églises , et vers elles justifieroit ses procédures, #

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les contraventions à l'edict et inexécutions d'icelui , que sur aulhes notables occurrences), et l'incommodité de l'envoyer prendre si loing, et en si divers lieux.

Sera très joyeux aussi ledict sieur roy, que les églises de Dauphiné prennent ce mesme chemin , à quoi il prye ledict seigneur prince tenir la main, comme desjà il a si heureusement commencé.

Touchant la ville de Lunel, que le roy désire lui estre rendeue sans délai, il en a escrit pareilles lettres audict sieur roy de Navarre, et se plaint que ceulx qui la tiennent, s'excusent et deschargent sur lui de leur longueur ; mesmes dict estre adverti que ledict sieur roy de Navarre leur a escrit afin qu'ils ne se hastassent tant de la remettre; chose, comme ledict sieur prince jugera , qui importe ung peu à la réputation dudict sieur roy. .

Seroit donc d'advis , attendu que la ville n'est proprement de son auctorité, et qu'il n'a en main excuse légitime vers le roy pour en retarder la reddition, que ledict seigneur prince advisast de ce faict selon sa prudence avec les principaulx des églises du Languedoc, soit pour la retenir encores quelque temps pour quelque inexécution ou contravention notable de l'edict en ladicte province, telles qu'il y en peult avoir en les faisant ou accomplir, ou reparer; soit pour la remettre entre les mains de quelque gentilhomme non partial et amateur du bien du pays , comme il s'est faict de quelques aultres; dont on pourroit s'accommoder avec M. de Montmorency par l'advis desdictes églises.

En ce qui concerne la garnison que le roy désire estre introduite en la ville de l'Isle , pour asseurer la chambre de justice, ledict roy ne sçait bonnement que

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respondre audict sieur prince, pour la diversité des advis qu'il a receus sur ce faict des plus notables des églises de Languedoc, et de ceulx mesmes qui font partie de ladicte chambre, desirans les ungs qu'il y ait une garnison en ladicte ville, laquelle soit composée de personnes choisies d'ung commun accord et consentement, pour l'asseurer tant contre les séditions domestiques; et craignans les aullres que la garnison mesrne ne leur soit convertie en instrument non de seureté, mais de violence et d'injustice. Sur quoi ledict sieur roy de Navarre a eu remonstrances diverses , et de divers lieux.

En ceste perplexité, ledict seigneur roy est bien aise que ledict seigneur prince soit sur les lieux, pour en prendre une resolution avec les plus sages et prudens; et lui semble que telle garnison y pourroit estre mise par l'auctorité de M. de Montmorency, qui souldroit toute difficulté et défiance ; en quoi toutesfois il se conformera à ce que ledict seigneur prince en conclura avec eulx, pour, selon ce, en faire remonstrance à leurs majestés.

Sur tout désire ledict seigneur roy avoir ce bien de voir ledict seigneur prince au plus tost que les affaires le pourront comporter, pour avec lui resouldre de plusieurs choses importantes , qui sont maintenant en train , et dont on le presse, et par mesme moyen vuider les difficultés qu'il pourroit avoir laissées en Languedoc. Attendant quoi , suspendra aussi , selon son advis, toutes démonstrations de mécontentement contre ceulx desquels il lui faict mention , pour l'espérance qu'il lui donne de les ramener à raison , dont ledict seigneur roy se remet sur sa prudence, et sur l'entière affection qu'il lui porte, comme aussi de toutes

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aultres choses qui se pourront présenter es lieux où

il est.

Fait à Nerac, le 4" jour de l'an i583.

A M. VEvesque de Nantes, (i)

Du 8 janvier i583.

MoNSFEUR, depuis que Dieu m'a ramené en France, j'ai entendeu à mon grand regret, que vous me portiés quelque mauvaise volonté, et, à cause de moi, à toute nostre maison. Cela m'a faict fueilleter ma vie et regarder tout autour de moi ce qui vous auroit peu apporter tant de desplaisir. Et m'enhardirois presque de dire que, depuis plus de dix ans, que Dieu m'a faict la grâce de vivre en la lumière des hommes , je n'ai rien faict indigne de ceulx ausquels j'ai cest honneur d'appartenir, et peut estre, ai faict dequoi leur apporter contentement et plaisir. La seule relligion, dont j'ai, faict constante profession , peidt avoir esloigné vostre cœur de moi, qui certes, quand y aurés bien pensé, debvoit redoubler l'amitié que m'avés départie. Car j'estime tant de vostre vertu et magnanimité, que sériés marri d'avoir ung neveu qui violast sa conscience, tant s'en fault que voullussiés requérir de lui que, pour vous plaire, il despleust à Dieu. Or, si c'est conscience ou passion, considération divine ou humaine, qui me meut, je n'en veulx, monsieur, aultre juge que vous. Je suis homme et subject aulx affections humaines, et ne doubtés poinct que je ne désirasse bien les

