‹ Mémoires et correspondance de Duplessis-Mornay (volume 2)Chapitre 30 sur 83 · ADVERTISSEMENT SUR LA RECEPTION · texte numérisé non relu

ADVERTISSEMENT SUR LA RECEPTION

des empereurs et de nos roys) et qu'ils n'avoient aulcune collation de regales jusques à condamner d'heresie ceuk qni aultrement en croiroient. Et est aisé à vérifier que les usures des Juifs , pour lesquelles ils feurent bannis de France , n'apportèrent oncq au peuple la centième partie du dommage qu'ont faict les exactions et cliiquaneries de court de Rome. Or c'a esté une euerre perpétuelle entre nos roys Philippes Auguste , Philippes le Bel, sainct Louis, Charles V, VJ , VII, Louis XI et XII , etc., et les papes ; en laquelle ils eussent pieça succombé s ils eussent approuvé de leur temps ce que requiert à présent le Concile de Trente. Et pour telles usurpations reprimer, sont entrevenus plusieurs ordonnances des estais de France, arrests de parlemens et décrets des Conciles de l'Eglise gallicane en divers temps. ^

Mesmes, la chose est passée si avant que les papes, pour s'en faire croire, ont souvent jette des censures, çxcommunicalionsetinterdicts contre nos roys, et leur royaume j abusans des peines et menaces spirituelles, pour usurper les temporelles, comme encores ils en usent en ce Concile en choses de pareille nature; mais alors, par le Concile de l'Eglise gallicane, et par l'auctorité de la court , leurs bulles ont esté biffées , lacérées , et bruslees en parlement en présence du roy, et en pleine place, et les porteurs d'icelles condamnés à faire amende honorable; pareillement aussi ont jugé les assemblées de TEglise gallicane et universités de France, que tels excommunimens et interdicts estoient nuls et tyranniques, et qu'on se pouvoit distraire et soubstraire, mesmes es choses spirituelles, de l'obéissance de tels papes usurpateurs et malversans.

Quand je Concile de Trente sera receu, tous les

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abus susdicts seront pareillement receus et auctorisés. Qui plus est, les remèdes nous en seront ostés et arrachés , d'autant que par icelui le pape s'est déclaré supérieur du Concile universel, à plus forte raison du national; et par ainsi nous ne pourrons plus appeler de lui au Concile, et moins reformer ses arrests es assemblées de nostre Eglise gallicane, comme aultrefois. Et quand par quelque passion il nous excommuniera, comme ils sont coustumiers de publier leurs censures pour choses nuement politiques, ou à leur advantage, comme encores ils en usent en ce Concile , nostre Eglise gallicane aura les mains liées, et ne nous pourra absouldre.

Bref, nous deviendrons petit à petit subjects du pape , qui aura un plus fort parti eh France que le roy mesmes , par le moyen des ecclésiastiques et de leurs grands biens, et y donnera créance et auctorité à qui bon lui semblera, comme il a faict aultrefois es mutations avenues à ceste couronne; et pour lier le peuple par la conscience, qui n'a rien de plus tendre et de plus cher, le privera du service divin, jusques à ce qu'il ait pris tel parti qu'il vouldra.

Tels inconveniens contre le corps de Testât s'ensuivent de la réception du Concile, pour lesquels il a esté jusques ici rebouté par messieurs de la court. Au contraire sont coupés par l'ordre ancien de l'Eglise gallicane, et par les ordonnances des estats d'Orléans qui ont tasclié h le remettre sus.

Ce Concile aussi , et par effect et par parole, a décidé, au profit du pape, ceste fameuse question : si le pape est dessus ou dessous le Concile; premièrement, en ce que le siège ayant vaqué pendant le Concile, les cardinaux, comme représentant le siège papal, ont pourveu

2o4 ADVERTISSEMENT SUR LA RECEPTION à nouvelle élection à Rome ; comme ainsi soit que les meilleurs docteurs déclarent, en ce cas, icelle appartenir au Concile. Secondement, en ce qu'il a jugé nécessaire que le Concile feust confirmé par le pape, comme supérieur d'icelui, c'est à dire quaultrement il eust esté invalide. Question à laquelle ce royaume a interest, et pour lEglise, et pour Testât mesmes.

Pour l'Eglise ; car les fameuses universités de France , et messieurs de la Sorbone mesmes, ont lousjours déterminé le contraire, et les conciles généraux de Constance et de Basic pareillement; lesquels, par iceulx,ont esté approuvés , et maintenant seroient condamnés tout à plat. Et par là donnons cause gaignee à nos adversaires, prétendant que l'Eglise peult errer, et es choses de plus grande importance, veu que, de deux propositions contraires, l'une est tousjours fausse. Joint qu'il est trop plus certain de commettre l'Eglise à une assemblée universelle d'icelle, qu'à ung membre seul, lequel, quelque eminent qu'il soit, est bien souvent non moins pourri et corrompu que les moindres.