(l) Philippes du Bec, depuis archevesque el ducdeRheiras, oncle maternel de Duplessis.

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commodités de ce monde, les biens, les dignités, les grandeurs. Je n'ai poinct aussi si peu d'esprit que je ne sçaclie qu'ils ne se distribuent qu'en la suite du monde , et que je tiens ung chemin tout contraire à les acquérir; ung parti où il n'y a que misères et indignités à partir. Et vous me ferés bien cest honneur d'advouer que ce n'est pas que je sois en rien forclos de l'aultre, et que, grâces à Dieu, la porte du monde eust eslé bien estroile, qui de tout temps a esté assés large, veu le lieu dont je suis, et la nourriture que j'ai eue, si je n'eusse trouvé moyen d'y entrer; je di peut estre, quelque foule qu'il y eust peu avoir. Ne doubtés aussi, monsieur, que les pertes, les exils , les prisons, les dangers assés ordinaires de ma \ie, ne m'ayent souvent et vivement presché et debatu la relligion romaine, et par argumens certes vehemens, pregnans, €ascheux àsouldre, ausquels, par une certaine prévarication, l'homme se laisse vaincre et se rend de son gré, et ne peult résister qu'en se forçant. Quand j'ai suivi ma relligion à travers de toutes ces considérations , jugés si c'a esté raison , ou passion ? Et ramentevés vous ici la règle du jurisconsulte , cui bono ? Certes je croi que vous dires, raison , veu que la passion eust eu plus de contentement ailleurs ; et permettes que je die raison vraiement divine, et nullement humaine, qui m'ait faict vaincre en moi , et les passions qui emportent la raison humaine, et la raison humaine qui souvent se lie soi mesme, pour se livrer captive ou à l'avarice , ou à l'ambition. Vous dires ( car on me le dict ainsi) que je pouvois vivre en ma relligion, conmie tant d'aultres ; mais il vous fasche de ce que j'en ai escrit et publié. Et certes, je me pouvois humainement passer de ceste peine et de ceste haine ; mais jugés

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derechef ici , monsieur, si je n'ai deu préférer l'amour de Dieu à tout cela? et en quelle conscience je me pouvois taire ? Et si celui qui croit , n'est pas tenu de dire , et si celui qui sçait , n'est pas tenu d'escrire es choses qu'il pense concerner la gloire de Dieu et le salut du prochain ? Et comment vous m'eussiés absous et recous des ténèbres extérieures, lorsque j'eusse esté devant celui qui redemande son talent et l'argent qui lui a deu profiter ? Celui , monsieur , qui nous a donné la foy , nous a donné et la bouche et la plume , qui nous a donné ce qu'il n'a à tous , ne l'a faict pour nous, mais pour tous. Sans peculat et sans sacrilège je n'en pouvois soubstraire une partie. Ainsi la mesme conscience qui m'a obligé à confession privée, m'obligeoit à ceste profession publicque. Et Dieu soit loué , qui l'a bénite envers plusieurs personnes et mesmes nations. Or, monsieur, présupposant ceste conscience en moi , et vous rementevant ce qu'elle requiert d'ung chacung, j'estime tant de la voslre que ne m'eussiés conseillé que ce que j'ai faict; et pourtant ne me puis persuader, quand vous y aurés bien pensé, que me voulliés denier l'amitié qu'il vous a pieu autresfois me porter. De moi , quand mesmes j'aurois ce malheur qu'en fissiés aultrement , je vous rendrai toute ma vie révérence, obéissance et service, m'en recognoissant redevable, non au regard de vous simplement, mais de Dieu mesmes , qui me le commande ; et sur ce , monsieur, après vous avoir très humblement baisé les mains, supplirai le Créateur vous donner heureuse et longue vie.

DeNerac, etc.

REGLEMENT, «te. 189

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