Pour Testât ; car, par ce moyen , nous blasmons et condamnons la mémoire de nos anciens rois, qui ont appelé (par advis de leurs estais et conseil) du pape au Concile universel, et, en default d icelui, à leur national mesmes; et révoquons infinis arrests de la court de parlement, donnés solemnellement contre le pape en ceste cause. Qui plus est, approuvons plusieurs décisions du pape, esquelles il nous avoit condamnés, de sa pure auctorité, es differcns que ceste couronne a eus avec les princes voisins, nommément avec les Anglois, et faisons une ouverture de longue et dangereuse conséquence pour la postérité de nos roys, qui seront subjects à passer par l'arbitrage du pape, et à le tenir

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pour arrest ; et qui, comme les histoires tesmoignent, est subject , de son costé, à prendre parti , ores avec ung prince, ores avec ung aultre; et accommoder ses arrests, comme Apollo ses oracles, à celui qui a plus de pouvoir de lui bien faire.

Est aussi ce Concile directement contraire au repos et tranquillité de ce royaume, c'est à dire à son bien et salut, qui aujourd'hui ne dépend de rien plus que de la paix; car il n'y a celui qui ne voie que la moindre rencheute de guerres civiles lui sera mortelle, et qui n'aie peu cognoistre, en l'eschole des années passées, que la paix n'y peult subsister sans l'exercice des deux relligions , desquelles l'une est condamnée, anatbematisee, et en tant qu'en lui est interdicte par ce Concile, à l'exécution duquel, s'd est une fois approuvé , on invoquera et exhortera le bras séculier , c'est à dire l'auctorité et force du roy.

Qui plus est, par nos edicts de pacification, l'exercice tles deux relligions est permis jusques h ce que Dieu ait faict la grâce à nos roys de les reunir par ung libre et légitime Concile ; lequel article est violé par la réception du Concile de Trente, qui décide ce qui est en controverse, et préjuge le prétendu futur Concile, et rend le pape non seulement juge en sa propre cause, mais au dessus de tout Concile. De là donc adviendra , ou , unç persécution contre larelligion prétendue reformée, de laquelle, certes, ni les temps , ni les humeurs de la relligion contraire, ne sont plus capables ; ou véritablement une guerre civile, sans espoir de ressource. Et quand je dis guerre, je pense comprendre toutes sortes de maux , et pour le publicque de i'estat, et pour le particulier d'ung: chacune.

Encores ne semble il pas que le mal s'arreste entre

2o6 ADVERTISSEMENT SUR LA RECEPTION ces bornes. Le nerf de la loi, c'est la peine. Aulx opinions donc contraires aulx décrets du Concile, sera adjoustee peine corporelle par l'auctorité du magistrat; et pour néant est ordonnée et la loi et la peine, s'il n'y a recherche ex q/jîcio ou délation. De là donc s'ensuit, par une conséquence nécessaire, une inquisition, de quelque nom qu'on la pallie, c'est à dire un expédient pour faire le procès aux plus innocentes personnes de ce royaume, selon qu'on en a usé en Espaigne, Naples, Sicile , Pays Bas et ailleurs , où plusieurs , que nous eussions estimé 1res bons catholiques, ont esté censés hérétiques et crimineux de lèse majesté divine et humaine, estant en la discrétion de messieurs les inquisiteurs, d'estendre le poinct d'heresie si avant que bon leur semble.

Que si es susdicts pays ladicte inquisition, corollaire tout évident du Concile, a esté intolérable, beaucoup plus le sera elle en France; je dis au regard des catholiques mesmes. Car, je vous prye, combien y a il des callioliques d'aujourd'hui qui eussent esté bruslés il y a trente ans? Et combien s'en trouvera il qui soient onini exceplione majores , c'est à dire à toute épreuve, veu que tous unanimement recognoissent infinis abus en l'Eglise, et souspirent après la reformation d'iceulx? et la pluspart tiennent, ou pour doubteux ou pour indiffèrent , ce que le Concile commande de croire à peine d'anathesme. Car si nous entrons en nos consciences , combien y en a il qui se fassent brusler pour le purgatoire, pour l'invocation des saincts, pour le sacrement soubs une espèce, pour la Feste Dieu , pour la défense des images, pour un million de cérémonies? Et combien moins encores, pour la primauté du pape ou pour ses indulgences, qui toulesfois sont passés ejx

articles de foi necessairesàsalut, parle ConciledeTrente, puisqu'à faulte de croire on tombe en Tanatlieme ? Ainsi adviendrait il de l'inquisition comme du gouvernement des trente tyrans en Athènes. Au commencement ils feirent mourir les coulpables, et on le trou voit bon ; à peu de jours de là ils se jetterent sur les plus gens de bien , et chacung se trouvoit coulpable.

Venons aux griefs particuliers. Encores que le Concile soit fabriqué à l'avantage des ecclésiastiques, si sont toutesfois plusieurs evesques et églises cathédrales frustrés de leurs droicts, par lesquels ils peuvent, de loute ancienneté, conférer les heneficea , ple/io jure ^ en certain cas. Comme aussi le clergé de France peult cognoistre en chacung diocèse des faultcs des ecclésiastiques, lesquelles, pour une grande partie, ce Concile renvoie au pape.

Sont aussi intéressés les seigneurs, gentilshommes, corps et communautés, en ce que leurs titres de patronage et fondation sont tirés en controverse devant les evesques, et partie supprimés et abrogés de pure auctorité; et qu'il donne pouvoir aulx evesques, chapitre et clergé de prendre partie du revenu des hospitaux et dismes infeudees appartenant aux gens laïcs, qui en sont patrons et fondateurs mainteneus de temps immémorial par les ordonnances de ce royaume. Pareillement, qu'il les trouble en la jouissance de droicts de patronat, qui dépendent nuement de l'auctorité du roy, desquels il taille et coupe à son plaisir; comme aussi sont iceulx frustrés des meubles de leurs parens beneficiers , auxquels, par ledict Concile, toute disposition en est ostee.

Et, quant au povre peuple du tiers estât, chacung sçait que plus le cleVgé a d'exemptious et d'immunités, et

2o8 ADVERTISSEMENT SUR LA RECEPTION plus il est accablé de charges, d'autant que le fardeau, qui doibt estre commun , en est moins départi, et retombe sur lui; comme ainsi soit toutesfois que les ecclésiastiques possèdent aujourd'hui en France autant que la noblesse et le tiers estât ensemble. Qui plus est, s'il est receu , fault que le marchand se délibère de fermer boutique, car les eslrangers, Allemans, Anglois, rlamans , Danois, etc., n'oseront venir en France, et c'est une des causes qui le feit rejeter par les estats des Pays Bas, qui en prevoyoient leur ruyne totale, lors mesmes qu'ils estoient catholiques.

Adjouslons plusieurs loix et décisions particulières, que ne sçaurions recevoir sans déroger aulx nostres, c'est h dire à l'auctorité de nostre estât, qui ne prend loi que de soi mesme. Car il approuve le mariage des enfans de famille sans le consentement des parens, contre toutes bonnes mœurs et loix, et contre l'ordonnance de France publiée es courts de parlement, et suivie es arrests et jugemens, et excommunie ceulx qui sentent au contraire, c'est à dire nos roys et courts souveraines. Item , condamne les mariages qui ne sont célébrés en l'Eglise romaine, et les déclare nuls et invalides , contre les edicts de pacification dont Testât d'infinies notables familles seroit troublé, et peut estre, par conséquent, Testât mesmes. Item, excommunie ceulx qui disent que les causes matrimoniales n'appartiennent poinct aux juges ecclésiastiques, comme si ce doubte estoit ung article de foi. Item, juge les dismes estre de droict divin , contre les opinions de tous les docteurs et les jugemens de nos courts souveraines; et y a plusieurs décrets semblables contraires aux nostres. Bref, il renouvelle toutes les anciennes constitutions et decretales faictes au préjudice de nos roys et loix, les-

quelles estoient demeurées abrogées par divers concordats entre nos roys et les papes.

On ne veult cependant nier qu'il n'y ait quelques bons statuts audict concile, desquels l'usage peult estre utile à ce royaume ; mais lesquels doibvent nécessairement estre desmelésd'aveclessusdicts,qui portent ung poison avec eulx contre la justice , paix et police de cest estât , et en font le corps principal. Et au reste ne doibvent estre rcceus qu'en la mesme façon que nous recevons en la court de parlement de Paris, le droict civil et canon, non pour servir d'auctorité, mais de raison.

On dira, veu que ce Concile a esté des le commencement condamné de nos roys, et tant de fois depuis rejette parla court de parlement, et en ung temps qui sembloit estre tout à lui, qui peult maintenant avoir encouragé le pape à renouveler ceste poursuite en saison, ce semble, moins favorable pour lui? Ici gist le nœud de la matière , que tout liomme amateur de ce royaume, doibt examiner à bon escient.

Chacung sçait qu'il y a long temps que le pape et le roy d'Espaigne s'entretiennent la main , et s'entreprestent l'espaule, l'ung pour la monarchie spirituelle, et l'aultre pour la temporelle. Que ledict roy d'Espagne est le fils bien aimé du pape , pour l'accroissement duquel, en tant qu'en lui est, il nous desheriteroit , s'il pouvoit; comme réciproquement aussi, ledict roy lui est comme le baston de sa vieillesse , et son recours et secours en tous ses maux et adversités. Or , voit le pape maintenant que nostre roy découvre ce monopole; que la France revient ung peu de sa langueur, et commence à se reveiller de ce profond somme ; pour donc lui donner beau jeu , il cherche de nous mettre aulx troubles;

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